Esprit face à la guerre d’Espagne

Il y a 90 ans, la guerre d’Espagne éclatait. Si le conflit surgit de profondes divisions nationales, cette guerre civile mobilisa rapidement des solidarités du monde entier, en pleine montée des fascismes en Europe. À l’instar d’autres figures et mouvements intellectuels, face à l’événement, la revue Esprit se retrouva alors confrontée à la nécessité de prendre position. Elle embrassa résolument la cause des Républicains espagnols, seule compatible avec ses principes humanistes, sans cesser pour autant d’interroger leurs choix et leur conduite dans la guerre. Ce dossier met en avant la réflexion et l’engagement de la revue tout au long de cette période, qui marquera finalement le début de la dictature franquiste en Espagne.

juillet 2026 · 8 articles

Le 17 juillet 1936, une coalition d’officiers monarchistes ultra-conservateurs de l’armée espagnole lança un coup d’État contre le Front populaire qui gouvernait alors la Seconde République. Ce soulèvement, initié au Maroc espagnol, gagna bientôt la péninsule. À défaut d’emporter le pays d’un seul mouvement, il le scinda en deux zones, nationaliste et républicaine, ouvrant une guerre civile qui allait durer près de trois ans. Le général fasciste Francisco Franco s’imposa rapidement à la tête du camp nationaliste. Soutenues par Hitler et Mussolini, ses forces menèrent une campagne implacable contre les armées républicaines et les populations civiles, lesquelles ne pouvaient compter que sur une aide soviétique ambigüe et sur l’engagement volontaire des Brigades internationales. Par sa brutalité et par l’affrontement idéologique qu’elle cristallisait entre fascisme, communisme, anarchisme, et socialisme démocratique, cette guerre apparut rétrospectivement comme la répétition générale de la Seconde Guerre mondiale à venir. En avril 1939, la victoire nationaliste consacra Franco, qui installa en Espagne une dictature fasciste qui durera jusqu’à sa mort en 1975.

La revue Esprit suivit ce conflit dès ses premières heures. Tout au long des années 1930, Emmanuel Mounier avait tissé un réseau de correspondants et de sympathisants du personnalisme, tels que José María Semprún Gurrea et José Bergamín, qui informaient la revue de la situation en Espagne. Bien qu’Esprit défendît toujours l’alignement politique avec les valeurs démocratiques de la République espagnole, c'est l’alliance entre l’Église et le clergé espagnols et les forces fascistes qui donnèrent lieu au sein de la revue aux débats les plus difficiles. Si les fondements spirituels du personnalisme rendaient impossible d’ignorer les persécutions exercées contre le clergé par des troupes républicaines, ils exigeaient de condamner avec la même fermeté la complicité structurelle et idéologique des autorités catholiques espagnoles avec le régime fasciste. Ce dilemme moral nourrit un effort constant pour rendre compte, au risque même de la contradiction, de la vérité de cette guerre.

Comme l’écrit ici Jacques-Yves Bellay, « la guerre civile espagnole a été l'une des premières confrontations de la revue avec la question du politique dans sa dimension la plus tragique ». Dès lors, cette confrontation active avec « l’événement » allait devenir l’un des piliers fondamentaux de la démarche intellectuelle d'Esprit, sans que la revue ne se mette jamais au service inconditionnel d’un parti ou d'un acteur du conflit. C'est bien davantage l’attachement à des principes humanistes qui la conduisit à s’engager très tôt pour le sort des victimes civiles, et pour le rétablissement d’une paix à la fois civile et religieuse. Des choix qui inspirèrent les positions prises par Esprit face à nombre d’événements ultérieurs, dans la lutte pour l’indépendance algérienne, en faveur de la dissidence dans les pays du bloc de l’Est, pour l’intervention militaire internationale lors des guerres en ex-Yougoslavie. Relire la guerre d'Espagne à travers le prisme d’articles parus dans Esprit, c'est se rappeler à la fois l’importance et la difficulté de tenir une position qui fasse droit à la vérité et à la valeur humaine, lorsque le mensonge et la violence semblent devenus les armes exclusives des parties en présence.