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Le Parti communiste français à l’heure des choix

Anatomie d’une crise partisane

Alors que s'est tenu le 40e congrès du Parti communiste français, ses partisans demeurent divisés entre une ligne « identitaire », qui veut réaffirmer l'autonomie du parti face à La France insoumise, et une ligne « unitaire », favorable à une stratégie de coalition. Ces débats sont d'autant plus vifs que la visibilité médiatique de Fabien Roussel ne s'est pas traduite par un renforcement politique du PCF.


Le 40e congrès du Parti communiste français (PCF), qui se tient du 3 au 5 juillet 2026 à Lille, passera probablement presque inaperçu. Cette discrétion contraste avec une époque où chaque congrès communiste était suivi comme un événement national, tant les choix du PCF pesaient sur l’ensemble de la vie politique française. Ce changement de statut ne dit pas seulement quelque chose du PCF ; il éclaire les transformations plus profondes de la gauche et, au-delà, de la forme partisane elle-même.

Le paradoxe est connu. Le PCF n’est pas mort : il demeure l’une des plus anciennes organisations politiques françaises, revendique près de 38 000 adhérents, administre environ 600 communes dont 92 de plus de 5 000 habitants, mais il en gérait 110 au lendemain des municipales de 2020, soit une perte sèche de 18 communes dans la catégorie des villes de plus de 5 000 habitants, selon les comptes de l’historien Roger Martelli1.

Le PCF n’apparaît cependant plus comme un acteur structurant de la compétition politique nationale. Son congrès n’est plus un moment de définition de l’avenir de la gauche mais celui d’une organisation qui cherche les conditions de sa propre survie. Les débats qui traversent aujourd’hui le PCF dépassent donc largement son seul avenir. Ils posent une question qui concerne nombre d’organisations héritées du mouvement ouvrier : comment continuer à exister lorsque les partis ne sont plus des lieux privilégiés de socialisation politique, que les campagnes électorales sont dominées par des personnalités plus que par des appareils et que les coalitions tendent à se substituer aux organisations elles-mêmes ?

Loin de l’image de parti caporalisé qui lui colle parfois encore à la peau, le PCF est devenu un parti très divers où la compétition existe réellement lors des congrès : les communistes ont abandonné le centralisme démocratique il y a trente-deux ans, lors de leur 28ème congrès à Saint-Ouen en 1994 ; les statuts modifiés lors du 31ème congrès, en 2001, à La Défense, prévoient que des textes d’orientation alternatifs à celui proposé par la direction puissent être déposés non pas par des « tendances » – qui restent proscrites – mais par des réseaux de militants. S’ils n’en ont pas le nom ni la légitimité qu’ils peuvent avoir à la Fédération syndicale unitaire (FSU) ou au Nouveau parti anticapitaliste (NPA-A), les réseaux de militants critiques de la direction qui élaborent des textes d’orientation alternatifs constituent bel et bien des tendances de fait.

La compétition interne est plus ouverte qu’on ne le croit : ainsi, la direction actuelle du PCF emmenée par Fabien Roussel est issue de la victoire d’une tendance « identitaire » hostile à la marginalisation du PCF qui l’a emporté lors du 38èmecongrès, en 2018, face à la direction sortante de Pierre Laurent.

Quatre textes d’orientation se sont affrontés au début du mois de juin 2026 pour un scrutin interne qui aura tourné autour de deux questions : comment sortir de la marginalisation et quelle stratégie adopter afin d’empêcher la victoire annoncée du Rassemblement national lors des élections présidentielles de 2027 ?

Les communistes restent divisés sur ces deux questions et la carte du vote des militants communistes sur les textes d’orientation par département montre à quel point les considérations stratégiques sont aussi liées aux rapports de force locaux et aux intérêts électifs des maires et députés, dans un parti archipellisé, où le poids des élus locaux est devenu déterminant.

