Quand faut-il s'arrêter de compter ?
Si la crise financière a mis en doute le savoir économique lui-même, et en particulier son usage des chiffres, sur quoi ces critiques peuvent-elles déboucher ? Le recours à la quantification ou à la causalité appelle des réflexions spécifiques. L’explication économique ne devrait pas fournir des prédictions mais dessiner un nouvel espace pour le décidable.
Le déroulement même de la crise a jeté un voile de soupçon sur les instruments de mesure utilisés par l’économie, que ce soit par ses praticiens au jour le jour dans les salles de marché ou que ce soit par ses théoriciens : si le comportement des premiers et l’outillage dont ils s’étaient doté ont engendré une mécanique qui leur a finalement échappé, les méthodes et modèles mis en œuvre par les seconds ne leur ont pas permis de le prévoir.
La crise a ainsi débouché sur une remise en cause des outils utilisés par l’économie, marquant un retour en force des passions et de la subjectivité dans son appareillage conceptuel1 et invitant à revisiter tant la pratique que la science économique, l’economy tout comme l’economics diraient les Anglo-Saxons avec leur vocable qui permet de faire immédiatement la différence entre ces deux strates. Que peut-on attendre de l’examen de conscience auquel se livre la science économique aujourd’hui ?
Le retour du refoulé
L’Économie, science des intérêts passionnés de Gabriel Tarde, tel que présenté par Bruno Latour et Vincent-Antonin Lépinay, ramène l’économique à ce qu’il est, une mesure de la valeur parmi d’autres et qui pourrait – ou devrait – s’enchâsser dans une vision plus large de l’homme, donnant justement des contours plus humains à cette part de l’activité des hommes et en faisant à proprement parler la partie d’un tout dont elle n’est pas l’essentiel et qui répond au même genre de lois que cet essentiel. C’est par le même type de mouvement qu’Amartya Sen a élargi la portée de la rationalité économique aux capabilités, critiquant l’ancienne rationalité économique pour promouvoir un horizon de choix élargi : l’« idiot rationnel » décrit par Arrow et qui sert encore de fondement à la théorie économique standard peut alors faire place à un acteur économique mâture doté de préférences.
Aller jusqu’à reconnaître le caractère profondément subjectif de toutes ses lois serait effectivement un renversement profond pour l’économie, sa construction, au sens propre à partir de son envers si souvent nié et pourtant si irrémédiablement agissant2. Et c’est ce qui peut, avec Tarde, Latour et Lépinay, être reproché au premier chef à la science économique : avoir continuellement cherché à mettre entre parenthèses la nature profondément subjective des comportements économiques, de peur que la mise en avant de cette nature ne vienne entraver la bonne marche de la science économique en tant que science exacte et donc le développement de sa mathématisation. Or, c’est justement sur ce point que Tarde développe une argumentation singulière, estimant que reconnaissance du caractère subjectif des comportements économiques et capacité à en rendre compte sous forme mathématique ne sont pas opposées mais vont au contraire de pair, l’intérêt de l’outil mathématique étant justement de permettre la comparaison de ces comportements subjectifs.
Le retour en force des passions dans le vocabulaire économique est un retour aux origines de la pensée économique, qui, avec Adam Smith notamment et les deux facettes de son œuvre, la Théorie des sentiments moraux et la Richesse des nations, enracinait clairement la pratique libérale dans une certaine anthropologie humaine, où la sympathie tenait le rôle de ferment de la collectivité et donnait sa limite à l’intérêt égoïste qui se manifestait dans la sphère économique. Ce sont aujourd’hui des fondements moins optimistes que la crise invite à prendre en compte pour analyser les comportements de certains acteurs économiques dominants, pour lesquels l’appétit du gain immédiat paraît avoir perdu toute limite. Bref, une anthropologie économique ne sera pas forcément animée de bonne volonté et pourrait nous donner à voir de façon nouvelle les relations qui unissent faits et théories dans les sciences de l’homme.
Quels qu’en soient les résultats, cette redécouverte du sujet a le mérite de rappeler l’économie à sa vocation première : modélisation des comportements des hommes dans la sphère marchande, la science économique a d’abord pour objet de rendre compte de ces comportements et non de faire en sorte qu’ils s’adaptent aux préceptes économiques. Ce renversement de l’ordre des facteurs entre les faits et la théorie3 représente une vraie gageure pour la science économique aujourd’hui, tant elle s’est prêtée durant les dernières décennies à un usage dogmatique, bien plus axé sur la prévision et la prescription que sur la description et l’explication. La crise invite clairement l’économiste à se plonger dans l’observation d’une réalité qui a peut-être changé, supposant dès lors d’agencer différemment les faits et la théorie et de renouveler cette dernière.
