Les pays baltiques, européens d’abord ?
L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, désormais pleinement émancipées de la tutelle soviétique, sont devenues des démocraties accomplies, aux économies prospères, et des acteurs à part entière de l’Union européenne. Les trois États doivent néanmoins faire face à une forte émigration des jeunes actifs, ainsi qu’à des tensions avec la Russie et leurs importantes minorités russophones.
Le voyageur qui, pour la première fois, arrive en terre baltique se sent comme en Occident. S’il visite les autres ex-républiques soviétiques, l’impression est complètement différente. Il y a trente ans, un politicien balte déclarait que la vocation de ces pays était de devenir, à terme, « d’ennuyeuses petites démocraties d’Europe du Nord ». Nous y sommes, l’ennui en moins. Aujourd’hui, quarante ans après leur retour à l’indépendance, prospères et démocratiques, ils sont depuis 2004 des membres à part entière de l’Union européenne et de l’Otan. Contrairement aux douze autres anciens États soviétiques, les États baltiques se sont accoutumés à la démocratie, et ne sont pas retombés dans les travers des années 1930 – une instabilité gouvernementale chronique et la quête d’un leader providentiel. Par ailleurs, rien n’indique que des dérives à la hongroise ou à la polonaise les menacent à court terme. Si l’on se souvient de l’adage selon lequel « on peut faire une soupe de poisson avec un aquarium mais l’inverse est problématique », on peut se demander comment, après avoir été soviétiques pendant cinquante ans, ces « petits États » ont pu conserver leurs caractéristiques occidentales et participer, au premier rang, à la déconstruction de l’URSS. Quelle est donc la recette baltique1 ?
Des identités fortes et revendiquées
L’une des caractéristiques connues des Baltes est leur intense patriotisme. L’annexion soviétique de 1944, en souhaitant annihiler les « nationalismes bourgeois », avait failli les détruire. En 1989, en Lettonie et, à un moindre degré, en Estonie, en raison de l’introduction massive de migrants slaves, Estoniens et Lettons étaient sur le point de devenir minoritaires dans leur pays. L’intense « angoisse ethnique » qui en résulta explique la posture très nationaliste vis-à-vis des russophones menée par Riga et Tallinn dans les premières années d’indépendance. Cette politique fut critiquée à l’Ouest ; c’est pourtant grâce à elle, nous l’avons montré ailleurs2, que ces pays ont pu se ressaisir et redémarrer.
Peu après, le Kremlin, désireux de rassembler les morceaux de l’Empire, décida de vulnérabiliser ses proches voisins, et notamment les États baltiques. La question des minorités russophones représentait l’instrument idéal en raison des atermoiements baltiques en la matière. Il s’agissait de présenter les russophones comme une minorité ethnique, et leur traitement comme une violation flagrante des droits de l’homme. Les fake news se révélèrent, dans ce contexte, un instrument particulièrement efficace, les usines à trolls de Moscou fonctionnant à plein régime. Estoniens et Lettons, dépourvus des importants moyens financiers de Moscou, sont cependant parvenus à contrer un flot continu de désinformation à l’intention d’un public russe baignant de plus en plus dans une atmosphère complotiste3.
Aujourd’hui, si le péril d’un engloutissement par une vague slave s’est éloigné, la menace géopolitique demeure. Par ailleurs, nous le verrons, c’est désormais un risque d’extinction démographique qui suscite des angoisses renouvelées.
L’Estonie, pionnière du numérique
L’Estonie nouvelle, en dépit de sa petite taille (45 000 km2 pour 1, 3 million d’habitants), se ressent comme un acteur à part entière de la scène européenne. Avec une population très majoritairement finno-ougrienne (69 %), elle se veut à juste titre plus nordique que balte, raison pour laquelle nous qualifions les trois États en question de « baltiques ». Très aidée au début par la Finlande, voisine et sœur en fennitude, Tallinn affiche un bilan général très satisfaisant. Le « petit tigre » estonien, entré de plain-pied dans la modernité, est bien noté selon l’indice de développement humain, et obtient de très bons résultats en matière de libertés économique, civile ou d’éducation, ainsi que de liberté de la presse. Les citoyens estoniens bénéficient d’une couverture santé universelle et d’une éducation gratuite. L’Estonie est également pionnière en matière d’innovations sociales. Ainsi, depuis quelques années, inspirée par la Suède et son festival d’Almedalen, Tallinn a mis en place un système de consultation populaire élargie en matière politique, connu sous le nom d’Arvamusfestival (« Festival de l’opinion » en estonien). Ouvert à tous, ce vaste débat réunit dirigeants économiques et politiques pour un dialogue sur toutes les questions d’actualité. Très populaire, le sixième Arvamusfestival s’est déroulé les 7 et 8 août 2020.
