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Dans le même numéro

Le management néolibéral en Allemagne

En quoi les évolutions françaises se distinguent-elles de ce qui se passe dans le reste de l’Europe ? La comparaison avec notre voisin permet de mettre à l’épreuve l’idée que l’Europe fonctionne comme un espace de diffusion de pratiques transposables au-delà des particularités nationales.

Utiliser l’expression de néolibéralisme pour décrire l’évolution des pratiques politiques peut surprendre tant le discours officiel y fait peu référence. Même le président du parti libéral (Fdp), qui se prononce en faveur d’une baisse générale du taux d’imposition et d’un marché dérégulé, s’exprime au nom de la justice sociale. Les sondages montrent régulièrement que les deux tiers des personnes interrogées pensent que les événements ne se déroulent pas de façon suffisamment équitable1. La plupart des analystes montrent que le soutien d’une approche néolibérale en matière d’impôts ou de politique de santé affaiblit les partis conservateurs, le Cdu et le Csu2. Mais ce consensus autour de la justice sociale ne fait que masquer la réalité des politiques de privatisation menées discrètement ainsi que la nature du régime de workfare instauré par les réformes Hartz.

Nous voulons tenter ici de décrire cette inflexion néolibérale du mode de gouvernance des services publics, la politique de privatisation dont ils sont l’objet au niveau des villes et des municipalités qui sont responsables de leur mise en œuvre et enfin le processus de transformation du marché du travail à travers l’activation des dépenses de chômage, décidée en 2003 par l’ensemble des lois dites Hartz.

Les changements du « modèle allemand »

Le « modèle allemand » d’« économie sociale de marché » est axé sur un système de production industriel orienté vers l’exportation et impliquant des relations denses entre les entreprises et les banques aussi bien que des relations corporatistes entre les organisations patronales et les syndicats3. Ce modèle a été mis sous pression par le passage d’un mode d’organisation fordiste de la production à un autre, plus flexible, caractérisé par une mobilité transnationale, des externalisations en cascade et un cycle de vie accélérés des produits, mais aussi par de nouveaux standards de responsabilité dans un régime d’accumulation dirigé par la finance. L’Allemagne est toujours l’une des plus importantes nations exportatrices. Mais on observe un déclin industriel de certaines zones allemandes, la montée du chômage et l’augmentation de la polarisation sociale. Le déclin industriel débuta dans les années 1980. Il concerne exclusivement les zones du nord de l’Allemagne et la région de la Ruhr. Après la réunification, en 1990, les cinq nouveaux Länder durent faire face à une désindustrialisation catastrophique.

S’agissant de l’emploi, le « modèle allemand » se caractérisait, jusque-là, par plus de 80 % d’emplois à plein-temps et à durée indéterminée. À cette époque, les contrats à temps partiel et à durée déterminée, les petits emplois avec un revenu de 400 euros par mois et le travail temporaire étaient considérés comme relevant de « l’emploi atypique ». Entre 1992 et 2005, le nombre de personnes occupant de tels « emplois atypiques » avec un risque élevé de précarité augmenta de 19 % à 34 % de l’emploi officiel total4. Quant au nombre de chômeurs, il a dépassé, pour la première fois en 1983, son niveau de la période d’après-guerre. Selon l’Agence fédérale de l’emploi, le taux de chômage dans les États d’Allemagne de l’Ouest était de 9, 1 % en 2006 et, dans ceux de l’Est, de 17, 3 %5. Alors que le taux de chômage moyen en Allemagne était de 10, 4 % en 2006, les quinze membres de l’ex-Union européenne avaient un taux de chômage de 7, 8 %6. La polarisation sociale s’accroît également depuis le milieu des années 1980. En 2003, 15, 2 % de la population était considérée comme pauvre7. La baisse du nombre des syndiqués (salariés et patrons) constitue un indicateur supplémentaire du changement en cours entraîné par la mondialisation et l’européanisation.

