Milan Kundera via Wikimedia Elisa Cabot CC BY-SA 2.0
Milan Kundera via Wikimedia Elisa Cabot CC BY-SA 2.0

Milan Kundera et l’Europe centrale

Le romancier tchécoslovaque en exil en France est resté un porte-parole de l’Europe centrale, kidnappée par l’Union soviétique, ignorée des Occidentaux et qui n’a que sa culture pour défendre son identité. 


Milan Kundera, le grand romancier franco-tchécoslovaque, nous a quittés en juillet 2023 mais, dans ces temps d’égarement et d’effroi, son message est plus que jamais d’actualité. À travers une œuvre relativement réduite mais remarquablement dense, Kundera a en effet transmis un message que l’on pourrait qualifier de subliminal au travers de personnages, de situations et d’atmosphères remarquablement ciselées. L’art du roman de Kundera est en effet constamment et intimement articulé à l’histoire politique de son pays natal et, plus généralement, de cette Europe centrale où l’identité nationale de chaque pays s’identifie à l’affirmation d’une culture et d’une langue propres, ainsi portée par les écrivains et les artistes1. Pour Kundera, c’est bien l’ambition littéraire en elle-même qui, au travers du roman, constitue une forme d’engagement dans le monde et un moyen de délivrer des « messages », qui nous apparaissent de plus en plus importants avec le passage du temps.

Une jeunesse tchécoslovaque

Milan Kundera est né en 1929 à Brno (Brünn en allemand), capitale de la province de Moravie, en Tchécoslovaquie, un État à l’époque démocratique, au sein d’une famille de la classe moyenne, aimante et cultivée. Brno, située à seulement 35 kilomètres de Vienne, est alors une ville dynamique et un important foyer culturel (illustré par Klimt, Schiele, Freud, Mahler…). Fils unique du pianiste renommé Ludvík Kundera (1891-1971), lui-même élève du compositeur Leoš Janáček, le jeune Milan bénéficie d’une éducation de qualité, notamment musicale, qui marquera durablement sa vie et son œuvre.

Enthousiasmé par les possibilités qui s’ouvrent à lui dans l’après-guerre, il adhère en 1947 à la section jeunesse du puissant Parti communiste tchécoslovaque. En février 1948, il accueille avec enthousiasme le coup de Prague qui porte les communistes au pouvoir et que les historiens tchèques appelaient durant la période socialiste « Février victorieux » (Vítězný únor). « Le communisme m’a captivé autant qu’Igor Stravinsky, Pablo Picasso et le surréalisme2  », déclare-t-il en 1984. En 1950, il quitte Brno pour s’installer à Prague. Cette même année, il commet un acte considéré comme délictueux (une prétendue dénonciation) et est exclu du Parti. En 1952, il termine convenablement ses études et, tout en s’intéressant au cinéma, commence à écrire des romans, la plupart de ceux-ci ayant pour cadre la société tchécoslovaque à la fin de la période stalinienne.

En dépit d’une progressive désillusion vis-à-vis du régime communiste et même d’un engagement précoce en faveur de la démocratie, le jeune romancier jouira cependant, pendant près de vingt ans, d’une situation assez confortable dans son pays, où il compte de nombreux lecteurs. En 1956, il réintègre le Parti communiste, auquel il demeurera fidèle jusqu’en 1970, date à laquelle il en est définitivement exclu en raison des positions politiques affichées depuis la publication à Prague de son roman le plus fameux (120 000 exemplaires vendus en langue tchèque), La Plaisanterie (1967), clin d’œil au Brave soldat Švejk (1923) de Jaroslav Hašek, le maître tchèque de l’ironie. L’année suivante, Kundera publie Risibles Amours (1968), un recueil de nouvelles explorant avec lucidité et ironie la complexité de la vie quotidienne, entre les contraintes du régime communiste et le désir de liberté. Dans ces ouvrages, il aborde les thèmes de l’identité, de l’authenticité et de l’illusion et s’interroge notamment sur la manière dont les faits peuvent inopinément se muer en leur contraire.