Élargir ou affiner le domaine de la quantification?
De ce renouveau conceptuel, de cet intérêt pour la description de la réalité économique témoigne le travail de la commission Stiglitz sur la mesure des performances économiques et du progrès social auquel a d’ailleurs participé Amartya Sen et qui fut coordonnée par Jean-Paul Fitoussi. En proposant de moderniser le mode de calcul du Pib, en se demandant comment rendre compte du bien-être, en examinant les moyens qui permettraient de traiter des questions environnementales au travers des données statistiques régulièrement publiées par les États au niveau mondial, son rapport fournit des outils pour orienter notre appareil statistique vers une mesure du bien-être qui dépasse le strict cadre marchand. Ce faisant, la commission s’est effectivement située par-delà la perspective de l’idiot rationnel et de l’équation trop simplement posée entre prospérité et bien-être.
Ce travail, au moins dans ses versions intermédiaires, a été l’occasion de réactions contrastées4 et ses résultats, tels que finalement présentés mi-septembre 2009, se situent largement au-delà de ce que les versions intermédiaires du rapport pouvaient laisser attendre. La commission ne s’est en effet pas contentée de proposer des améliorations au mode de calcul et de présentation du Pib, améliorations qui sont au demeurant très substantielles ; elle préconise également de recueillir régulièrement de nouvelles informations de sorte à pouvoir alimenter un indicateur général de bien-être. Elle propose donc à la fois d’affiner le contenu des statistiques officielles mais aussi d’en élargir la portée.
Ce débat est loin d’être anecdotique : au travers de la question de savoir ce que notre appareillage statistique doit mesurer en priorité se lit la place à accorder à l’homo oeconomicus dans le continuum des activités humaines. Et ce débat ne se présente pas aussi simplement qu’il y paraît.
Face à la puissance des marchés financiers et à la recherche de la croissance à tout prix, la tendance naturelle de l’honnête homme est de réclamer de l’État une mesure de la réalité dans laquelle il vit qui ne se limite pas à la sphère de l’argent et qui permette de donner corps au bien-être, c’est-à-dire dans le monde dans lequel nous vivons, de le traduire dans un chiffre, bien-être dont la réalité économique n’est évidemment qu’une part.
On peut choisir différentes manières pour ce faire : il peut simplement s’agir de demander via des sondages appropriés utilisant les ressorts du calcul des probabilités si nous sommes satisfaits de notre situation. Il peut également s’agir, comme le fait l’indicateur de développement humain, de mettre bout à bout des données de nature différente pour en définir un indicateur synthétique qui prendra en compte non seulement la richesse produite mais aussi l’espérance de vie et le niveau d’éducation. Il peut enfin s’agir de chercher un indicateur reposant sur une échelle commune.
Nous disposons indéniablement des outils conceptuels et matériels nécessaires à cet objectif. Avec l’invention du calcul des probabilités, la science a, d’une certaine façon, résolu depuis le xviie siècle le problème posé par la concomitance de la liberté humaine et de l’établissement de lois universelles : définissant des lois de fréquence, la statistique n’est pas sanction individuelle mais probabilité que le groupe se situe à tel point, nous laissant la liberté de nous positionner individuellement plus ou moins près de la norme et, pour une petite part d’entre nous, à l’écart de cette norme.
Et nous avons un objet sur lequel faire porter nos statistiques : le temps de la vie. De fait, le moyen le plus simple de donner une traduction à la commensurabilité des comportements subjectifs et ce qui est concrètement en jeu dans l’idée d’une mesure directe du bien-être revient à donner une valeur monétaire à notre temps : il s’agit d’intégrer dans la mesure du bien-être le temps perdu dans les transports pour rejoindre son lieu de travail, de prendre en compte le travail domestique en lui donnant une valeur, tout comme le temps d’éducation. Cette transformation est d’autant plus simple à opérer qu’une part très large de notre existence s’épuise non pas tant dans l’acte économique de production, que l’on soit travailleur ou actionnaire, mais dans l’acte économique de consommation, la quasi-totalité de notre temps pouvant être monétisée sous cette forme (à l’exception peut-être du sommeil), les loisirs étant par exemple un secteur économique florissant, avec le tourisme ou encore l’industrie du divertissement. Les exceptions socialement organisées au temps économique, l’interdiction du travail dominical par exemple, qui est aussi restriction de la consommation un jour de la semaine, étant progressivement supprimées, le temps économique peut effectivement se diluer sur l’ensemble du temps de la vie éveillée.