Les conséquences de ces changements se sont particulièrement fait sentir dans les villes et les municipalités. Celles-ci font partie des régions (Bundesländer) et dépendent des régulations, distributions et supervision des ministres d’État, du gouvernement national et des directives européennes. Mais cette dépendance était généralement contrebalancée par trois éléments : l’existence, d’abord, d’une capacité d’autogouvernement des communes liée à une autonomie fiscale minimale et à un système assez sophistiqué d’impôts qui sont répartis entre les niveaux fédéral, central et local, complétés de surcroît par des systèmes d’équilibrage financier entre les régions et au sein de celles-ci, destinés à garantir des conditions de vie égales en Allemagne (conformément à l’article 72 de la Loi fondamentale). Enfin, les autorités locales jouent un rôle important dans la prestation des services publics, en particulier dans les domaines du logement, des hôpitaux, de l’assistance et du traitement des déchets8.

Cette organisation a été mise sous pression depuis le milieu des années 19809. Ces pressions ont entraîné de nouvelles configurations spatiales, une nouvelle hiérarchie économique entre, d’une part, des agglomérations urbaines comme, entre autres, Munich, Francfort, Hambourg – qui bénéficient d’une production plus flexible, de services financiers de pointe, d’un ancrage, donc, dans l’économie mondiale – et, d’autre part, les villes du nord et de l’est et de la Ruhr confrontées, elles, au déclin économique. Dans ces zones, les villes ont connu, au début des années 1990, un processus de ségrégation rapide, la gentrification de certains quartiers de centre-ville parallèlement à la concentration de la population peu qualifiée, pauvre et où dominent les minorités ethniques dans des zones situées à proximité du centre-ville ou dans des villes satellites construites à la périphérie10. Certes, ni ces disparités régionales, ni la ségrégation urbaine ne sont totalement nouvelles. Et ni l’une ni l’autre ne sont comparables à l’expérience des villes américaines. Mais la pression socio-économique a sensiblement aggravé les clivages spatiaux existants, depuis le début des années 1990.

Le nouveau management public

Comment les forces politiques des villes et des municipalités ont-elles réagi face à ces tensions ? Par le recours à une conception entrepreneuriale de la gestion urbaine qui consiste à subordonner la planification urbaine, les mesures sociales et les actions culturelles au principe de la compétition des villes entre elles. Celles-ci ont essayé d’attirer les firmes et les start-up en promouvant des acteurs industriels liés à l’économie de la connaissance, en favorisant la production flexible, en implantant des connexions et des infrastructures logistiques, et en commercialisant des événements culturels11.

Ces politiques entrepreneuriales n’ont toutefois pas toujours été un succès du point de vue des acteurs politiques locaux. Au cours des années 1980 et 1990, le déficit global de tous les budgets locaux a dépassé la somme de 4, 5 milliards d’euros. En 2003, le déficit a atteint un nouveau pic avec 7 milliards d’euros12. Rapporté à l’année 1993, le budget des villes allemandes, en 2004, a baissé de 30 %. D’importants besoins en investissements dans les écoles, les crèches, les maisons de retraite, ou pour la culture, n’ont pu être satisfaits13. Et réévaluer les impôts locaux ou augmenter les dettes publiques s’est révélé impraticable car l’opinion refusait la première solution et les règles très strictes qui commandent le budget public interdisaient la seconde, surtout avec les critères découlant des critères de convergence de l’Union économique et monétaire européenne.

Les mesures de privatisation adoptées par le gouvernement national conservateur-libéral et les États depuis 1990 ont été prises en fonction de ce contexte. Entre 1991 et 1995, le Trésor public allemand annonça qu’il dégageait 1, 3 milliard d’euros de revenus par la privatisation du patrimoine public. Entre 1996 et 1998, ce furent 14 milliards d’euros dont 10, 2 milliards pour la seule vente de la compagnie de télécommunications que possédait l’État14. Et la privatisation de la société ferroviaire nationale suit actuellement son cours. Ces mesures gouvernementales ont toutefois été complétées par le développement, au plan local, du nouveau management public. Cela signifie que la privatisation et la création de partenariats public-privé furent simultanément mises en place dans les villes et les municipalités. Ces politiques ont bénéficié d’un large consensus né du sentiment que le management privé était le meilleur et qu’axer la gestion sur le consommateur ne pouvait qu’améliorer la qualité des services publics. D’autant que les restrictions budgétaires n’offraient aucune autre alternative.

