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Flux d'actualités

L’écran ou la fabrication du réel

juillet 2013

#Divers

A propos de Philosophie de l'écran. Dans le monde de la caverne, Paris, Fayard, 2013.

 

Depuis la première séance de cinéma, le 28 décembre 1895, l’écran s’est imposé dans notre univers : avec la télévision, puis l’ordinateur et les réseaux, il est partout présent dans notre vie de travail et de loisirs. Il l’est aussi dans notre quotidien le plus banal, celui de l’argent que nous retirons dans des automates, des transports par rapport auxquels nous nous situons sur écran. Et il l’est également dans les grands moments de la vie : l’enfant qui va naître nous apparaît désormais sur l’écran de l’échographe, la mort se constate le plus souvent sur un encéphalogramme, tout comme la maladie se suit et se traite grâce aux images que nous obtenons de l’intérieur du corps.

 

Avec cette nouvelle forme de représentation, ce n’est pas uniquement une modification de surface qui est en jeu mais un déplacement des frontières de l’espace et du temps. Ce n’est pas en effet seulement notre mode d’accès à la réalité qui a été reconfiguré ; c’est la réalité elle-même qui se reconfigure.

 

Echos et miroitements

 

Comme l’intervention de la lentille astronomique avait permis au 17ème siècle de passer « du monde clos à l’univers infini »[1], l’écran nous fait changer de référence : nous passons de l’univers infini au système réfléchi.

 

Le monde que nous connaissons aujourd’hui a en effet radicalement changé par rapport au tableau que nous donnait la science moderne, celle qui a fondé les Lumières. Car ce n’est pas seulement le monde du loisir et du divertissement dont l’écran a modifié la forme, c’est aussi la manière dont nous nous représentons le monde et, plus radicalement, la manière dont il se construit.

 

Nos capacités d’observation ont considérablement élargi les dimensions de l’univers, lui ont donné une histoire et peut-être ses limites : ce n’est plus aujourd’hui le soleil qui est le centre du cosmos, il n’est qu’une étoile parmi d’autres dans une galaxie elle aussi parmi d’autres. La limite de l’univers d’aujourd’hui est beaucoup plus éloignée que ne l’était l’infini du 17ème siècle…  Sur le plan physique, ce que les écrans nous montrent a débouché sur des hypothèses de plus en plus fines. La représentation de la nature qui en ressort est celle d’un système dans lequel les phénomènes se font écho, produisant parfois de simples images comme les mirages gravitationnels. A l’échelle de la terre enfin, les hommes ont atteint avec l’informatique un degré de savoir-faire tel qu’ils ne sont plus seulement soumis aux lois de l’évolution mais en sont devenus les acteurs, s’étant mis en situation de dominer leur écosystème et d’orienter leurs conditions de reproduction.

 

Dans le même temps, les activités humaines se sont organisées autour de réseaux de plus en plus denses qui interagissent les uns avec les autres. Ils génèrent des phénomènes de réplication qui ont des traductions concrètes, comme on le voit dans les mouvements que connaissent les bourses mondiales, univers des réseaux informatiques par excellence.

 

De plus en plus ainsi, le fait de civilisation et la réalité dite naturelle se réfléchissent l’un l’autre. Le monde s’organise alors sous la forme de ce qui apparaît non plus comme l’univers infini anéantissant notre importance de Kant[2] mais comme un système réfléchi, où les différentes sphères de la réalité interagissent continuellement.

 

En cela, l’écran nous projette dans une nouvelle forme de réalité : un monde qui n’est plus essentiellement naturel et subi mais façonné par le travail de l’homme. Dans un tel monde, la quête du 17ème siècle, se rendre comme maître et possesseur de l’univers, apparaît vaine : cette quête a peu près achevée, il s’avère immédiatement que les interactions produites entre l’homme et l’homme et l’homme et son environnement peuvent se retourner contre lui et aboutir à des situations qui lui échappent, comme si la maîtrise de l’objet naturel ne pouvait réellement aboutir et devait se transformer en perte de contrôle de la forme donnée au monde par notre domination technologique sur ce qui n’est plus la nature.

 

A un savoir-faire situé en fonction d’un problème spécifique répond une impuissance à gérer la complexité du système qui résulte de ces transformations successives du monde. C’est que nous sommes loin de disposer du modèle scientifique qui nous permettrait de nous mesurer au type de réalité que nous connaissons désormais.

 

Nos histoires personnelles sont souvent une ligne imaginaire tracée à partir de tous les points hauts de la vie. La société du spectacle a tendance à procéder à l’inverse, dessinant une ligne imaginaire entre tous les points bas du monde. La science telle que nous la pratiquons habituellement regroupe quant à elle les faits autour d’une trajectoire moyenne. Ainsi constituées, ces trois lignes, qui toutes convergent sur nos écrans, ont peu de chances de se recouper et de fait ne se recoupent pas.

