Orbán sur la sellette
Aux prochaines élections législatives, la Hongrie oppose Viktor Orbán, au pouvoir depuis seize ans, à Péter Magyar, candidat anti-corruption. Jean-Yves Potel montre que ce duel, au-delà de Budapest, pourrait redéfinir l’État de droit et les relations du pays avec l’Union européenne.
Aux élections législatives du 12 avril, la Hongrie doit, une fois encore, choisir entre deux populismes de droite. D’un côté Viktor Orbán, au pouvoir depuis seize ans, le maître de l’illibéralisme au sein de l’Union européenne, et de l’autre Péter Magyar, un avocat conservateur, élu député européen en juin 2024, qui déclare vouloir lutter contre la corruption et rétablir l’État de droit. Selon la plupart des sondages, le premier est menacé par le second.
L’enjeu dépasse largement ce petit pays d’Europe centrale. À Bruxelles, comme à Paris ou Berlin, on espère qu’un successeur d’Orbán reviendrait dans le rang, qu’il cesserait d’agresser les fondements mêmes de la démocratie et de perturber le fonctionnement européen alors que la période est délicate, notamment avec la guerre en Ukraine et maintenant en Iran. Alliée de Trump, hostile à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, la Hongrie d’Orbán est clairement passée du côté russe : elle refuse de voter les sanctions, poursuit voire augmente ses échanges commerciaux (pour le pétrole notamment) avec la Russie, contribuant ainsi au financement de l’économie de guerre russe.
Déjà en 2022, la victoire d’Orbán contre une autre coalition de droite avait été délicate. Il avait alors parié sur la peur de la guerre que venait de déclencher Poutine. Se posant en protecteur de la nation, il dénonçait l’engagement « coûteux » de l’Europe aux côtés de l’Ukraine. Un thème qui est devenu une obsession. Depuis la coupure par une frappe russe de l’oléoduc qui traverse le territoire ukrainien et qui approvisionne en pétrole russe la Hongrie et la Slovaquie, l’Ukraine est qualifiée d’« ennemie », accusée de ne pas vouloir le réparer et de couper leur ravitaillement. Le conseiller politique d’Orbán reproche à Magyar, d’« agir contre le peuple hongrois » en faisant équipe avec Bruxelles et Kyiv sur l’approvisionnement en pétrole. Et au Conseil européen, Orbán en tire un argument pour opposer son véto à l’aide à l’Ukraine.
Deux projets opposés
Aux élections européennes de 2024, Péter Magyar a obtenu 29, 5 % des suffrages, avec l’un des meilleurs taux de participation pour l’Union européenne (59, 2 %). Dans la perspective des législatives, les intentions de vote pour son parti Respect et liberté (Tisza), ne cessent de progresser devant celles pour le Fidesz (Union civique hongroise), le parti d’Orbán, jusqu’à atteindre plus de dix points d’écart en février 2026. Bien que venant du même parti, les deux hommes et leurs projets politiques s’opposent.
Défenseur d’un nationalisme économique, Viktor Orbán a forgé en une quinzaine d’années un État autoritaire et corrompu, avec une réforme de la Constitution, la subordination de la justice et de fortes atteintes à la liberté de la presse. Il a mis en place un récit national victimaire, présentant la Hongrie menacée par la guerre en Ukraine, les assauts de Bruxelles et un « grand remplacement » par des migrants. Dernièrement, dès l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, Orbán a remobilisé la peur de la guerre en mettant en avant « les dangers d’attaques terroristes » en Hongrie. Eurosceptique, ancré aux valeurs conservatrices traditionnelles, il mène un style de gouvernement populiste et démagogique, de plus en plus concentré sur sa personne.
Longtemps membre du Fidesz et allié d’Orbán, Péter Magyar a été, dans les années 2010, membre de la représentation hongroise à l’Union européenne, puis en 2015 il a intégré pour trois ans le cabinet du Premier ministre. En 2024, après que sa femme (dont il a divorcé) a dû démissionner du gouvernement pour avoir été, comme ministre de la Justice, mêlée à la grâce d’un pédocriminel, Magyar quitte ses fonctions administratives et se lance dans une lutte contre les scandales et la corruption. Dès lors, son influence politique monte en flèche. Il organise plusieurs manifestations avec son parti, notamment en mars 2024, qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes à Budapest. Sa campagne pour l’élection européenne rencontre un succès inattendu. Excellent orateur, plus jeune qu’Orbán, il prend la parole sur les réseaux sociaux, il rallie à sa cause des influenceurs et même un chanteur de rap très populaire1. Il dénonce les oligarques et autres corrompus y compris dans sa famille politique. Il se réfère au « premier Orbán » qui favorisa le développement économique. Sa principale différence politique avec son ancien patron est sa volonté de rétablir l’État de droit et d’améliorer les relations avec l’Union européenne. Il espère ainsi récupérer les fonds structurels (20 milliards d’euros) bloqués à Bruxelles, mais il reste flou sur la guerre en Ukraine, sinon qu’il désigne la Russie comme agresseur.