Le « nouveau modèle de gestion » fut ainsi la variante allemande du modèle du nouveau management public15. Celle-ci invite à un gouvernement au rendement (output-steering) fondé sur plus de compétition entre les unités administratives et par une gestion confiée à la tête de l’administration locale, c’est-à-dire au maire. Tout en se concentrant sur la réorganisation de l’administration locale, ce programme visait in fine à commercialiser les services et les biens publics ainsi que les processus de distribution afin d’obtenir une plus grande efficacité avec moins de dépenses publiques. Les villes allemandes adoptèrent tout ou partie de ce « nouveau modèle de gestion ». Toutefois, des éléments administratifs dédiés aux citoyens – comme les bureaux décentralisés d’état civil ou les budgets participatifs – ont été inclus dans ce programme et les maires allemands soutinrent que la réalisation du « nouveau modèle de gestion » avait abouti à des villes plus compétitives, meilleures distributrices de services aux citoyens consommateurs.

En même temps, on assistait à une expansion des partenariats public-privé au niveau local depuis la fin des années 198016. Comme le « nouveau modèle de gestion » englobe quelques éléments mineurs de participation, ces partenariats public-privé (Ppp) comportent quelques éléments d’implication des citoyens. Quelques-uns sont devenus des organisations conjointes d’État et de sociétés. Plusieurs entreprises multi-utility17 possédées par des gouvernements locaux se sont trouvées (en partie) privatisées, des parts de ces entreprises étant vendues à des banques locales dans le cadre de la loi publique. Des entreprises d’État ont fusionné avec des compagnies privées, dont des firmes internationales, et cela dans une grande variété de domaines comme l’énergie, le transport, le traitement des déchets, le logement et les hôpitaux. Environ 40 % du secteur public décentralisé est concerné par ces fusions avec des entreprises privées. Plus la ville est grande, plus l’administration locale est décentralisée et plus les compagnies privées sont impliquées dans la distribution des services publics18. C’est ce qu’il est convenu d’appeler la « règle du pouce » (rule of thumb).

Le gouvernement fédéral et les États encouragent actuellement ces partenariats en les subventionnant, qu’ils relèvent du modèle de concession ou de celui dit d’opération19. Tout comme la formule britannique de l’initiative de financement privée (Private Finance Initiative), de plus en plus de constructions publiques (écoles, tribunaux, prisons, hôpitaux) reposent sur des contrats de longue durée (15-30 ans) intégrant projets d’élaboration, de construction et d’entretien20. Le Trésor public allemand envisage, en ce moment, d’augmenter la part des Ppp contractuels pour les amener à 15 % de l’investissement public. Le motif porte, à nouveau, sur le souci d’efficacité et le besoin d’utiliser les mécanismes du marché privé pour améliorer la distribution des services publics. Il existe aussi des Ppp informels, relevant de la formule du réseau entre acteurs volontaires de l’administration publique, compagnies privées et membres de la société civile. Ces partenariats informels se concentrent généralement sur des enjeux locaux d’environnement (Agenda 21), de culture ou de politiques sociales. Ils ont commencé à la fin des années 1980 et font une place sensible à la participation des citoyens. Ces réseaux sont généralement issus de la base mais certains s’organisent à partir de programmes gouvernementaux. Par exemple, le programme fédéral Soziale Stadt, mis en place en 1996 afin d’améliorer les conditions de vie des quartiers pauvres, lie subventions financières et coopération. Bref, pour obtenir l’argent public, il faut établir un partenariat public-privé21.