Deux conceptions du parti qui s’affrontent

Le PCF d’aujourd’hui est toujours tiraillé entre deux orientations qui s’opposent depuis plus de deux décennies – et l’échec de Robert Hue aux présidentielles de 2002, avec un calamiteux 3, 37 % venant sanctionner cinq ans de participation gouvernementale du PCF dans l’équipe de Lionel Jospin : réaffirmer son identité communiste, ce qui passe par une présence sous sa propre bannière aux élections nationales ou s’intégrer dans un « pôle de radicalité » de la gauche antilibérale.

Après le succès du non au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, le PCF a cru pouvoir organiser autour de lui le pôle de radicalité de la gauche antilibérale, mais n’est pas parvenu à fédérer au-delà de ses rangs ; Marie-George Buffet, candidate de la « gauche populaire et antilibérale » n’obtenant qu’un maigre 1, 93 %.

À partir de 2008, le PCF a alors fondé le Front de Gauche avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, tout juste sorti du Parti socialiste. Ouvert aux autres formations de la gauche antilibérale, le Front de Gauche ambitionnait de former le grand « pôle de radicalité » de la gauche de la gauche. Le PCF en formait l’ossature militante, mais acceptait de se ranger derrière la candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles de 2012 dans un pari gagnant-gagnant ; pour Pierre Laurent et la direction communiste de l’époque, le succès de la campagne de Jean-Luc Mélenchon rejaillirait nécessairement sur le PCF, lui permettrait de reconquérir des postes de députés et s’accompagnerait d’un afflux d’adhérents dans les sections locales.

Pour autant, du point de vue des communistes, le Front de Gauche n’a jamais été pensé comme le point de départ d’une nouvelle formation politique sur le modèle de Die Linke, créé en Allemagne à cette époque, mais comme un « cartel ouvert », c’est-à-dire un rassemblement électoral souple et mouvant en fonction des élections. Aux yeux des communistes, avoir soutenu Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles de 2012 n’était en rien contradictoire avec le fait de participer à une liste d’union de la gauche à direction socialiste aux municipales de 2014 à Paris, les élections municipales étant par nature des élections locales. Analysant les relations conflictuelles entre communistes et insoumis qui ont conduit à l’éclatement du Front de Gauche, Romain Mathieu observait que : « Le FG est […] une marque politique commune à des acteurs qui n’en ont pas la même conception et n’y poursuivent pas les mêmes objectifs. Plus encore, cette construction unitaire n’a jamais été structurée autour du dépassement des oppositions entre acteurs. L’entrée en coalition a conduit à une forme d’institutionnalisation du et par le conflit et de la concurrence entre des partis tout à la fois associés et rivaux2. »

À défaut de fusionner avec le PCF dans une nouvelle formation antilibérale sur laquelle ils voulaient imprimer leur marque et qu’ils voulaient en rupture avec l’union de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et les cadres du Parti de Gauche ont alors choisi de divorcer du PCF en créant la France insoumise fin 2016. Sans candidat aux présidentielles de 2017, les communistes se sont résignés à soutenir Jean-Luc Mélenchon sans accord politique avec LFI, dont les candidats se sont présentés face à des candidats communistes dans une grande partie des circonscriptions lors des élections législatives de 2017.

Pour le courant unitaire du PCF, favorable depuis lors à un rapprochement avec LFI, la responsabilité du divorce incombe aux communistes qui auraient dû rompre avec le Parti socialiste aux élections municipales, s’engager complètement dans la France insoumise et y accepter un rôle de parti associé et une forme de satellisation jugée inévitable. Peu attachés à la « forme » du parti, les unitaires du PCF considèrent que si « le communisme est le mouvement réel qui abolit l’état actuel », selon les mots de Marx, il ne s’identifie plus, depuis longtemps, au seul PCF, et peut s’incarner au sein d’un mouvement comme la France insoumise qui gagnerait à être irriguée par la pensée et les pratiques politiques des communistes.

