Depuis quelques semaines déjà, les regards se tournent vers la Hongrie, où se tiendront dimanche 12 avril des élections législatives dont les enjeux dépassent largement les frontières nationales. Pour la première fois depuis seize ans consécutifs au pouvoir comme Premier ministre, Viktor Orbán pourrait être défait. Si les sondages donnent une nette avance à son opposant Peter Magyar, qui a fait campagne contre la corruption et pour le rétablissement de l’État de droit, le résultat de ces élections, dans une ambiance de désinformation entretenue par les discours complotistes et les ingérences étrangères, reste pour autant bien incertain.
Y compris si Peter Magyar emportait effectivement une majorité de sièges, il faudrait se garder d’en déduire que le tournant autoritaire incarné par Viktor Orbán est une affaire du passé. D’une part parce que toute une ingénierie institutionnelle a permis à celui-ci de verrouiller l’accès aux leviers du pouvoir, avec le soutien d’un réseau affairiste voire maffieux ; l’exemple polonais est là pour montrer combien il peut être long et difficile de restaurer la démocratie lorsque l’État a ainsi été capturé. D’autre part parce que le phénomène Orbán a toujours été transnational : l’illibéralisme dont il revendique la paternité est aujourd’hui au cœur des programmes et des discours d’un grand nombre de partis européens, en même temps qu’il fournit le ciment idéologique qui rapproche la Russie de Vladimir Poutine des États-Unis de Donald Trump et J.D. Vance. Il faudra plus qu’une défaite électorale pour éloigner le danger que représente cette coalition de « patriotes », notamment lors des échéances européennes de 2029.
La Hongrie a beau être l’un de ces « petits États d’Europe de l’Est » décrits par les historiens de la période post-soviétique, la manière dont elle est travaillée aujourd’hui par la question de son identité nationale, de l’intégration des minorités aux enjeux de souveraineté économique, prend un relief particulier à l’heure du retour des empires. Des affects politiques nourris par une histoire et une géographie singulières, dont Istvan Bibo estimait qu’ils remontaient plus loin encore que le démembrement de l’Autriche-Hongrie après la Première guerre mondiale, « réticence devant la révolution démocratique, fausse évaluation de soi, fantasmes accusateurs à l’encontre des voisins », on mesure aujourd’hui la persistance, tandis que le souvenir des espoirs soulevés par les aspirations démocratiques des insurgés de Budapest en 1956, lui, reste comme étrangement étouffé.