La privatisation du patrimoine prend effet aussi au niveau local, dans le domaine du logement, par exemple. Au cours de l’été 2006, la ville de Dresden a vendu tous ses logements publics (50 000 appartements) pour la somme de 1, 7 milliard d’euros à la compagnie transnationale de capital investissement (private-equity) Fortress, et cela afin d’obtenir de quoi rééquilibrer son budget22. Des ventes similaires ont eu lieu à Berlin, Kiel, Lübeck, Bochum et dans l’État de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. À Fribourg, un plébiscite empêcha toutefois la privatisation des logements en novembre 2006. Dans le nord de l’Allemagne, la ville de Flensburg a opté, en 2006, pour un autre genre de privatisation en vendant les appartements publics à une société coopérative de propriétaires qui garantissait des standards sociaux élevés.

Depuis la fin des années 1980, le recours à la méthode néolibérale se traduit par des discours de restrictions budgétaires, une meilleure qualité de services, plus de compétition intercommunale. Ces décisions reposent sur un large consensus. Mais une certaine opposition a surgi, depuis quelques années, dont le plébiscite réussi à Fribourg contre le recours à la privatisation fournit un exemple significatif.

Pour analyser l’impact de ces mesures néolibérales, il faut examiner le processus de commercialisation pas à pas des services publics. Les citoyens y sont redéfinis comme des consommateurs qui doivent payer pour la distribution des services et qui sont équipés pour choisir. Le droit général des citoyens à un service public décent, accessible et abordable s’en trouve diminué. Ils se voient plutôt considérés comme des acheteurs informés. Dès lors, une mauvaise performance ou une défaillance dans la distribution des services renvoie plus à la responsabilité du consommateur qu’au bien commun garanti par l’État. Ces pratiques du nouveau management public ainsi que les partenariats et la privatisation vont toutefois de pair avec un certain engagement civique. Le mécanisme du choix fraye avec celui de la voix. La valorisation et l’adaptation des pratiques de marché rejoignent les formes d’engagement civique et de développement communautaire (community buiding) de la classe moyenne au niveau local.

Le second problème posé par ces pratiques néolibérales concerne la gouvernance des villes et des municipalités. La décentralisation organisationnelle, les réseaux et les partenariats thématiques, les contrats de longue durée avec effet de blocage, conduisent à un manque de transparence au sein du secteur public. Il devient de plus en plus difficile pour les citoyens et le parlement local de rendre les organisations responsables de la distribution des services. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’existe plus de systèmes de contrôle dans les villes et les municipalités allemandes. On trouvera des rapports sur l’équité locale soutenant avec quelques variations sa qualité pour la plupart des villes. Le point crucial réside en ce que la direction de l’administration locale, le maire et les directeurs des départements respectifs, est mieux informée qu’avant, alors que le parlement local perd petit à petit ses capacités de contrôle. Il faut aussi noter que parallèlement aux pratiques décrites ci-dessus, un renforcement constitutionnel des maires a eu lieu au cours des années 1990. La réforme de la direction de la communauté locale a instauré l’élection directe des maires et renforcé leur légitimité à l’égard du parlement. Combinée à une réorientation des capacités de contrôle qui passent du parlement à la tête de l’administration, cette tendance annonce un changement fondamental de la gouvernance locale. Les politiques orientées vers le marché vont de pair avec une tendance à un mode de gouvernement quasi présidentiel.

Les lois Hartz

Au-delà des changements dans la gouvernance locale, on assiste à un renouvellement dans l’art de gouverner les individus, ceux-ci devant réorienter leur comportement et leurs relations selon une logique d’autonomisation. Cette tendance concerne particulièrement les chômeurs de longue durée, dans la mesure où l’intégration sociale suppose en Allemagne l’autonomie financière et la reconnaissance personnelle sur le marché du travail.

