La construction des États au Moyen-Orient (1920-2011)
La recrudescence récente des hostilités au Moyen-Orient s'inscrit dans le temps long de dynamiques régionales où la construction des États est au coeur des tensions sociales et politiques. Cette histoire est ici relue par la revue Esprit à travers une sélection d'articles qui viennent en éclairer l'évolution au cours du dernier siècle.
Qu'il s'agisse de l’accomplissement d’aspirations nationalistes ou révolutionnaires, du relais des ingérences étrangères et coloniales, ou d'un rival parmi d'autres dans une lutte de pouvoir, retracer l'histoire de « l'État » en tant qu'acteur au Moyen-Orient offre une perspective éclairante sur les enjeux politiques et sociaux que la région a traversés au cours du siècle dernier. Esprit et ses auteurs accompagnent depuis longtemps ces transformations, ce qu'illustre la sélection d’articles du présent dossier. Il est indéniable que les massacres du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza ont marqué le début d'une nouvelle étape dans l’histoire de la région, ce dont a cherché à rendre compte le dossier spécial consacré au conflit israélo-palestinien dans l'épaisseur du temps. Le présent dossier propose, en complément, une perspective historique comparative sur la construction de l'État au Moyen-Orient, à travers des textes divisés en quatre périodes principales, de 1920 à 2011.
La première (1920 – 1948) s’ouvre sur la reconfiguration géopolitique issue de la chute de l’Empire ottoman et de la mise en place des mandats français et britanniques, après la Première Guerre mondiale. Dans ce moment de transformation, la question centrale concerne la construction des États-nations et les définitions territoriales dans un contexte de domination coloniale et de fortes continuités institutionnelles impériales. Si la fin de la Seconde Guerre mondiale est accompagnée de la reconnaissance de l’indépendance pour la plupart des anciens territoires sous mandat, la proclamation de l’État d’Israël et l’expulsion de la population palestinienne à partir de 1948 déterminent les exigences de souveraineté politique des populations locales, à l’intérieur et á l’extérieur des États nouvellement indépendants.
La deuxième période (1948 – 1979) est ainsi traversée par de multiples efforts pour concrétiser les principes idéologiques et institutionnels d’une « Unité arabe », par des révolutions sociales et politiques, ainsi que par la structuration d’alliances et de conflits dans le cadre de la guerre froide.
Or, si le vecteur étatique se pose ainsi comme l’instrument privilégié de mobilisation et d'intégration économique et sociale, la révolution iranienne et la guerre contre l’Irak, la montée des mouvements islamistes et le durcissement autoritaire des pouvoirs (1979 – 2001) contribuent à la délégitimation progressive des États dans la région. De plus, l’hégémonie américaine imposée avec la fin de la guerre froide et la « guerre contre le terrorisme », à partir du 11 septembre 2001, débouchent sur l’émergence de groupes armés transnationaux et sur une relance du confessionnalisme qui déborde sur les pays voisins.
Cette dernière période (2001 – 2011) rend ainsi compte de l’épuisement des régime politiques autoritaires et d’une exaspération de la contestation sociale et politique qui éclate en 2011, avec la vague des « printemps arabes », laquelle revendique une transition démocratique dans plusieurs pays de la région.
Les textes réunis dans ce dossier proposent des éclairages variés sur chacune de ces périodes historiques. Tandis que certains adoptent une perspective générale et synthétique sur la transformation dans la région, d’autres s’attachent à des trajectoires nationales comme celles de l’Égypte, de la Syrie ou de l’Iran, pour en restituer la complexité politique et sociale. Ainsi, relire aujourd’hui ces analyses permet non seulement de mieux comprendre la profondeur historique des bouleversements actuels, mais aussi de nourrir le débat public sur la place de l’État, les revendications de souveraineté populaire et territoriale et les logiques de domination et de résistance qui structurent encore aujourd’hui la région.