« Vaclav Havel » par Levan Ramishvili, Public Domain Mark
« Vaclav Havel » par Levan Ramishvili, Public Domain Mark

L’Esprit
de Václav Havel

Dramaturge, figure majeure de l’opposition démocratique tchécoslovaque et artisan de la révolution de velours, président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque, Václav Havel aurait eu quatre-vingt-dix ans cette année. Dissident devenu chef d’État, il n’a cessé de lier la pensée à l’action et la morale à la politique. Cette sélection d’articles retrace sa présence dans Esprit et différentes lectures de ses combats pour la liberté et les droits de l’homme.

octobre 2026 · 10 articles

Václav Havel est né à Prague le 5 octobre 1936. Auteur de théâtre interdit de scène, emprisonné à plusieurs reprises, il fut l’un des chefs de file de la Charte 77, le manifeste publié le 1er janvier 1977 par des intellectuels et opposants à la République socialiste tchécoslovaque en réaction à la « normalisation » autoritaire qui avait suivi le Printemps de Prague de 1968. Après la chute du Mur de Berlin et l’implosion du bloc soviétique, il devint le premier président de la Tchécoslovaquie postcommuniste (1989-1992) puis de la République tchèque (1993-2003). 

Sur trois décennies, Esprit a publié six textes de Václav Havel, ainsi que nombre d’articles qui se réfèrent à sa pensée et à son action. Dès les années 50, et plus encore après l’insurrection de Budapest en 1956, la revue entretient en effet des liens nourris avec les intellectuels dissidents de cette « autre Europe », où il s’agit de puiser, entre effondrement du socialisme et néocapitalisme à l’américaine, « les éléments culturels et spirituels qui sont parmi les plus nécessaires à une construction européenne authentique », comme l’écrit Jean-Marie Domenach en 1968. 

Pour la revue Esprit et une grande partie de la gauche antitotalitaire, Havel s’inscrit alors dans un débat plus large. À la fin des années 1970, on y discute de la « politique des droits de l’homme » en regardant vers les dissidents de l’Est : Claude Lefort y discerne un nouveau rapport à la politique, Marcel Gauchet et Paul Thibaud sont plus réservés. Or la Charte 77, rédigée dans le sillage des Accords d’Helsinki, ne réclame pas des droits nouveaux : elle fait appel à la responsabilité, à l’éthique et au sacrifice, puisant dans la philosophie de Jan Patočka, dont Esprit publiera des textes en 1981 et 1983. Nathanaël Dupré la Tour parle à ce propos d’une « politique des droits de l’âme ». 

La pensée de Havel n’est pas non plus figée. En 1968, il polémique avec Milan Kundera sur le sens du Printemps de Prague ; dix ans plus tard, son livre Le Pouvoir des sans-pouvoir porte une critique sévère de l’Occident ; après 1989, il met l’accent sur l’ancrage de son pays à l’Ouest, dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Certains y voient des revirements mais d’autres, comme Jacques Rupnik, évoquent plutôt des déplacements d’accent dans une pensée toujours fidèle à elle-même.  

À l’exception du premier article sur le mythe, où Havel évoque la question du mal et de sa présence irréductible dans le monde, les textes publiés dans Esprit datent plutôt de la seconde période dans la vie de Havel, celle de l’homme d’État : dialogue sur la culpabilité avec le président allemand Richard von Weizsäcker en 1990, défense du rôle social des intellectuels en 1995, plaidoyer pour l’élargissement de l’OTAN en 2001, défis des interdépendances dans un monde régi par la consommation en 2004... Ils rappellent ainsi qu’il n’a pas été l’homme d’une seule cause. 

Aujourd’hui, alors que la guerre fait de nouveau rage aux frontières de l’Europe, que les autoritarismes prospèrent partout dans le monde, et tandis que le développement de l’intelligence artificielle questionne à nouveau « le sens de l’homme », la pensée de Václav Havel nous rappelle que la lucidité et le courage se nourissent aussi de l'espérance, et que la liberté et la démocratie en Europe sont des combats qu’il nous faut reprendre sans cesse.