La politique néolibérale a commencé, dans ce domaine aussi, par un travail rhétorique. Durant les années 1990, on a observé un renouvellement des idéaux associés au droit du travail et à la conception d’un État protecteur dans lequel les juridictions d’État et les associations caritatives prenaient soin des pauvres et des chômeurs. Les principes de redistribution et de démarchandisation se sont trouvés progressivement délégitimés. L’idée d’un État activateur a été introduite dans les discours par les chercheurs, les médias et les acteurs des politiques publiques locales. Une série de critiques concernant ce droit du travail ont été mobilisées pour dénoncer le coût croissant de l’assurance chômage, le nombre trop élevé de chômeurs, la passivité et l’ingratitude de ceux-ci, le besoin de les doter de nouvelles qualifications. La formule Fordern und Fördern – soutenir les compétences et exiger un engagement – est devenue un slogan rassemblant toutes les idées associées à la tendance aujourd’hui dominante d’un État activateur, issu du Social Investment State britannique et de la troisième voie. Dans le contexte allemand, l’idée d’un « État activateur » a formé un produit hybride combinant le meilleur de l’État protecteur avec le nouveau management orienté vers l’efficacité et, avec l’accent mis sur les communautés, le thème du capital social23. Le résultat fut la responsabilisation du chômeur, l’individualisation des cas, la réduction de l’aide sociale et son attribution sous condition de ressource. C’est ce discours sur l’« État activateur » qui a préparé la voie aux réformes Hartz du droit du travail24.

Le point de départ de ces lois Hartz fut un scandale qui éclata, au printemps 2002, au sein du ministère fédéral du Travail et qui concernait le trucage des statistiques sur la réinsertion des chômeurs. La découverte de cette falsification a entraîné la mise en place d’une commission dite « des services modernes au marché du travail » et présidée par Peter Hartz. Les réformes politiques issues de cette commission ont été associées à son nom, « Hartz IV » devenant le terme symbolisant toutes les idées mentionnées précédemment sur lesquelles elles se fondent. Peter Hartz était le principal directeur du management des ressources humaines de la firme automobile Volkswagen, symbole le plus remarquable du « modèle Allemand » et de ses changements. Cela jusqu’à ce qu’il soit, par une certaine ironie du sort, déclaré coupable, en 2007, pour son implication dans une affaire de corruption qui concernait, justement, l’entreprise Volkswagen.

La commission « des services modernes au marché du travail » présenta ses résultats et propositions en août 2002. Durant l’année qui suivit, quatre lois furent adoptées. « Hartz I » entraîna la mise en place d’agences de services personnalisées, l’introduction de bons de formation (vouchers) et une réduction des conditions d’octroi de l’aide sociale. « Hartz II » apporta des subventions pour le démarrage d’une entreprise individuelle ainsi qu’une réforme des « mini-emplois », soit les emplois à moins de 400 euros par mois. « Hartz II » et « Hartz III » instituèrent les maisons de l’emploi, la plupart étant coproduites par les municipalités et l’Agence fédérale du travail, laquelle devint l’Agence fédérale de l’emploi. « Hartz IV » introduisit la fusion entre l’allocation chômage et l’aide sociale sous le titre de « Arbeitslosengeld 2 ». Cette formule réduisit les droits des chômeurs de longue durée jusqu’au plus bas niveau de la précédente aide sociale. Un suivi individuel et la gestion au cas par cas (case management) furent instaurés25.

La loi « Hartz IV » suscita contre elle une forte mobilisation politique et sociale au cours de l’automne 2003 compte tenu de la réduction des indemnités et de l’élévation des obligations qu’elle imposait aux chômeurs. Le « paquet Hartz » divisa sensiblement les « nouveaux » sociaux-démocrates et les syndicats. Cette réforme du marché du travail reste toujours controversée. La baisse des taux de chômage durant les deux dernières années ne peut pas être attribuée aux réformes dans la mesure où elle allait de pair avec une relance relative de l’économie. Les partisans de la réforme soutiennent que les jeunes, en particulier, sont mieux formés et obtiennent de meilleures opportunités au sein de la nouvelle structure de l’organisation que lorsqu’elle se trouvait sous la seule responsabilité des juridictions locales. La durée du chômage, de plus, a diminué26.