Et il est clair que, outre le temps passé à gagner son salaire, le temps perdu dans les transports ou consacré à des tâches domestiques est bien du temps confisqué par rapport à d’autres types d’activité créatrice de bien-être, ou plutôt, pour être neutre, par rapport à d’autres activités dont le choix n’est pas contraint.
Le développement d’indicateurs de bien-être est donc particulièrement séduisant : intellectuellement parce qu’il conduit à repenser l’orientation générale de notre appareil statistique mais aussi matériellement, parce qu’il pourrait donner à lire une autre hiérarchie dans le concert des nations, tant il paraît évident que certains pays sont perdants dans le fait que nous assimilons le bien-être à une réussite sur le front de la croissance qui n’en donne à lire qu’un aspect.
Mesurer le bonheur : pour quoi faire?
Mais à d’autres égards, philosophiques et scientifiques, ce déplacement n’est pas sans risques. Le débat sur les indicateurs de bien-être pour venir enrichir la croissance participe de la tendance généralisée de notre société à faire de la quantification l’accès privilégié à la qualité des choses : pour que le bonheur existe, il faut qu’il soit mesuré, tel est en quelque sorte l’adage de notre état de civilisation, un état de civilisation dans lequel les faits et les chiffres, les chiffres qui viennent modéliser les faits, remplacent en quelque sorte les mots et les choses, mots qui servaient à décrire une réalité qui leur était extérieure.
Dans la sphère marchande, la commensurabilité des désirs est organisée par le fait monétaire, par le prix. Mais faut-il inventer un prix pour ce qui n’en a pas encore ? Doit-on organiser une équivalence entre-temps dans la sphère non monétaire, même si ce n’est qu’au plan statistique et pour satisfaire des motifs humanistes ? Il ne faut pas sous-estimer les difficultés que posent de tels calculs, ni le risque que, prises insuffisamment au sérieux, elles ne conduisent qu’à une vision fort étroite du bonheur, transformant en quelque sorte l’idiot rationnel de la théorie néoclassique en un idiot heureux, c’est-à-dire n’ayant qu’un seul modèle pour ses motivations.
L’usage de la monnaie étant de plus en plus répandu pour nos activités de loisirs, il est matériellement possible d’examiner tout acte sous son angle économique. Mais est-ce par leur valeur économique que ces activités prennent sens ? Est-ce que l’acte économique ne vaut pas essentiellement par le temps, l’énergie et les moyens qu’il nous laisse pour faire justement autre chose ? Pour le dire autrement, tout acte est également biologique, nous n’attendons pas pour autant de la biologie qu’elle nous délivre un indicateur synthétique de bien-être, alors qu’elle serait de fait fondée à le faire.
Enfin, s’il est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, si nous étions en capacité de donner une illustration chiffrée convaincante à ce bonheur et si nous nous satisfaisions du fait qu’il s’organise autour de l’acte économique, la question demeurerait toujours de l’usage que nous pourrons faire de cette mesure du bonheur. Objectiver la qualité de vie et le bien-être est bien sûr utile d’un point de vue scientifique, mais ne saurait remplacer, dans la sphère publique, la discussion sur ce qu’est le bien-être et le choix entre différentes approches politiques proposées lors des élections, ni, dans la sphère privée, la liberté des positionnements individuels à cet égard.
En ce sens, la question à poser dans le débat public n’est pas de savoir quel est le bon agrégat pour mesurer le bien-être, mais de savoir à quoi nous servira d’avoir une mesure de notre bonheur, surtout si c’est pour laisser le réel économique inchangé. Il faut en effet prendre garde à ce tour de passe-passe possible : en élargissant le spectre des données statistiques, on risque de perdre de vue la spécificité du temps passé dans l’acte économique de production.
Et si, à l’issue de ce processus, nous décidions collectivement qu’il est utile que nos instituts statistiques produisent régulièrement une mesure du bien-être, le plus simple serait sans doute de nous demander notre avis, c’est-à-dire de réaliser cette mesure non pas sur des bases dites objectives mais sur la base de sondages d’opinion5, qui est la manière la plus neutre de traiter ce sujet.
Ceci ne signifie pas évidemment que le bonheur n’est pas, par principe, mesurable, ni que la science économique n’a pas intérêt à se préoccuper du lien entre richesse monétaire et satisfaction personnelle. Mais c’est tout autre chose que de vouloir publier régulièrement des statistiques officielles sur le bonheur. Que ferons-nous en effet si elles montrent un décrochage du bonheur un trimestre donné ? Nous lamenter sur notre sort, ce qui fera encore baisser le résultat du trimestre suivant ? Attendre du politique qu’il prenne les mesures qui s’imposent et dont on peinera à voir les effets sur les statistiques suivantes, alimentant un discours de l’impuissance ? Suivre les statistiques du bonheur comme nous avons suivi celles du Pib, relèvera de la farce ou… de la tragédie.