Au début des années 1960, de plus en plus de dissidents tchécoslovaques dénoncent publiquement les abus et les erreurs du régime communiste. Literární noviny, gazette de l’Union des écrivains (qui tire alors à 250 000 exemplaires, chiffre considérable pour un pays de moins de 15 millions d’habitants), réclame notamment une littérature indépendante du pouvoir. En juin 1967, plusieurs personnalités saisissent l’occasion du quatrième congrès de l’Union des écrivains pour critiquer la nature totalitaire du régime. Peine perdue, car quelques mois plus tard, le Parti communiste décide de sévir contre les intellectuels s’exprimant en faveur des réformes et de confier le contrôle des maisons d’édition au ministère de la Culture.

Mais rien n’y fait, la contestation s’étend : bientôt, le Premier secrétaire du Parti communiste slovaque, Alexander Dubček, et l’économiste Ota Šik défient ouvertement le pouvoir. Ce mouvement, venu de l’intérieur du Parti communiste tchécoslovaque, s’oppose à la direction de celui-ci, et particulièrement à son Premier secrétaire, l’indéboulonnable Antonín Novotný3. Ce dernier décide alors de demander l’aide des Soviétiques, mais ceux-ci refusent d’intervenir. Dubček invite alors le secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique Léonid Brejnev à venir en visite à Prague en décembre 1967. À son retour à Moscou, celui-ci décide en janvier 1968 de remplacer Novotný par Dubček à la tête du Parti4.

C’est alors que débute en Tchécoslovaquie ce que l’on a appelé « le printemps de Prague ». Kundera (en même temps que son ami Pavel Kohout et tant d’autres) s’engage activement en faveur de ce formidable mouvement démocratique qui agite toute l’intelligentsia tchécoslovaque. En août 1968, le Kremlin réagit par l’invasion du pays par les forces du pacte de Varsovie et l’assassinat volontaire de la culture tchèque qui s’ensuit.

Dans le contexte de nuit spirituelle qui s’étend alors sur le pays, en raison de son engagement, Kundera, devenu un romancier en vue, est mis au ban de la vie publique de Prague. Il perd son emploi d’enseignant (littérature mondiale, puis théorie du roman) à l’Académie du cinéma, ses livres disparaissent des bibliothèques et des librairies. Officiellement, il n’existe plus. Mais, en dépit de cette marginalisation officielle, l’auteur continue passionnément à écrire – c’est même pour lui une période féconde durant laquelle, il parvient à publier La Valse aux adieux (1972) et La Vie est ailleurs (1973).

Ce type d’attitude vis-à-vis du régime, que l’on pourrait qualifier d’ambiguë, est caractéristique de l’époque dans les démocraties populaires. Un pied dedans, un pied dehors, c’est le pragmatisme qui constitue alors la règle du jeu dominante.

Un exil français

En 1975, la répression tchécoslovaque se faisant de plus en plus insupportable, Kundera, encouragé par son éditeur français Claude Gallimard avec qui il s’était lié d’amitié, décide de partir pour la France où des relations comme celles avec l’historien Pierre Nora ou l’écrivain Dominique Fernandez l’aident à obtenir un poste d’enseignant à l’université de Rennes, alors même qu’il en est encore, avec son épouse Věra, à l’apprentissage de la langue française5.

C’est son roman La Plaisanterie, interdit à Prague mais publié chez Gallimard en 1968 – paradoxalement grâce au romancier communiste Louis Aragon, qui lui donne une préface enthousiaste –, qui le fait réellement connaître en France. Alors que les chars soviétiques occupent la Tchécoslovaquie, mettant fin au printemps de Prague, les lecteurs français veulent voir dans ce roman une œuvre politique, faisant de Kundera une sorte d’Andrei Sakharov tchèque – contrairement à l’intention de son auteur, qui a toujours insisté sur le fait qu’il s’agissait avant tout d’un roman d’amour. Kundera se veut en effet romancier avant tout, considérant l’écriture romanesque comme infiniment plus importante que la critique politique ou sociale, toujours circonstancielle. Selon Kundera, l’art du roman est en effet un moyen de connaissance total, un véritable « appel de la pensée » qu’il décrit comme « une attitude, une sagesse, une position ; une position excluant toute identification à une politique, à une religion, à une idéologie, à une morale, à une collectivité6 ». « Appuyé sur toute une tradition de “littérature mondiale” à laquelle Kundera n’a cessé de dire son attachement, de Cervantès à Carlos Fuentes, de Goethe à Diderot, de Kafka à Musil, l’art du roman kundérien interroge avec acuité les territoires, les enjeux et la temporalité d’un genre historiquement sous tension, menacé tantôt d’épuisement interne, tantôt d’agression externe7. »