Les opposants aux lois Hartz affirment que les techniques poussant à la responsabilisation de soi-même sont inconséquentes. On demande aux gens de recourir à des précautions individuelles et privatisées en matière de qualification, de risque social et de retraite. Mais ces mêmes nouvelles règles de Hartz IV contraignent les personnes à utiliser la majeure partie de leurs économies avant de pouvoir devenir éligible. Les incitations d’activation ne peuvent donc pas avoir d’efficacité27. Le seul résultat est que le montant de l’allocation chômage est trop bas pour assurer un niveau de vie décent et ne satisfait pas les besoins fondamentaux et cela pose particulièrement problème pour les enfants de chômeurs et les personnes âgées.

La faiblesse du montant agit aussi comme un revenu minimum inavoué dans la mesure où l’Allemagne fait partie des pays européens dépourvus de revenu minimum général. L’allocation légale actuelle pour une personne seule payant un loyer de 300 euros est de 733 euros par mois, soit l’équivalent d’un salaire de 4, 20 euros de l’heure ! Dans le cas de parents de deux enfants de six ans et un loyer de 500 euros, l’allocation chômage fonctionne un petit peu mieux : elle s’élève à 1 636 euros par mois, soit 4, 70 euros de l’heure. L’allocation chômage profile la ligne de revenus normale des travailleurs faiblement qualifiés et cela tant qu’aucun accord spécifique par secteur sur un revenu minimum n’aura été trouvé. Ce niveau de revenu démarchandisé et la révision à la baisse des critères définissant un emploi raisonnable ont contribué à l’augmentation de l’emploi « atypique » et précaire.

Les réformes Hartz mettent en place un système de récompense des personnels des agences de l’emploi qui est fonction du nombre de chômeurs réinsérés. Cela entraîne une concentration des mesures d’activation sur les candidats les plus facilement employables et ne peut que créer un chômage à deux vitesses puisque les personnes cumulant les handicaps – faible qualification, issus de minorités ethniques, âgés d’une cinquantaine d’années ou dont la famille touche régulièrement l’aide sociale depuis longtemps – demeurent pauvres, exclues et discréditées28.

À ces réductions de l’aide et à ces contraintes viennent s’ajouter des politiques sécuritaires qui contribuent à l’exclusion des personnes fragilisées de certains espaces publics. On voit se développer une « ville contrôlée » à travers différents mécanismes depuis les années 1990. Certaines régulations urbaines le plus souvent appelées « règles d’évitement du danger » (Gefahrenabwehrverordnung) interdisent les « comportements antisociaux ».

Ces formules mettent en place des interdictions de présence (send offs) limitées dans le temps (24 heures à trois mois) enjoignant les individus visés à quitter certaines zones. Pour respecter l’interdiction de présence, la personne reçoit une carte indiquant les « zones interdites » et peut être emprisonnée afin de souligner le sérieux de la mesure. L’administration policière utilise aussi le concept de marquage de certaines zones comme « dangereuses ». À Berlin, 30 zones de ce type ont été recensées. D’autres villes recourent à une politique de « déplacement » des individus indésirables hors de la ville. Ce régime de sécurité spatiale va de pair avec l’importance grandissante des entreprises privées de sécurité29. Au printemps 2008, l’association allemande des chambres de commerce a appelé à développer le recours aux entreprises privées de sécurité afin de garder la ville sous surveillance.

*

En Allemagne, l’impact du néolibéralisme se fait donc sentir par la commercialisation des services publics, leur alignement sur les préoccupations des classes moyennes à travers les partenariats public-privé, l’installation au long cours des pauvres dans une formule d’aide contraignante aggravée par des régimes locaux de sécurité et des tendances spatiales ségrégatives.