Quand les mots et les choses deviennent les faits et les chiffres
Ce qui est profondément en jeu dans le débat actuel sur les indicateurs de bien-être, c’est de savoir si nous voulons quitter la religion du taux de croissance pour embrasser celle de la mesure du bien-être ou si nous allons en profiter pour faire évoluer notre rapport au chiffre. À cet égard, il est dans le travail de la commission Stiglitz de très nombreuses propositions qui nous permettraient d’en finir avec l’idée qu’un chiffre puisse résumer la santé, ne serait-ce que d’une économie. Ces propositions ont quelque peu dérouté les commentateurs, les comptes satellites que le rapport propose de développer n’ayant effectivement ni la simplicité du taux de croissance ni l’attrait de la mesure du bien-être, ou plutôt, comme la qualifie plus modestement la commission dans ses recommandations, de la mesure de la qualité de vie.
De fait, la science économique a déjà fort à faire pour tenter de rendre compte de son champ d’investigation traditionnel, à savoir la sphère monétaire. Et c’est l’un des apports essentiels de ce rapport que d’avoir reconnu les déficiences du Pib et fait des propositions ambitieuses pour en redéfinir le calcul et en réorienter la présentation. En redéfinir le calcul tout d’abord, tant il est vrai que le mode de construction actuel du Pib hérité du siècle dernier rend compte de façon peu satisfaisante de champs aussi importants que les activités publiques, les questions environnementales ou encore les produits à haute valeur ajoutée technologique. En réorienter la présentation ensuite, pour mettre l’accent non plus sur la production en elle-même mais sur le revenu que cette production génère pour les ménages et sur la distribution de ce revenu au sein des différentes catégories sociales.
Mesurer mieux la richesse économique et la rapporter aux populations qui en bénéficient, comme le propose la commission, représenterait un changement de cap majeur. Nous verrions en effet la réalité économique très différemment si on nous disait non pas que le taux de croissance est de 2, 5% mais que le revenu de la majorité de la population a baissé de 0, 2%, qui sont pourtant deux données parfaitement compatibles et assez cohérentes avec la réalité que nous avons connue dans les trente dernières années. Il s’agit simplement d’une autre lecture des données statistiques, une lecture qui ne se focalise plus sur la moyenne mais sur des écarts par rapport à cette moyenne que le calcul des probabilités invite d’ailleurs clairement à considérer comme déterminants6.
Ce faisant, on donnerait une lecture sociale des données économiques et non l’inverse (une lecture économique des données sociales) qui est le risque sous-jacent à une mesure du bien-être fondée sur des analyses économiques. Ce faisant aussi, nous verrions que la décroissance est une réalité objective pour certaines catégories de la population que masquent des résultats globaux exprimés en évolution du Pib. Et le rapport à la croissance pourrait peut-être s’affiner dans les pays développés, qui sont justement déjà riches et pour lesquels le problème principal n’est peut-être pas de savoir s’ils produiront chaque année une richesse encore plus grande que l’année précédente mais plutôt de quoi se compose celle-ci et comment elle se distribue dans la société.
Nous n’en serions pas quittes pour autant avec la description de la réalité ; il nous resterait en effet toujours à rendre compte du patrimoine, économique mais aussi naturel ou humain, que le Pib, indicateur de flux, n’est pas fait pour traduire. Bref, ce n’est pas d’un seul chiffre dont nous avons besoin pour nous orienter mais de toute une palette d’indicateurs. Avec des chiffres divers et parfois contradictoires, il sera peut-être plus difficile de se donner une règle simple mais le risque d’erreur sera en tout état de cause moins élevé que si nous continuons à vouloir résumer une réalité complexe sous une donnée unique, qu’il s’agisse du Pib ou d’autre chose.
Un modèle théorique dépassé par une réalité qu’il a lui-même contribué à construire
Même si elle devait renoncer à mesurer le bien-être, il resterait à la science économique un programme scientifique nourri. Le débat sur la qualité des données fournies par le Pib montre combien les difficultés sont nombreuses ne serait-ce que pour décrire simplement ce qui se passe dans la sphère marchande. La mesure du réel économique n’est effectivement pas un acte neutre. C’est dans un certain espace-temps que l’on décompte, espace national et temps court dans la période récente, espace-temps dont l’élargissement des frontières vers une perspective mondiale et de long terme serait le gage d’une bien meilleure prise en compte de sujets aussi importants que les inégalités de revenus entre pays ou les questions de développement durable.