Le bilan économique du pays n’est pas moins impressionnant. L’Estonie est aujourd’hui un État développé, doté d’une économie avancée, ayant connu l’une des croissances les plus rapides de l’Union européenne depuis quinze ans (5, 5 % en 2020). Ses finances publiques sont exemplaires et le gouvernement, même s’il a amorcé une inflexion plus sociale, n’entend pas déroger à sa stricte orthodoxie en la matière. Le taux de chômage s’établit à 7, 4 % au début 2021.
Le domaine d’excellence de l’Estonie reste incontestablement l’économie numérique.
Riche en schistes bitumineux, l’Estonie tire encore de cette ressource une grande partie de son énergie. La filière est toutefois menacée par le vieillissement des installations, que l’État tente de moderniser en investissant dans des équipements plus performants en matière d’émissions de gaz à effet de serre. Il développe, en outre, la filière des énergies renouvelables, notamment la biomasse et l’éolien. De plus, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de Moscou, le gouvernement a entrepris de réduire la part du gaz dans sa consommation et de diversifier ses approvisionnements. Tallinn est désormais reliée à la Finlande par deux câbles électriques (Estlink 1 et 2). En matière de transports, l’Estonie travaille, avec ses voisins baltes, à une liaison ferroviaire reliant Tallinn à la frontière polonaise, en passant par Riga et Kaunas. Rail Baltic compte parmi les projets prioritaires du réseau transeuropéen de transport (TENT-T) et est financé par l’Union européenne à hauteur de 85 %. Cela étant, le domaine d’excellence de l’Estonie reste incontestablement l’économie numérique.
Dans les années 1990, en facilitant les procédures administratives et en inaugurant le Program X-Road – plateforme permettant aux administrations de stocker et de gérer les données –, le gouvernement de Tallinn rendait le pays attractif pour les investisseurs étrangers. Aujourd’hui, pratiquement tous les services publics sont accessibles en ligne, et le vote électronique a été introduit dès 2005. Une petite carte d’identité à puce et à codes permet aux Estoniens de réaliser en un clic la plupart des opérations administratives ou civiques qui, ailleurs, peuvent prendre des semaines. Consécration de l’excellence estonienne en la matière, un centre international de défense contre les cyberattaques, le CERT (Computer Emergency Response Team of Estonia), a vu le jour à Tallinn en 2006.
Le 26 avril 2007, une cyberattaque russe paralysait en un instant économie et société. Cette agression fulgurante suivait le déplacement d’un monument aux combattants soviétiques de la Seconde Guerre mondiale (surnommé « le soldat de bronze ») du centre-ville vers un cimetière périphérique. Jugée vexatoire par les Russes, cette opération avait entraîné des émeutes urbaines. L’agression informatique russe révélait au monde le caractère pionnier de Tallinn dans ce domaine, mais aussi sa vulnérabilité.
Depuis ces années, le numérique est devenu un levier important de la croissance estonienne. En 2014, le pays a été le premier État au monde à créer une « e-résidence », donnant à des ressortissants étrangers accès à certains services en ligne proposés par le gouvernement à ses citoyens (création d’entreprises, opérations bancaires, etc.). En 2020, on comptait plus de 70 000 « e-Estoniens », et 10 millions sont attendus d’ici 2025. Tallinn a également ouvert une « e-ambassade » à Luxembourg, afin de sécuriser ses données au cas où le pays viendrait à perdre son indépendance. Une forme de déterritorialisation identitaire en quelque sorte.