Cette orientation néolibérale rencontre toutefois une opposition croissante depuis quelques années à travers deux voies. La première est l’instrument du plébiscite local, qui a été utilisé avec succès pour opposer un veto à des projets de privatisation dans des villes comme Hambourg, Berlin et Fribourg. La seconde se traduit par l’essor du Parti de gauche (Die Linke), fruit de la fusion de l’ancien Parti du socialisme démocratique basé en Allemagne de l’Est et du Wasg (Electoral Initiative for Work and Social Justice) basé en Allemagne de l’Ouest. Les réformes du marché du travail ont joué un rôle majeur dans le lancement de ce parti de gauche qui a connu un succès important aux dernières élections, ses terrains d’implantation se situant dans les villes où s’observe une ségrégation sociale croissante mêlée à un chômage élevé.

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    Professeur de science politique comparée à la faculté de sociologie de l’université de Bielefeld.

  • 1.

    Infratest dimap, Ard Deutschland Trend, Berlin, juillet 2008.

  • 2.

    Voir Matthias Jung, Andrea Wolf,  »Der Wählerwille erzwingt die große Koalition« , dans Aus Politik und Zeitgeschichte, 2005, 51-52, p. 3-12.

  • 3.

    Peter A. Hall, David Soskice (eds), Varieties of Capitalism, Oxford, Oxford University Press, 2001.

  • 4.

    Wolfram Brehmer, Hartmut Seifert,  »Wie prekär sind atypische Beschäftigungsverhältnisse ? Eine empirische Analyse« , Wsi-Diskussionspapier Nr. 156, Düsseldorf, 2007, p. 20-21.

  • 5.

    Bundesagentur für Arbeit 2006 : »Arbeitsmarkt 2006« , dans Amtliche Nachrichten der Bundesagentur für Arbeit, no 55, Sondernummer 1, p. 21-22.

  • 6.

    Bundesagentur für Arbeit 2006 : »Arbeitsmarkt 2006« , art. cité, p. 103.

  • 7.

    Hans-Jürgen Andreß, Martin Kronauer,  »Arm-Reich« , dans Stephan Lessenich, Franck Nullmeier (eds), Deutschland eine gespaltene Gesellschaft, Bonn, 2006, p. 44-45.

  • 8.

    Peter John, Local Governance in Western Europe, Londres, 2001, p. 36.

  • 9.

    Hartmut Häußermann, Walter Siebel, Neue Urbanität, Frankfurt-am-Main, 1987.

  • 10.

    Jürgen Friedrichs, Ronald van Kempen,  »Armutsgebiete in europäischen Großstädten. Eine vergleichende Analyse« , dans Walter Siebel (ed.), Die europäische Stadt, Frankfurt-am-Main, 2004, p. 67-84.

  • 11.

    Hartmut Häußermann, Walter Siebel,  »Neue Formen der Stadt- und Regionalpolitik« , dans Archiv für Kommunalwissenschaften, 1, 1994, p. 32-45.

  • 12.

    Hanns Karrenberg, Engelbert Münstermann,  »Gemeindefinanzbericht« , Der Städtetag, 2008.

  • 13.

    Matthias Wohltmann,  »Kreisfinanzen 2006 : Landkreise trotz Defizitminderung weiterhin in tiefroten Zahlen« , dans Der Landkreis, 4-5, 2006, p. 214-250 et Michael Reidenbach, Dieter Apel, Birgit Frischmuth, Busso Grabow, Heinrich Mäding, Ulla-Kristina Schuleri-Hartje, Kommunale Investitionsbedarf, Berlin, Deutsches Institut für Urbanistik, 2002.

  • 14.

    Detlef Sack, Governance und Politics. Die Institutionalisierung öffentlich-privater Partnerschaften in Deutschland, Baden-Baden, 2008, p. 78.

  • 15.