Mais c’est aussi en fonction d’un certain découpage du réel que l’on calcule, découpage entre entreprises, consommateurs, salariés, apporteurs de capitaux ou encore États. Et c’est à ce moment que l’on détermine quel est l’acteur qui crée la richesse dans le processus économique. L’acte économique se matérialise au quotidien dans des normes très précises au sein des entreprises qui établissent ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Alors que les salaires représentent bien une composante essentielle de la valeur ajoutée que continuent à calculer les économistes, ces normes comptables ont pour effet que les salaires n’apparaissent jamais comme un élément de la valeur des entreprises. Ce choix ne fut jamais remis en cause depuis la Renaissance, époque où les principes comptables se sont sédimentés et où le salariat n’existait pas sous la forme que nous connaissons aujourd’hui. La science économique serait éminemment fondée à s’interroger sur de tels choix qui emportent évidemment des conséquences essentielles sur les comportements des entreprises et sur le sort qu’elles réservent aux salariés7.
De même, alors que l’innovation est considérée comme le moteur d’une économie dite de la connaissance, les normes comptables se montrent particulièrement prudentes pour reconnaître une valeur aux actifs immatériels (brevets, marques, logiciels…). Dans ce domaine pourtant crucial, les principes comptables en sont volontairement restés à une vision du cycle économique issue de la révolution industrielle, refusant notamment de reconnaître une valeur aux marques développées en interne. Ce n’est par exemple que si la marque Coca-cola était vendue qu’elle pourrait être valorisée en tant que telle. Il n’est dès lors pas surprenant qu’on ait assisté à un décrochage croissant entre la valeur des entreprises établie par les normes comptables et celle qui résulte de leur cours de Bourse, cette dernière étant nettement plus élevée. Ce décrochage a été une justification majeure de la révolution qu’ont connue les principes comptables autour de la juste valeur dans les dix dernières années. Mais cette révolution n’a pas consisté à élargir la gamme des actifs immatériels pris en compte dans la valeur des entreprises, elle a consisté à s’en remettre directement, dans la mesure où elles existent, aux valorisations issues des marchés financiers et à préciser pour quelle catégorie d’actionnaires les comptes sont établis en priorité, à savoir les actionnaires sur les marchés boursiers.
Dans cette vision, tout se passe comme si le marché des biens et des services fonctionnait non pour les besoins des entreprises elles-mêmes ou des consommateurs mais pour ceux des marchés de capitaux, le marché du travail étant quant à lui relégué au rang de marché d’ajustement. Il s’agit là évidemment d’un déplacement qui n’est pas sans importance, puisqu’il revient à considérer que c’est au niveau de son cycle de financement que le processus économique prend sa valeur. Et c’est bien dans ce cadre normatif que les entreprises sont amenées à prendre leurs décisions au jour le jour. Si ce cadre avait évolué de manière différente, s’enrichissant par exemple de sa dimension incorporelle, le cycle de production et de consommation, tel qu’il se matérialise dans le marché des biens et des services, aurait peut-être pu prétendre demeurer au cœur du processus de création de valeur.
Le champ économique ne se présente donc pas de manière simple : il n’y a pas, d’une part, la pratique économique et, d’autre part, la théorie économique qui viendrait l’étudier mais un ensemble beaucoup plus complexe avec des pratiques économiques qui reposent elles-mêmes sur un corpus de règles très précis8 et sur un discours fort englobant et qui tous deux évoluent dans le temps. La science économique ne peut pas faire l’impasse sur ces différentes strates, mettant à l’écart l’étude de ce corpus de règles et renvoyant l’examen du discours économique à la politologie. Elle ne peut pas non plus faire l’impasse sur le fait que, les acteurs économiques étant des êtres doués de raison, ils tiennent compte des théories que l’on a sur eux pour déterminer leur propre comportement.
L’idiot rationnel qu’a construit le standard néoclassique et qui a servi de ligne de référence pour positionner les politiques économiques n’est-il pas exactement ce trader qui, sur les marchés financiers, cherche à maximiser son gain immédiat ? Le problème de l’idiot rationnel n’est peut-être pas tant qu’il n’existe pas mais que nous avons construit les marchés financiers pour ses besoins et l’avons fait de sorte advenir, emportant l’ensemble du processus économique sur son passage et montrant combien l’addition de comportements individuels rationnels au sens de la théorie économique pouvait aboutir à des résultats massivement irrationnels.