Mais des nuages politiques menaçants obscurcissent quelque peu l’horizon estonien. La situation d’une partie des russophones (près de 30 % de la population) est en effet de nature à susciter quelques inquiétudes. Au début de 2019, on comptait encore en Estonie 76 148 personnes (presque toutes russophones) dépourvues de citoyenneté. Cela est douloureusement ressenti par les intéressés. En outre, cette situation n’est pas saine d’un point de vue sécuritaire, le patriotisme estonien de ces résidents étant incertain. Les choses sont certes en voie d’amélioration, mais les progrès demeurent lents.
Comme les autres États d’Europe, l’Estonie est, dans ce contexte, confrontée à une tendance populiste radicale de droite, représentée par le Parti populaire conservateur d’Estonie (en estonien : Eesti Konservatiivne Rahvaerakond, abrégé EKRE), né en 2012 de la fusion de mouvements antérieurs. Année après année, l’EKRE a progressé aux législatives. Il est aujourd’hui le troisième parti politique du pays, mais semble marquer le pas. Le parti, membre de la coalition au pouvoir jusqu’au début 2021, se situe entre l’extrême droite identitaire et la droite dure ; son orientation est clairement anti-establishment, antirusse, nationaliste et europhobe.
Dans l’ensemble, en dépit de ces menaces politiques, on peut dire qu’au printemps 2021, l’Estonie se porte plutôt bien. Depuis trois ans, la population du pays a même enregistré une légère croissance du nombre de résidents, s’établissant en janvier 2018 à plus d’1, 3 million d’habitants. Cette embellie est malheureusement due à un solde migratoire positif, et non à une évolution de la démographie nationale, la population autochtone ayant en effet un peu décru en 2017.
Les inquiétudes géopolitiques de la Lettonie
La Lettonie (65 000 km2, 1, 9 million d’habitants), présente à tous égards un bilan assez analogue à celui de l’Estonie.
La politique intérieure lettone est désormais marquée par une certaine stabilité, même si la confiance dans les dirigeants demeure relative – ce qui n’empêche pas les institutions de fonctionner assez correctement. Le pays peut, par ailleurs, se targuer de posséder une vie culturelle riche et intense.
En matière économique, la situation est aujourd’hui plutôt favorable. La croissance, tirée par le tertiaire (l’informatique, surtout) a été de 4, 6 % en 2018, l’inflation demeure faible (2, 6 % en 2019) et le marché de l’emploi connaît une tension permanente. Question lancinante : où trouver de la main-d’œuvre, étant donné que les Lettons refusent les immigrés du tiers-monde ?
En politique extérieure, une ligne pro-occidentale s’est maintenue à Riga depuis 1990. Aujourd’hui, avec une population lettone à plus de 62 %, les tensions interethniques sont retombées et ce sont des partis de centre droit qui gouvernent dans un climat apaisé. Il demeure que l’esprit public des Lettons peine à se défaire d’un sentiment de victimisation, assorti d’un certain euroscepticisme fondé sur l’impression lancinante que l’Ouest ne les comprend pas. Cela se manifeste particulièrement à propos de la mémoire du Goulag et de la nature génocidaire du soviétisme, que l’Occident comprendrait toujours mal aux yeux de nombreux Lettons. La question de l’assimilation du nazisme et du communisme les sépare des Européens de l’Ouest, notamment au sein des institutions européennes.
Par ailleurs, certains autres problèmes continuent à faire peser quelques nuages sur l’avenir de ce pays. Dans les années 2000, l’un des principaux défis auxquels était confrontée la société lettone était l’intégration de son importante communauté russophone (près de 50 % de la population en 1989), arrivée pour l’essentiel durant la période soviétique. Comme l’a signalé le philosophe Elmars Vebers4, en Lettonie, les progrès de l’intégration sont longtemps demeurés lents, l’État donnant l’impression d’attendre que les russophones se découragent et s’en aillent. Ce n’est qu’au début des années 2000 que le gouvernement a mis en place une véritable politique d’intégration. Même si la situation s’est alors rapidement améliorée, elle demeure insatisfaisante. Au début de l’année 2021, la Lettonie comptait encore 209 007 « non-citoyens », soit plus de 10 % de la population totale. Ces personnes, le plus souvent âgées, peu assimilées, ne se sentent pas lettones. Outre cette proportion anormalement élevée, s’agissant de résidents vivant sur le territoire depuis des décennies, cette situation pourrait, comme en Estonie, être de nature à poser des problèmes de loyauté en cas de crise grave avec Moscou.
