par Revue Esprit
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Une chanteuse à réputation mondiale en tournée (esquissera-t-elle quelques pas de danse en sortant de son hôtel ?) ; un romancier accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (alors, l’a-t-il fait ou pas fait ?) ; des feux de poubelle devant des lycées (parfaits pour des images de nuit !)… depuis la fin de l’été, la France vit au rythme d’événements dont le traitement médiatique, que l’on pense aux réseaux sociaux, à la télévision ou à la radio, ne fait de place qu’à l’immédiat de l’émotion.

Dans cette succession d’instantanés où un « événement » sature simultanément tous les écrans, les quatre jours de visite du pape Léon XIV n’ont pas fait exception. Des dizaines d’heures d’émissions spéciales sur toutes les chaînes d’information continue comme sur le service public ont témoigné d’un effacement de la distance critique et de la recherche décomplexée de l’audience. On y a vanté un Pape émouvant pour avoir béni une jeune fille handicapée. Mais si le souverain pontife en voyage ne bénit pas, qui le fera ? Les micros-trottoirs de pèlerins émus de l’avoir vu de loin, de l’avoir entendu (voire de ne l’avoir pas entendu, trop loin des hauts-parleurs) ont occupé les antennes sans interruption. Les micros et les caméras étaient là pour saisir les regards et les sourires béats comme s’ils étaient les seuls signes imaginables de la foi. 

Il faut dire que l’Église a bien compris que la logique du spectacle la contraignait à proposer des tableaux dignes du meilleur sulpicianisme d’image, comme lors de la veillée des jeunes au Stade de France. Chacun a su, depuis Lourdes, que les chasubles vertes des évêques signifiaient que nous étions en temps ordinaire de célébration. Mais qu’a-t-on appris de la politique de l’Église, de sa géopolitique, du geste que représentait ce voyage apostolique au lendemain du vote d’une loi sur la fin de vie ? Ces quatre jours ont surtout montré la gourmandise affichée des faiseurs d’images pour ces sentiments premiers que sont la colère ou la joie : les confessions de milliers de fidèles en extase sur les Champs-Élysées ont signé la reddition des armes pour un journalisme béat devant la foule et le gigantisme, refusant de s’interroger sur les ressorts de sa fascination.

Comme le montrent nos archives, cette logique n’est pas neuve ; mais l’accélération des transformations médiatiques et le rôle désormais central des réseaux sociaux la poussent à son comble. Dans ce contexte, plaider pour un journalisme factuel et critique, prêt à ralentir pour informer et à mettre les faits en perspective afin que chacun puisse en juger, est-ce aller contre l’époque ? Au contraire, c’est vouloir s’y placer pleinement, l’accompagner mieux et penser de manière plus juste le temps où nous vivons.

La rédaction