La science économique est faite d’allers et retours entre les faits et les théories qui lui permettent d’affiner son modèle et, quand le besoin s’en fait sentir, d’en changer. De fait, toute théorie économique part d’un modèle de comportement de l’homo oeconomicus qui lui permet de passer du particulier à l’universel. C’est bien sûr ce que fit Adam Smith, c’est ce que renouvela Keynes, lorsqu’il mit en avant les comportements mimétiques qui pouvaient troubler à court terme le cours de l’économie et appelaient à une réponse adaptée des États et c’est ce que fit encore le standard néoclassique venant, avec la théorie des anticipations, montrer comment le futur pouvait s’inscrire sans distorsion dans le présent.
Mais, au fondement de tous ces modèles, et par-delà les modes différenciés d’interaction entre les acteurs économiques qu’ils mettent en avant, on trouve le même ressort pour expliquer les motivations de l’homo oeconomicus : il cherche à maximiser son utilité. Ce postulat, essentiel à la science économique pour continuer à faire usage du calcul différentiel classique, n’est bien sûr pas sans poser question, que l’on cherche, comme Amartya Sen, à en formuler une version humanisée, à savoir chacun cherche à optimiser ses propres préférences, ou que l’on se demande si cette vision maximisatrice ou optimisatrice est adaptée9.
Avec la crise actuelle, on peut en tout état de cause considérer que la théorie économique standard et son idiot rationnel ont épuisé leur programme scientifique initial : ni l’ampleur, ni les motifs de la crise ne cadrent avec ce modèle, expliquant d’ailleurs pourquoi elle ne fut pas prévue.
Un programme scientifique particulier pour les domaines à règles?
La science économique se situe ainsi de façon particulière sur le champ scientifique, et avec elle toute science humaine portant sur un domaine régulé par des normes, avec un double critère de démarcation potentiel : d’une part, au plan externe, elle porte sur un domaine dont les règles constitutives évoluent ; d’autre part, au plan interne, les théories en présence sont prises en compte par les acteurs étudiés.
Cette double spécificité pourrait permettre de désigner un programme scientifique particulier pour ces domaines à règles : on ne devrait pas y rechercher que des régularités mais y trouver également des bifurcations, bifurcations que certains outils mathématiques pourraient aider à modéliser. Et, l’étude de ces règles constitutives revêt une importance toute particulière, car elle permet de sortir d’une vision historiciste de l’évolution de la sphère économique, sorte de survivance du fatum religieux calquée sur l’immuabilité des lois de la nature.
Il ne s’agit pas de nier la réalité des chiffres, ni, bien au contraire, leur pouvoir agissant sur nos comportements. Il s’agit de constater que nous vivons dans un monde qui n’est plus essentiellement composé de choses naturelles mais majoritairement façonné par l’homme. La science a franchi une étape décisive au xviie siècle lorsqu’elle est passée, selon la formule de Koyré, du monde clos à l’univers infini. Mais, le monde dont l’économie a vocation à rendre compte aujourd’hui se présente de manière très différente : ce n’est plus tant un univers infini qu’un système réfléchi, un système dont les règles de fonctionnement ont été construites et qui se fait continuellement miroir. Dans ce monde, les deux faits que décèle Kant à l’issue de la critique de la raison pratique, « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi », le premier anéantissant mon importance quand le second élève infiniment ma valeur, ne peuvent plus être pensés séparément ; on ne peut plus considérer que nos cadres de pensées nous sont donnés a priori, ni continuer à rechercher des lois universelles et immuables10. Bref, nous ne pouvons plus continuer à considérer, comme le fait encore Popper dans la Logique de la découverte scientifique, que nous n’avons le choix qu’entre l’astronomie et l’astrologie, et qu’il n’existe en d’autres termes au plan scientifique que du déterminé ou de l’indécidable11.
Il est en tout cas légitime de se demander si la conception de la science que nous avons héritée des sciences de la nature doit être repensée afin de traiter du monde créé par l’homme. Autrement dit, la science ne va pas nous permettre de découvrir l’algorithme caché qui fait fonctionner le monde que nous avons créé, à la différence de ce que la mécanique de Newton a pu nous donner l’impression d’obtenir pour le monde de la nature. De concert avec la philosophie et la politique, elle peut en revanche nous permettre de dévoiler les conventions sur la base desquelles nous fonctionnons, d’en proposer d’autres et d’évaluer leurs effets.