Le roman, seul genre littéraire sans règles rhétoriques, est en effet pour notre auteur la quintessence même de l’art européen. La pensée européenne teintée d’humour et d’ironie trouve son aboutissement dans le roman, qui constitue dès lors l’un des piliers de celle-ci. Le roman kundérien, par son caractère essentiellement ironique, se situe en décalage par rapport à la réalité ; il est un véritable hors-la-loi de la littérature, qui se joue de l’ordre officiel et de la censure. Pour Kundera, le romancier doit d’ailleurs toujours s’effacer devant l’œuvre et il finira par refuser systématiquement les demandes d’interview des journalistes, obnubilés à ses yeux par les idées et largement indifférents aux œuvres qu’ils sont censés présenter.

La catégorisation politique de réfugié « martyr de l’Est » l’horripilait d’autant plus que, pour lui, son pays était tout sauf à l’Est. En dépit de son caractère métapolitique, les autorités pragoises ne se méprennent pas sur le message de son œuvre et, en 1979, un an après le déménagement du couple à Paris, la nationalité tchécoslovaque lui est retirée. Kundera se retrouve douloureusement apatride ; mais dès 1981, il obtient en revanche la citoyenneté française, « honneur » dont il sera très fier.

En 1984, la publication de L’Insoutenable Légèreté de l’être – aux yeux de nombre d’observateurs, le chef-d’œuvre de Kundera – le fera définitivement consacrer par le public français. Ce roman, traduit en cinquante langues, transformera alors véritablement Kundera en un auteur de portée mondiale. En 1986, il publie L’Art du roman, un essai dans lequel l’écrivain s’interroge sur sa propre écriture, les matériaux utilisés et l’histoire et le sens du roman en général. Il affirme avoir été influencé par ce qu’il nomme « le grand roman d’Europe centrale ». À partir de 1993, considérant qu’il maîtrise suffisamment le français et s’adressant désormais à un public majoritairement occidental, il décide de ne plus écrire qu’en français (il utilisait exclusivement le tchèque jusqu’alors).

L’impossible retour

Après 1990, la liberté politique revient en Tchécoslovaquie et, pour Milan Kundera, le retour au pays est désormais une perspective envisageable et à vrai dire tentante. « L’Ignorance, son avant-dernier roman (2003), l’avait presque prédit, portant à leur paroxysme les pouvoirs émotionnels de la “fiction pensive” : au rythme staccato de ses cinquante-trois chapitres, le roman tisse la fable de l’impossible retour de l’exilé. À rebours du mythe d’Ulysse, dont le texte offre une variation mélancolique sur fond de rêverie philologique, les protagonistes tchèques du roman, Josef et Irina, expérimentent en 1990 l’œuvre sournoise du “grand balai de l’histoire”, qui fait que Prague n’est plus dans Prague, et se convertissent définitivement à cet “exil libérateur” que célèbre la romancière Věra Linhartová, citée par Kundera au début d’Une rencontre. Ce dernier essai, publié en 2009, le plus autobiographique sans doute, parvient même à contourner l’“impudeur biographique” tant honnie par un tressage subtil de thèmes nouveaux et rhapsodiques ainsi défini : “Rencontre de mes réflexions et de mes souvenirs ; de mes vieux thèmes (existentiels et esthétiques) et mes vieux amours (Rabelais, Janáček, Fellini, Malaparte)”. La figure paternelle, déjà présente dans Le Rideau (2005), y passe avec émotion et chaleur8. »