Pourtant, officiellement, la Lettonie remplit aujourd’hui ses obligations internationales et est devenue un pays « en règle ». Aux yeux des représentants russophones, cependant, le bilan reste très insuffisant. Il faut dire que les Lettons sont, dans l’ensemble, peu réactifs à la question russe. Les électeurs des partis populistes, une minorité, sont en revanche antimigrants et optent pour une position proche de celle d’un Éric Zemmour en France. A contrario, une fraction éclairée de la population citoyenne appelle de ses vœux la création, à terme, d’une société plus ouverte à la différence. Du côté russe, en dehors d’une minorité d’activistes, c’est la passivité qui prévaut. Mais les choses sont plus délicates dans les relations avec le Kremlin, avec lequel les rapports se sont dégradés très tôt après l’indépendance.
Si l’autoreprésentation de la Lettonie était encore très ethniste dans les années 1990, elle est au fil du temps devenue plus civique et ouverte. Il demeure que, dans l’ensemble, la société lettone a encore un certain chemin à faire pour pleinement accepter et prendre en compte sa communauté russophone. Il va sans dire que les Russes, qui souhaitent demeurer en Lettonie et s’intégrer sans s’assimiler, ont eux-mêmes de gros efforts à accomplir pour se défaire complètement de leur mentalité soviétique. De population dominante, les Russes doivent accepter de devenir une minorité nationale, même s’ils conservent une grande importance qualitative et quantitative. En dépit des difficultés précédemment évoquées, la Lettonie est, dans l’ensemble, parvenue à remplir ses objectifs nationaux. L’élection du centriste Egils Levits à la magistrature suprême a contribué à améliorer la situation. Son énergie, son volontarisme et son expérience5 devraient aider le pays à aller de l’avant et à renforcer l’unité nationale.
La Lituanie toujours
Après des débuts difficiles, la nouvelle indépendance lituanienne s’est avérée plus paisible que celle des deux autres pays. Contrairement à la Lettonie et, plus encore, à l’Estonie, la Lituanie (65 000 km2, 2, 7 millions d’habitants) n’a pas de problème identitaire. Adossée à l’histoire, longue et prestigieuse, du grand-duché de Lituanie, elle sait d’où elle vient et, semble-t-il, où elle va. Avec 85 % de Lituaniens de souche et des minorités plutôt satisfaites de leur sort (à l’exception d’une partie des 200 000 Polonais), elle jouit aussi d’une population plus unie que les autres pays. D’ailleurs, contrairement à l’Estonie et la Lettonie, la Lituanie n’a pas connu de véritable tentation populiste. Très tôt fermement ancrée dans les valeurs occidentales et européennes, grâce à l’activisme de l’association culturelle Santara-Šviesa et de l’Open Society de George Soros, elle est considérée comme un bon élève par l’Union européenne en matière d’évolution sociétale.
Dans le domaine des relations internationales, la voie suivie par Vilnius est marquée par une certaine originalité. N’ayant pas de problème avec sa petite communauté russophone (qui constitue 6 % de la population), le pays a connu peu de tensions avec Moscou à ce sujet. La question de l’« exclave » russe de Kaliningrad a été gérée sans réelles difficultés et le transit entre l’oblast et le reste du territoire russe est désormais fluide. Une menace stratégique potentielle inquiète toutefois Vilnius : l’importante militarisation de Kaliningrad et la vulnérabilité du « couloir de Suwalki », entre Kaliningrad et la Biélorussie, qui, s’il venait à être bloqué par Moscou, isolerait les pays baltiques de l’Occident.
En matière économique, on se souvient que, du temps de l’URSS, la Lituanie était le « potager de l’Union ». Aujourd’hui, après des débuts assez chaotiques et la mise en œuvre de réformes économiques radicales, la première économie des États baltiques se porte plutôt bien. Victime d’une grave récession en 2009, Vilnius avait, avant la Covid, renoué avec la croissance (3, 6 % en 2018), soutenue par une demande intérieure forte6. Parmi les secteurs traditionnels, l’agriculture (3 % du PIB) fait à nouveau preuve de dynamisme, après avoir beaucoup souffert d’un embargo russe. L’industrie, qui représente 30 % du PIB, est assez diversifiée. Les services, quant à eux, correspondent aujourd’hui à 67 % du PIB, et constituent le secteur le plus dynamique. En ce qui concerne les technologies informatiques, celles liées à la finance occupent une place centrale. Depuis quelques années, la Lituanie est aussi devenue un leader du transport routier de marchandises en Europe. Le secteur pèse aujourd’hui pour 9 % du PIB (le taux le plus élevé au sein de l’Union européenne) et enregistre un taux de croissance de 30 % par an.