Si nous voulions tirer toutes les conséquences de ce fait au plan mathématique et pratique, ce n’est donc pas seulement sur le type de statistique pertinent que nous devons nous interroger mais, plus profondément, sur le type de causalité qui est en jeu dans un domaine comme l’économie. De fait, la statistique se réfère à un type de causalité bien particulier, qui n’est pas directement adapté à l’examen des systèmes humains complexes et qui, en tout état de cause, n’en épuise pas le champ.
Comme son nom l’indique, la causalité mécanique part du principe si p alors q ; mais dans la causalité qui s’offre aux sciences de l’homme et tout particulièrement à l’étude des systèmes humains complexes, le principe est bien plutôt, si p alors q, r, s ou t, entre lesquels je vais choisir, s’il s’agit de mon action individuelle, ou entre lesquels un certain type de régulation va s’installer, s’il s’agit d’un système complexe. Ce que cherche la science aujourd’hui, avec le paradigme expérimental et les méthodes statistiques, c’est de dire si p alors non pas q, r, s ou t mais q avec tant de chances d’occurrence et pour autant que les conditions x, y et z soient remplies. C’est un moyen très puissant de conserver un modèle mécaniste mais, ce faisant, on camoufle sous la table de l’expérimentateur ou du modélisateur les r, s ou t possibles : on crée l’illusion qu’il n’existe qu’une solution possible au problème posé, alors que ce n’est que parce que l’on a terriblement réduit le champ du problème posé avec nos conditions x, y et z qu’une solution a toutes les chances de s’imposer d’elle-même.
L’intérêt de la science mécaniste était qu’elle fournissait une solution générale adaptée à tout un ensemble de questions et ouvrait la voie pour des utilisations positives de notre savoir. Avec les multiples conditions préalables qu’elle pose, la micromodélisation telle qu’elle est actuellement pratiquée en économie est tout sauf cela. Elle ne permet pas à un modèle d’explication simple et général d’émerger mais donne lieu à une succession de micromodèles aux conditions souvent incompatibles. C’est un des signes que le type de causalité actuellement recherché par l’économie n’est pas satisfaisant.
Pour nos outils mathématiques, l’enjeu est ainsi de se mettre en capacité de se confronter à un autre type de causalité : comme le montre l’exemple des sciences de la vie, cela signifie que l’on peut remonter des phénomènes aux causes premières ; on peut remonter dans l’arbre des possibles pour relier un état de fait à ce qui l’a généré. Mais, on ne peut pas, à la différence des sciences physiques, faire le chemin inverse : on ne peut pas descendre d’une cause à un effet car il existe de trop nombreux embranchements avec, à chacun d’entre eux, des bifurcations possibles, bifurcations qui ne sont autres que les choix que réalisent les hommes dans une société.
Dans un tel cadre, la science économique dispose d’un double champ d’action : décrire un état de force de la façon la plus neutre possible mais aussi étudier d’autres états de force possibles, en revenant par exemple à des questions aussi fondamentales que celle de savoir où se crée la valeur dans le processus économique ou encore comment rendre compte de l’autonomie dont disposent les acteurs économiques.
Les questions auxquelles est confrontée cette science aujourd’hui sont donc majeures. Parmi celles-ci, le problème des frontières de l’acte économique dans le temps de la vie est sans doute celui qui a le plus de résonances potentielles car il nous engage bien au-delà de la sphère économique. Tout acte est-il économique ? Est-ce que le fait que toute action puisse être lue sous un angle économique signifie qu’il n’existe que par là ? En voulant domestiquer l’homo oeconomicus, il importe de ne pas faire comme si l’homo s’épuisait dans ce champ, épuisement auquel, au sens propre et figuré, toute notre civilisation nous conduit.
L’économie est une science jeune à l’aune de l’histoire et qui a déjà connu une succession de modèles théoriques ; elle porte sur un objet qui se transforme continuellement, transformations dont on peut penser qu’elles ont été profondes durant les cinquante dernières années. Aussi n’y aurait-il rien de choquant à ce que son paradigme évolue de manière sensible dans les toutes prochaines années.
- *.
Chargée de cours à l’Ens-Lsh, auteur de Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ?, Paris, Fayard, 2008, et du Libéralisme contre le capitalisme, Paris, Fayard, 2006.
- 1.
Voir Bruno Latour et Vincent-Antonin Lépinay, l’Économie, science des intérêts passionnés. Introduction à l’anthropologie économique de Gabriel Tarde, Paris, La Découverte, 2008 ; Daniel Cohen, la Prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie, Paris, Albin Michel, 2009 ; ou encore Peter Winch, l’Idée d’une science sociale et sa relation à la philosophie (The Idea of a Social Science and its Relation to Philosophy), Paris, Gallimard, 2009.