Paradoxalement, le succès à l’Ouest de Kundera ne lui vaut pas que des amitiés et, à l’automne 2008, il est rattrapé par des accusations de délation auprès de la police secrète remontant aux années 1950. Même s’il trouve nombre de défenseurs éminents (et en premier lieu Václav Havel), Kundera, pris au dépourvu, en est profondément et durablement atteint. Ce n’est que trente ans après la fin du régime communiste, en 2019, que Prague lui restitue la citoyenneté de son pays, devenu entretemps, du fait de la sécession de la Slovaquie en 1993, la République tchèque. Kundera décide cependant de rester en France, désormais sa patrie principale, même si, avec le temps, il était revenu de bien des choses. Il est mort à Paris le 11 juillet 2023.

Plus encore que de l’écrivain, c’est du porte-parole subtil et passionné d’une certaine Europe centrale (Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie), scandaleusement « kidnappée » par l’Union soviétique à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et « terra incognita » pour la plupart des Occidentaux, dont nous voudrions parler ici.

L’Europe centrale

En dépit du choix de son lieu de vie occidental, Kundera reste en effet habité par l’Europe centrale, cette « zone incertaine de petites nations entre la Russie et l’Allemagne […] culturellement à l’Ouest et politiquement à l’Est9  », où se trouvent ses racines spirituelles. Pour Kundera, ces malheureuses « petites nations » au destin incertain ont été deux fois trahies par l’Occident. La première fois, en 1918, lorsque Georges Clemenceau et David Lloyd George se sont ligués pour faire éclater l’Autriche-Hongrie, qui leur offrait jusqu’alors un refuge précaire mais confortable. La seconde fois à l’issue de la Seconde Guerre mondiale lorsque les Occidentaux les ont livrés à l’Union soviétique. Désormais, ils n’ont d’autres armes pour défendre leur si chère identité et même leur existence que leur culture, notamment la littérature et la musique.

En dépit du choix de son lieu de vie occidental, Kundera reste habité par l’Europe centrale « culturellement à l’Ouest et politiquement à l’Est ».

Depuis la Bretagne, puis de Paris après son déménagement en 1978 où il a obtenu un poste à l’École des hautes études en sciences sociales, Kundera a à cœur de faire largement connaître et apprécier le riche héritage intellectuel de ce morceau d’Occident « kidnappé », encore si méconnu à l’Ouest. Le compositeur Béla Bartók, les romanciers Kazimierz Brandys, Hermann Broch, Witold Gombrowicz, Franz Kafka ou Robert Musil sont parmi les créateurs qu’il souhaite ardemment faire apprécier aux Occidentaux, considérant que l’importance de leurs œuvres en rend la familiarité indispensable à l’intelligentsia de la moitié occidentale de l’Europe.

On sait en effet, depuis le grand historien et homme d’État morave František Palacký (1798-1876), que c’est seulement en parvenant à l’excellence au niveau mondial que les pays de l’Europe médiane peuvent avoir une chance de s’assurer une suffisante visibilité depuis l’Occident, gage et garantie de leur pérennité. Or, précisément durant la seconde moitié du xixe siècle et jusqu’en 1914, au sein de la Double Monarchie et aussi durant les indépendances vulnérables et éphémères de l’entre-deux-guerres, ces nations avaient atteint un niveau d’excellence. C’est ce message, toujours actuel, que Kundera souhaite faire connaître et partager.

Un tragique malentendu avec la Russie

Songeant à la situation géographique de ces pays, Kundera s’interroge aussi sur les relations de l’Europe médiane avec la Russie, puissance dont il a appris à se méfier, la qualifiant avec effroi d’« uniforme, uniformisante, centralisatrice » et s’efforçant depuis toujours de transformer « avec une détermination redoutable toutes les nations de son empire (Ukrainiens, Biélorusses, Arméniens, Lettons, Lituaniens, etc.) en une seule, le peuple russe10  ».