 

Les écrans médiatiques donnent force à la ligne du bas, justifiant une société de la peur, par rapport à laquelle nous avons la tentation de nous organiser. Et la science, grâce notamment à la puissance de calcul que lui donne l’ordinateur, a pris le pli de se situer par rapport aux situations moyennes, nous faisant oublier que ce sont des constructions édifiées autour de mesures disparates. Il nous faut aujourd’hui déployer notre pensée et notre action sur un espace plus large. Ce serait le moyen d’habiter symboliquement le lieu où l’on loge le plus souvent et de construire les formes et lieux de pouvoir sur un nouveau soubassement.

 

Le besoin d’une logique plus fluide

 

Le savoir a été conçu et recherché comme un moyen, souvent considéré comme le plus puissant, de nous donner prise sur le monde, les événements et nous-mêmes. Aujourd’hui, c’est-à-dire depuis à peu près un siècle, la réalité est tout autre : plus on sait, moins on décide. Tout se passe en effet comme si notre savoir décidait pour nous.

 

Le monde que nous avons fabriqué, avec les miroitements qu’organisent ses écrans, invite clairement à se départir de cette confusion entre savoir et décision. A la fois parce qu’il porte à son paroxysme ses effets néfastes : il importe le règne du calcul et de l’automatisme dans des contrées dans lesquelles il ne devrait être utilisé qu’avec d’infinies précautions et emporte avec lui une conception bien trop étroite de la liberté. Mais aussi parce que le passage de l’image et de la puissance numérique aux réseaux et aux formes inédites d’interactions qu’ils permettent offrent l’occasion de s’extraire de ce schéma. Et, plus profondément encore, parce que la manière dont le monde se construit désormais ne peut plus être sérieusement traitée au plan rationnel selon des formes simples héritées du passé.

 

Longtemps, notre savoir a été rapporté à ce que la tradition transmettait ; par après, il a été rapporté à la forme de la démonstration qui permettait de l’asseoir ; cet édifice s’effrite aujourd’hui face à la structure des faits dont il nous revient de rendre compte. Il nous faut en effet parvenir à enchâsser savoir scientifique et action humaine d’une façon moins mécanique que le défendent les tenants d’une vision dépassée du monde et de la science, et néanmoins fondée en raison. C’est un nouveau discours de la méthode qui peut nous permettre de faire cela, tout comme le Discours de la méthode de Descartes avait répondu avec succès aux énigmes auxquelles le monde de l’époque faisait face, permettant à la liberté d’émerger sur le terrain politique de façon nouvelle, savoir scientifique (celui-ci étant axé sur la nature) et liberté humaine étant conçus pour se développer ensemble.

 

Simplement, c’est pour un monde différent qu’il nous faut le faire aujourd’hui.

 

A cet égard, l’écran est un phénomène qui justifie de projeter à nouveau le regard du philosophe, dans la perspective que de nouvelles idées en émergent, tout particulièrement à propos de la question lancinante des places respectives de la loi de causalité et du libre arbitre. Il s’agit de revenir à l’observation du monde en fonction des faits qui s’y construisent, des faits non naturels, qui présentent à la fois des régularités et des aspérités, du continu et du discontinu. Pour ces faits, l’idée que l’on parviendra à les dissoudre en constituants élémentaires répondant à des lois simples comme on a pris l’habitude de le faire revient à nier une composante essentielle de ce qui s’observe, à savoir son caractère réfléchi.

 

En d’autres termes, si, comme le pose Wittgenstein dans le Tractatus logico-philosophicus, « la contradiction est bien la limite extérieure des propositions, la tautologie leur centre dénué de substance »[3], l’espace intermédiaire n’est pas que celui de la vérité en tant qu’elle s’oppose à la fausseté. Il est aussi celui des énoncés en cours de formation qui ne sont pas encore vrais ou faux, celui des énoncés dont les vérités sont liées les unes aux autres ou dont le contraire n’est pas impossible et dont la vérité n’est donc pas nécessaire. On peut bien sûr toujours décider que, conventionnellement, ces énoncés n’ont pas de valeur, mais ce n’est pas l’hypothèse qui permet le mieux de rendre compte de la manière dont le réel se déploie. Et c’est bien le problème que nous posent les Lumières aujourd’hui que d’avoir rivé notre regard sur une forme de rationalité mécanique.

 

La question du type de logique efficace pour décrire le monde contemporain est donc ouverte. Elle emporte celle du statut des assertions de la science sur le monde de la vie, en particulier lorsque celle-ci porte sur les activités humaines conscientes, l’économie par exemple, mais il en va aussi de la qualification de la sphère publique et privée, à ce stade rejetée de l’édifice philosophique comme du non sens métaphysique. C’est au travers de la recherche des catégories pertinentes pour formaliser la description du monde à ses différentes échelles que des réponses nouvelles à ces questions pourront émerger. Il nous faut aujourd’hui savoir faire droit non seulement à ce qui apparaît sur le monde du nécessaire, du réversible et du durable mais aussi à ce qui relève du contingent, de l’irréversible et du non-durable. Nous percevrons alors la manière dont nous pourrons orienter le monde et nous y frayer un chemin.

 
Valérie Charolles


[1] Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Koyré consacré à cette question.

[2] Pour reprendre la conclusion de la Critique de la raison pratique

 

[3] 5.143