La déception démocratique
En réalité, sa candidature va bien au-delà de cette opposition « programmatique », elle répond à une profonde lassitude des Hongrois. « Pour les citoyens qui se sentent avilis par ce pouvoir », écrit Corentin Léotard, directeur du site Le Courrier d’Europe centrale, « se débarrasser de Viktor Orbán et du Fidesz est avant tout un combat contre la corruption au sens pur, un combat pour la vérité et pour la dignité2 ». Magyar répond à leurs aspirations. S’il gagne, il aura toutefois moins de marges de manœuvre que, par exemple, Donald Tusk contre le PiS en Pologne. Le système Orbán est bien mieux verrouillé, il faudra une majorité de deux tiers des députés pour espérer le débloquer. Reste que l’indéboulonnable ami de Trump et de Poutine se sent vraiment en danger. La peur de la nouvelle guerre en Iran pourrait jouer en sa faveur, comme en 2022. Mais il table surtout sur la loi électorale, mise en place en 2011, qui permet, du fait d’un nouveau tracé des circonscriptions, un décalage entre une majorité de voix et une majorité de députés. Il est tout à fait possible à un parti vainqueur avec une courte majorité de voix de se retrouver minoritaire en nombre de députés.
L’indéboulonnable ami de Trump et de Poutine se sent vraiment en danger.
Derrière ces jeux politiciens, des phénomènes sociaux sont depuis longtemps à l’œuvre dans la société hongroise et la divisent. Ils viennent des déceptions issues de la transition démocratique après la chute du système soviétique. Les espoirs « démocratiques » et « européens » étaient très puissants, et la confiance totale. Or, « l’Occident » n’a rien eu d’autre à proposer qu’une imitation de ses recettes néolibérales, mises en œuvre à l’Ouest. Ainsi, dans la plupart de ces pays, la transition sociale fut vécue comme une catastrophe. En Hongrie comme ailleurs, face à cet Occident kidnappeur, les sociétés ont fini par réagir en donnant majoritairement leurs voix à des forces populistes, très vite autoritaires, souvent issues des mouvements démocratiques qui avaient fait tomber les communistes, tels le Fidesz et Viktor Orbán.
L’aventure de ce dernier au poste de Premier ministre s’est faite en deux temps, de 1998 à 2002 puis de 2010 jusqu’à aujourd’hui. Il a profité d’une majorité de députés aux deux tiers de l’assemblée et a pu réformer les institutions. Seize ans plus tard, la prospérité mesurée par le taux de croissance masque difficilement les profondes inégalités, la dégradation des services sociaux, la précarité des emplois et la prolifération des oligarques. Les scandales prolifèrent, en particulier dans le domaine environnemental, de grandes entreprises ayant eu l’autorisation d’implanter des établissements fortement pollueurs, comme à Debrecen, non loin de la frontière roumaine. Les forts taux de croissance économique observés durant les années 2010 propres à l’ensemble de l’Europe centrale – avec en particulier une stabilisation de l’inflation et une croissance des salaires réels – n’ont pas permis une réelle réindustrialisation du pays. Les petites et moyennes entreprises hongroises n’en ont guère profité, elles ont au mieux servi de sous-traitantes aux grandes multinationales qui investissaient massivement. Cela a limité la modernisation nationale annoncée, à laquelle il faut ajouter la politique européenne d’Orbán qui a réduit les apports financiers, notamment le blocage des fonds structurels européens.
Après le Covid, les années 2022 et 2023 ont tourné à la catastrophe économique et l’exaspération n’a cessé de grandir. Les revenus ont baissé, le taux d’inflation situé à 3, 3 % en 2020 est monté à 14, 6 % en 2022 et à 17, 1 % en 2023. S’il a baissé depuis, il reste à près de 10 % pour les services et certaines denrées alimentaires, tandis que les scandales de corruption continuent. En l’absence d’une gauche convaincante – son adhésion au social libéralisme l’a coupée de sa base sociale –, le mécontentement général a trouvé en la personne de Péter Magyar un porte-parole apparemment efficace qui pourrait, pour le moins, débarrasser la Hongrie d’Orbán. Pour un rétablissement de la démocratie ? Ce n’est pas assuré.