Cependant, la Lituanie, comme les autres États de la région, se heurte à un certain nombre de difficultés : pénurie de main-d’œuvre et critique par l’Union européenne de l’avantage comparatif des bas salaires lituaniens, notamment. Vilnius s’était d’ailleurs opposé, sans succès, à la réforme de la directive européenne sur le travail détaché, et continue de faire obstacle à l’adoption de normes sociales plus favorables aux chauffeurs.
L’une des principales mutations de la société lituanienne au cours de ces trente dernières années est son rapport à la religion.
Le tourisme est un secteur économique important dans la région. À cet égard, après leur retour à l’indépendance, les pays baltiques sont longtemps demeurés un trou noir sur la carte de l’Europe. Et puis, vers la fin des années 1990, timidement d’abord, certains croisiéristes ont commencé à introduire une brève escale à Tallinn. Ensuite, des voyagistes, comme Clio, ont proposé la visite des trois pays en une semaine. Jusqu’à l’épidémie de Covid-19, des hordes de visiteurs (occidentaux, mais aussi russes et chinois) se pressaient chaque été dans les rues des trois capitales. Ainsi, la Lituanie a accueilli près de 1, 7 milliard de touristes étrangers en 2018. Le secteur représentait 5, 3 % du PIB national. Parmi les visiteurs étrangers, on comptait 36 000 Français. Aujourd’hui, Vilnius et les autres capitales baltes, villes sûres et calmes, sont incontestablement à la mode.
L’une des principales mutations de la société lituanienne au cours de ces trente dernières années est son rapport à la religion. À l’époque soviétique, le catholicisme constituait l’un des axes dominants de la société lituanienne. Religion largement identitaire, le catholicisme aidait à se démarquer à la fois de l’orthodoxie orientale et de l’athéisme officiel. Aujourd’hui, les jeunes ont largement déserté les églises et c’est la consommation, notamment dans les nombreux centres commerciaux, qui occupe les heures de loisir. La télévision nationale, dont l’offre est plutôt médiocre, est très regardée.
En revanche, malgré de louables efforts en ce sens, Vilnius n’est toujours pas parvenue à enrayer le fléau de l’antisémitisme, qui continue à gangrener la société, notamment – hélas – une partie de la jeunesse. Elle n’en a pas non plus fini avec la maîtrise de certains aspects de son passé, relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Cependant, la comparaison avec les États du vieil Occident – dont la France – n’est pas toujours en faveur de ce dernier.
Face au péril démographique
« En 2030 le dernier Letton éteindra la lumière à l’aéroport de Riga. » C’est ainsi que les Lettons ironisent à propos d’un problème qui les taraude : l’émigration des jeunes actifs. Depuis le retour à l’indépendance et l’ouverture des frontières, de très nombreux jeunes (jusqu’à 40 000 par an), souvent qualifiés, sont partis chercher un emploi à l’étranger. Depuis vingt-cinq ans, la Lettonie a ainsi perdu 27 % de sa population. Selon une projection gouvernementale, si l’on ne parvient pas à enrayer l’exode, la population lettone, qui était de 2, 6 millions d’habitants en 1990, pourrait tomber à 1, 3 million en 2060. En raison de ces départs, la population vieillit, explique Mihails Hazans, professeur à l’Université de Riga : « La majorité des émigrants lettons sont jeunes. Environ 80 % d’entre eux n’ont pas 35 ans, d’où un vieillissement plus rapide de la population. » Cette évolution est récemment devenue une préoccupation stratégique dans le contexte de la guerre hybride, menée par Moscou contre la Lettonie.