    Christopher Hood, “A Public Management for all Seasons?”, dans Public Administration, 69, 1, 1991, p. 3-19.

  • 16.

    Gerold Ambrosius,  »Public-Private-Partnership und Gemischtwirtschaftlichkeit. Neue Formen öffentlich-privater Kooperation in historischer Perspektive« , dans Matthias Frese, Burckhardt Zeppenfeld (eds), Kommunen und Unternehmen im 20. Jahrhundert. Wechselwirkungen öffentlicher und privater Wirtschaft, Essen, 2000, p. 199-214.

  • 17.

    Un même opérateur offre un bouquet de services (ndt).

  • 18.

    Werner Killian, Peter Richter, Jan Hendrik Trapp (eds), Ausgliederung und Privatisierung in Kommunen. Empirische Befunde zur Struktur kommunaler Aufgabenwahrnehmung, Berlin, 2006 et Detlef Sack,  »Gratwanderung zwischen Partizipation und Finanzengpässen. Ein Überblick über die deutsche Ppp-Entwicklung« , dans Zeitschrift für öffentliche und gemischwirtschaftliche Unternehmen, 4, 2003, p. 353-370.

  • 19.

    Modèle de concession et modèle opératoire constituent deux des multiples formes de coopération définissant un partenariat public-privé. La France privilégie presque toujours le modèle de concession (ndt).

  • 20.

    D. Sack,  »Effizienz, Kooperation und relationaler Vertrag – Eine Bestandsaufnahme der Verbreitung, Regelungen und Kooperationspfade vertraglicher Ppp in Deutschland« , dans Dietrich Budäus (ed.), Public Private Partnership. Theoretische Grundlagen und praktische Ausprägungen, Baden-Baden, 2005, p. 51-76.

  • 21.

    Uwe Jens Walther,  »Die europäische Stadt als Soziale Stadt ? Das deutsche Programm Stadtteile mit besonderem Entwicklungsbedarf – die Soziale Stadt« , dans Walter Siebel (ed.), Die europäische Stadt, Frankfurt-am-Main, 2004, p. 332-344.

  • 22.

    D. Sack,  »Liberalisierung und Privatisierungen kommunaler Dienstleistungen. Entwicklungstrends und Wirkungsanalyse« , dans Deutsche Zeitschrift für Kommunalwissenschaft, 2, 2006, p. 25-38.

  • 23.

    Wolfram Lamping, Hennig Schridde,  »Der “Aktivierende Sozialstaat” – ordnungs- und steuerungstheoretische Aspekte« , dans Susanne Lütz, Roland Czada, Wohlfahrtsstaat. Transformation und Perspektiven, Wiesbaden, 2004, p. 41-65.

  • 24.

    Irene Dingeldey,  »Aktivierender Wohlfahrtsstaat und sozialpolitische Steuerung« , dans Aus Politik und Zeitgeschichte, 8-9, 2006, p. 3-9. Jan Zutavern, “Fit for Reform. How the idea of activation broke the deadlock in German labor reform”, non publié, Vienna, 2007.

  • 25.

    Hartmut Seifert,  »Was bringen die Hartz-Gesetze« , dans Aus Politik und Zeitgeschichte, 16, 2005, p. 18-19 et Josef Schmid,  »Arbeitsmarkt- und Beschäftigungspolitik – große Reform mit kleiner Wirkung« , dans Christoph Egle, Reimut Zohlnhöfer (eds), Ende des rot-grünen Projektes. Eine Bilanz der Regierung Schröder 2002-2005, Wiesbaden, 2007, p. 278-281.

  • 26.

    Süddeutsche Zeitung, 30 décembre 2007.

  • 27.

    H. Seifert,  »Was bringen die Hartz-Gesetze« , art. cité, p. 20-21.

  • 28.

    Süddeutsche Zeitung, 30 décembre 2007.

  • 29.

    Jan Wehrheim, Die überwachte Stadt. Sicherheit, Segregation und Ausgrenzung, Opladen, 2006.