Creuset et conservatoire d’une infinie diversité dans un espace restreint, l’Europe centrale se trouve en effet, après l’érection du Rideau de fer, à la merci d’un empire dont le credo pourrait être : le moins de diversité possible dans un espace incommensurable (en fait, le plus d’espace possible). Ceci, au demeurant, n’est pas nouveau et, déjà en 1848, dans une célèbre missive au Parlement de Francfort, František Palacký écrivait au sujet de la Russie : « Cette puissance qui, ayant aujourd’hui une grandeur énorme, augmente sa force plus que ne pourrait le faire aucun pays occidental11.  »

L’instrumentalisation par les Russes de la notion de slavisme a d’ailleurs, depuis le xixe siècle, contribué à brouiller les cartes. Pour Moscou, adepte du panslavisme, tous les peuples slavophones sont frères, car le déterminant linguistique domine tout. En réalité, l’histoire montre qu’en matière de mentalités, le fait de partager une langue d’origine slave s’est avéré, des Slovènes aux Polonais en passant par les Bulgares et les Slovaques, beaucoup moins important que l’influence de la religion (orthodoxie versus christianisme occidental) ou même l’histoire (Autriche-Hongrie versus Empire russe, par exemple).

Pour Kundera, la prise de pouvoir par les communistes en Europe centrale après la Seconde Guerre mondiale ne fut pas seulement une tragédie pour celle-ci (par la mise en question radicale de sa civilisation), mais elle constitua aussi un naufrage pour la moitié occidentale du continent, qui se trouva soudainement privée d’une partie d’elle-même, sans d’ailleurs s’en rendre réellement compte. Lorsque, après 1945, l’Europe centrale disparut de son champ visuel, l’Europe occidentale, oublieuse de son histoire et focalisée sur la reconstruction économique et sociale, avait en effet l’esprit ailleurs. Proie d’une mondialisation matérialiste, elle n’avait hélas plus guère de préoccupation culturelle et la disparition d’une source essentielle en la matière la laissait indifférente.

Actualité de la pensée de Kundera

Cela fait maintenant plus de trente ans que le communisme a disparu de l’Europe. Durant trois décennies, la Russie post-communiste a, faiblesse oblige, été contrainte de se détourner de l’Europe médiane. Quel usage a fait « l’autre Europe12 » de cette période de liberté ? Est-elle parvenue à reprendre pleinement sa place de foyer culturel original13 ? En vérité, en dépit de l’émergence de quelques personnalités éminentes (au nombre desquelles Bronisław Geremek, Václav Havel, Boris Pahor, Czesław Miłosz, Sándor Márai et Milan Kundera lui-même), la scène littéraire centre-européenne est loin d’avoir retrouvé son éclat d’avant-guerre. L’impression de sécurité conférée par le parapluie nucléaire américain s’est en l’occurrence avérée culturellement contre-productive.

Sur le plan politique, l’évolution est également pour le moins contrastée et, après des années de tâtonnements, les quatre États ont plus ou moins succombé à une tendance nationale-populiste, peu favorable à la création intellectuelle. Un ordre moral nationaliste a souvent succédé à des régimes de démocratie libérale inefficaces et largement discrédités.

En Hongrie, au printemps 2010, le parti Fidesz remporte les élections parlementaires à une écrasante majorité. Les partis progressistes ne parviennent pas à empêcher le Premier ministre Viktor Orbán de faire adopter, le 18 avril 2011, une nouvelle Loi fondamentale. Celle-ci, entrée en vigueur le 1er janvier 2012, est très conservatrice. Ce changement constitutionnel s’accompagne d’un activisme législatif visant à un remodelage profond de l’organisation institutionnelle et politico-administrative du pays afin d’en faire un « État fort ». Depuis, la situation n’a fait que s’aggraver et la Hongrie flirte aujourd’hui avec la mise au ban de l’Union européenne.

À Varsovie, le Droit et justice (PiS) de Lech Kaczyński, au pouvoir depuis 2005, avait enfoncé le pays dans un conservatisme nationaliste, rétrograde, bigot et frileux. Un ordre moral d’inspiration catholique intégriste, en particulier en matière de mœurs, a érodé les expressions dissidentes. La création artistique se trouvait, dans un tel contexte, naturellement handicapée et bridée. Les récentes élections législatives de 2023 ayant amené Donald Tusk au pouvoir ont heureusement amorcé un tournant significatif. A contrario, en Slovaquie, les élections de l’automne 2023 ont vu revenir au pouvoir le parti populiste Smer-SD et son très extrémiste leader Robert Fico comme Premier ministre. En République tchèque, pays de vieille tradition démocratique, l’évolution est moins préoccupante et la démocratie représentative résiste mieux. Il demeure que le courant populiste y est puissant et que la société réagit mollement aux tentations réactionnaires.