S’inspirant de la pratique israélienne, le gouvernement a mis en place une cellule spéciale, afin d’encourager la natalité et les retours au pays. Un meilleur accès aux crèches et le financement de programmes favorisant la fécondité sont parmi des priorités affichées.
Même la Lituanie ne fait pas exception. Sa population est en effet tombée, en trente ans, de 3, 7 millions à 2, 8 millions d’habitants. La situation est un peu moins préoccupante en Estonie. Au vu des projections démographiques, Moscou se plaît à annoncer la disparition des peuples baltiques à l’horizon 2050. Il y a quelque chose d’ironique dans cette question démographique. En effet, en 1989, les Baltes évoquaient comme argument décisif en faveur de leur libération du soviétisme la menace de l’invasion démographique russe pour leurs nations. Comme on l’a vu, depuis la fin de l’ère soviétique, le pourcentage de russophones a beaucoup baissé en Estonie et en Lettonie, mais de nombreux jeunes Baltes sont partis à l’étranger, ouvrant une période d’angoisse démographique d’un type nouveau.
À l’issue de ce survol historique des pays baltiques sur les trente dernières années, quelles conclusions pouvons-nous formuler sur leur évolution ?
En premier lieu, on peut sans doute observer que, longtemps enfouies sous la grisaille du soviétisme, les personnalités respectives des trois peuples se sont à nouveau exprimées depuis les années 1990. Les Estoniens s’affirment comme nordiques, résolument réalistes et modernes. Ils ont à leurs yeux réintégré l’Europe du Nord et cherchent à s’y faire une place en s’y forgeant une identité qui leur convienne. Les Lettons, quant à eux, sont plus hésitants, tiraillés entre une modernité à laquelle ils aspirent et leur ancrage dans un environnement historique qui les encombre plus qu’il ne les émancipe. Enfin, les Lituaniens effectuent leur entrée dans la modernité occidentale, confortés par leur mémoire longue et un sens assez « polonais » de leur mission historique.
Tous trois sont donc en passe, avec des postures différentes, de devenir très européens au sens où nous l’entendons. Ils ont su recréer des intelligentsias qui comptent, en prise sur l’Occident, sans avoir complètement perdu leur sensibilité centre-orientale. Qu’il s’agisse des sciences humaines, de l’art ou des sciences exactes, ils sont au rendez-vous de l’histoire. Ensemble, ils regardent vers l’Ouest, un Ouest qui, bien davantage que chez nous, inclut les États-Unis. Loin des querelles du passé, les trois États collaborent aujourd’hui efficacement sur l’essentiel (transports, énergie, question russe) et savent même, le cas échéant, se souvenir de leur « baltitude ». Cela se vérifie de façon réelle et efficace dans le cadre de l’Otan, que tous trois conçoivent comme un véritable bouclier face à la menace de l’Est.
Par-delà l’interrogation actuelle sur la Covid-19, gageons que si la question démographique trouve une solution, ces pays sauront à l’avenir emprunter la voie vers des sociétés plurielles, solides et ouvertes. Parmi les éléments qui justifient une telle confiance figurent leur relativement petite taille, ainsi que des identités nationales fortes, bénéficiant d’un solide corpus de culture populaire, de mémoire et de facteurs de cohésion nationale.
- 1.Au cours des années 1990, nous avions donné à Esprit une série d’articles examinant comment les États baltiques (Estonie, Lettonie et Lituanie) étaient sortis du communisme et avaient commencé à construire des sociétés d’inspiration occidentale. Quelque trois décennies ont passé, durant lesquelles nous n’avons cessé de fréquenter régulièrement la région.
- 2.Yves Plasseraud, Les Pays baltiques. Le pluriculturalisme en héritage, Crozon, Armeline, coll. « Histoire », 2020.
- 3.Voir Aleksandra Kuczyńska-Zonik, “Russian propaganda: Methods of influence in the Baltic States”, Rocznik Instytut Europy Środkowo-Wschodniej, 2016/2, p. 43-59.
- 4.The Baltic Times, 12 juillet 2001.
- 5.Egils Levits a été membre de la Cour européenne des droits de l’homme, puis de la Cour de justice de l’Union européenne.
- 6.Depuis 2020, comme en Estonie et en Lettonie, la croissance a été stoppée, mais les prévisions sont bonnes pour l’avenir.