- 2.
De fait, chaque moment théorique de l’économie s’est fondé sur un modèle de comportement de l’homo oeconomicus. Tout le problème est qu’une fois le standard posé, la science économique peut oublier le fondement sur lequel elle repose.
- 3.
Qui est le premier gage de la scientificité d’une proposition pour Popper : quand un fait vient contredire une théorie, on modifie la théorie et non l’inverse. Il est vrai toutefois que, pour ce faire, les possibilités d’expérimentation dont dispose la science économique sont moins larges que celles auxquelles peuvent recourir des sciences comme la biologie : l’économie ne peut procéder qu’à des tests in vivo. L’attrait des modèles dans le champ économique peut se comprendre par la volonté de trouver un champ d’expérimentation in vitro, justement fourni par le modèle.
- 4.
Voir le « Journal », dans Esprit de août-septembre 2009 pour les réactions au prérapport de la Commission, p. 225-231.
- 5.
Sondages d’opinion dont on peut par ailleurs se demander s’ils ne devraient pas être rédigés par les neurobiologistes eux-mêmes, permettant au passage de mesurer la place du bien-être médicalisé au sein des sociétés occidentales, c’est-à-dire reposant sur l’administration de tranquillisants et d’antidépresseurs. Si l’on voulait d’ailleurs obtenir une mesure objective du bien-être selon des méthodes scientifiques, on pourrait s’en remettre à des tests Irm réguliers auprès d’échantillons représentatifs de la population qui permettraient d’éviter tous les biais reprochés par les économistes aux sondages dits subjectifs. Ces quelques illustrations indiquent la multiplicité des questionnements en cause dans la mise en place d’une mesure du bien-être.
- 6.
Une des conséquences de ce type d’analyse sera d’ailleurs vraisemblablement de revisiter assez largement l’idée que les phénomènes rencontrés dans la sphère économique peuvent s’ordonner selon des lois de probabilités gaussiennes, c’est-à-dire avec des cas extrêmes qui peuvent être considérés comme négligeables.
- 7.
Le choix de traiter les salariés sous un mode proche de celui qui est réservé aux consommables au plan comptable pouvait trouver sa justification à la Renaissance dans le type d’activité des entreprises de l’époque, à savoir la banque et le négoce, activités pour lesquelles le capital initialement apporté est décisif dans le résultat finalement obtenu. L’optique qui consista à établir le bilan et donc le patrimoine de l’entreprise dans la perspective de ceux qui y apportent leurs capitaux ne semble d’ailleurs pas s’être imposée immédiatement. Ce choix aurait pu être mis en question dès la première révolution industrielle qui fit du salarié peu qualifié et du mode d’organisation de son travail un élément essentiel de la réussite d’une entreprise. Et il mérite à l’évidence d’être réexaminé depuis que l’avènement d’une économie dite de la connaissance fait de l’innovation et du capital humain le cœur de la compétitivité, se traduisant par le développement d’un salariat extrêmement qualifié. Ce n’est pourtant que dans des cas très particuliers, celui des joueurs de football par exemple, que les normes comptables ont été adaptées, matérialisant ainsi la part qu’ils prennent dans la valeur de leurs clubs, tout comme le font, sous une autre forme, les stocks-options ou actions gratuites attribuées aux dirigeants et cadres d’entreprises.
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Qui peut s’analyser sous la forme des jeux de langage de la Grammaire philosophique de Wittgenstein si l’on considère que la question du mot et de la chose telle qu’encore évoquée par Quine a désormais basculé du côté du fait et du chiffre.
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Un être vivant par exemple ne cherche pas à faire fonctionner ses fonctions biologiques au maximum mais à une vitesse de croisière de sorte à pouvoir perdurer le plus longtemps possible dans son état : il ne peut pas en effet dans la durée utiliser toutes ses fonctions en même temps à leur optimum. Dans le standard économique massivement reconnu, le standard néoclassique, l’homo oeconomicus se présente plutôt comme un sportif qui serait perpétuellement en compétition. Dans la lignée de Rawls, Sen a en particulier élargi le menu des comportements pris en compte dans le raisonnement économique mais il demeure toujours une tension entre l’étendue de ce menu et la capacité à modéliser.
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Pour rester dans le vocabulaire kantien, le mode de fonctionnement de ce système pourrait peut-être s’analyser comme une faculté de juger déterminante.
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Travers qu’évitaient tant le Discours de la méthode de Descartes que l’Enquête sur l’entendement humain de Hume.