Sur le plan des mœurs, depuis 1991, les trois sociétés se sont trouvées entraînées dans une vague consumériste qui, selon les mauvaises langues locales, tend de plus en plus à faire de la région une « annexe des États-Unis ». Les revues littéraires qui, avant-guerre et même encore dans les années 1960, étaient l’alpha et l’oméga de la pensée des sociétés centre-européennes ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Dans ces conditions, ceux des Occidentaux qui, en 1990, attendaient de la réunification avec leurs frères de l’Est un « surcroît de culture » n’ont pu qu’être profondément déçus. La promesse d’un renouveau culturel et démocratique venant de l’Est ne sera vraisemblablement pas tenue, au moins dans un délai rapproché.

L’agression de l’Ukraine par la Russie en 2022 pourrait toutefois changer quelque peu la donne. Il faut en effet se souvenir que toute l’Ukraine occidentale fut longtemps polonaise et demeure à ce jour imprégnée de culture centre-européenne. Au cours de l’actuel douloureux processus de nation building ukrainien, la Russie joue le rôle de constitutive other qui permet à l’Ukraine de s’ancrer dans une identité occidentale à laquelle ses élites aspiraient depuis des siècles14. Dans ce contexte nouveau, la pensée de Kundera reprend de l’actualité et laisse apparaître le mince espoir que c’est d’Ukraine que partira l’étincelle qui réveillera la région.

  • 1. Milan Kundera, Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale [1983], Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2021. Voir aussi Hans-Georg Betz, “Mitteleuropa and post-modern European identity”, New German Critique, no 50, printemps-été 1990, p. 173-192.
  • 2. M. Kundera, « Le piano de Chopin », Le Monde, 27 janvier 1984.
  • 3. Novotný est un nom courant en Tchéquie. Une blague alors en vogue était : « Combien y a-t-il de Novotný en Tchécoslovaquie ? Un de trop ! »
  • 4. Le 22 mars 1968, la présidence du pays est attribuée à Ludvík Svoboda, ancien ministre de la Défense et l’un des auteurs du coup de Prague procommuniste de février 1948.
  • 5. Voir Ariane Chemin, À la recherche de Milan Kundera, Paris, Éditions du sous-sol, 2021.
  • 6. M. Kundera, Les Testaments trahis, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1993.
  • 7. Martine Boyer-Weinmann, « Milan Kundera, romancier de l’existence, est mort », Le Monde, 12 juillet 2023.
  • 8. Ibid. Voir aussi M. Boyer-Weinmann, Lire Milan Kundera, Paris, Armand Colin, coll. « Écrivains au présent », 2009.
  • 9. M. Kundera, Un Occident kidnappé, op. cit. Il faut noter le sens restrictif donné par Kundera au terme d’Europe centrale : il s’agit à ses yeux exclusivement de la Hongrie, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, États auxquels il ajoute souvent l’Autriche. Voir Yves Plasseraud, Les Nouvelles Démocraties d’Europe centrale. Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie, Bulgarie, Roumanie, Paris, Montchrestien, coll. « Clefs. Politique », 1991.
  • 10. M. Kundera, Un Occident kidnappé, op. cit., p. 48.
  • 11. Ibid., p. 46.
  • 12. Czesław Miłosz, Une autre Europe [1959], trad. Georges Sédir, Paris, Gallimard, coll. « La Connaissance de soi », 1964.
  • 13. Cette interrogation au sujet de l’après-communisme ne nous paraît guère avoir retenu l’attention de Kundera à l’époque du communisme. Il semblait en effet considérer la pérennité du régime comme assurée.
  • 14. Jacques Rupnik, “War, identity, irony: How Russian aggression put central Europe back on the map”, The Guardian, 25 août 2023.