Une telle vision est vivement combattue par les courants identitaires du PCF qui refusent toute satellisation derrière LFI et imputent la marginalisation du PCF dans le débat politique au choix de soutenir Jean-Luc Mélenchon aux élections présidentielles de 2012 et de 2017. Pour les « identitaires » du PCF, le Parti communiste n’est pas condamné à se fondre dans un mouvement plus large ; il demeure un grand parti politique, qui se doit d’être présent sous sa propre bannière aux élections nationales, européennes et présidentielles et de renouer avec ses fondamentaux avec un discours axé sur l’industrie et la classe ouvrière.

Les « unitaires » du PCF se sont longtemps retrouvés dans la revue Regards. Ils sont majoritaires en Seine-Saint-Denis où les villes de l’ancienne banlieue rouge ont élu les premiers députés insoumis en 2017 et où les maires et députés communistes risqueraient de perdre leurs sièges en l’absence d’accord avec les insoumis. Les « identitaires », eux, sont majoritaires dans le Pas-de-Calais, puissants dans le Nord et en banlieue lyonnaise à Vénissieux. Ils s’appuient sur la revue Économie & Politique. Cette coalition hétéroclite l’a emporté lors du 38ème congrès de 2018 qui a abouti au débarquement de Pierre Laurent et à son remplacement par Fabien Roussel, l’ex-secrétaire de la Fédération du Nord.

La récente thèse de science politique sur le PCF d’Alexis Christodoulou le montre bien à propos de la fédération du Loiret : le PCF est aujourd’hui un « parti-citadelle », fragmenté en tendances irréconciliables, dont les cadres locaux sont de plus en plus souvent des élus ou des collaborateurs d’élus. Les travaux de Julian Mischi ont montré que dès le début des années 2000, les ouvriers ne représentaient plus que 10 % de la direction nationale du PCF. À l’inverse, on a assisté à une captation des postes de cadres locaux et de maires par des salariés à statut, majoritairement issus de la fonction publique (enseignants, agents territoriaux, employés d’EDF/GDF, de la SNCF ou de la Poste).

Face à la baisse du nombre d’adhérents « bénévoles » (les militants d’usine ou de quartier), le parti s’est replié sur ses bastions municipaux. L’appareil militant a été maintenu grâce à la « professionnalisation » : les permanents du parti sont devenus des collaborateurs de cabinet dans les mairies PCF, des assistants parlementaires ou des cadres dans les intercommunalités gérées par la gauche. Dans les communes de plus de 3 500 habitants (où le PCF détient l’essentiel de ses mairies), le profil type du maire ouvrier ou employé du privé a presque disparu au profit de retraités de la fonction publique ou de professionnels de la politique (anciens collaborateurs d’élus, directeurs de services territoriaux)3.

Le paradoxe communiste

En retrouvant une visibilité médiatique autour de Fabien Roussel, le PCF n’a pas retrouvé une centralité politique. Plus son secrétaire national est identifié, plus le parti dépend d’accords électoraux pour préserver sa représentation parlementaire. Le paradoxe est donc celui d’une personnalisation qui ne produit pas de renforcement organisationnel.

De fait, si le secrétaire national du PCF est devenu une personnalité identifiée, régulièrement invitée à la télévision, la notoriété de Fabien Roussel n’a pas permis au PCF de décoller avec des scores scotchés aux alentours de 2 % aux élections européennes de 2019 (liste Ian Brossat), aux présidentielles de 2022 (candidature de Fabien Roussel) et aux européennes de 2024 (liste Léon Deffontaines). En l’absence d’accord avec LFI aux élections européennes, le PCF n’a plus de député européen et n’a pas été remboursé de ses dépenses de campagne.

Coupé de ses réseaux étudiants de l’UNEF qui avaient contribué à son implantation dans le monde universitaire et la jeunesse4, le PCF peine depuis de nombreuses années à intégrer les plus jeunes5, séduits par la radicalité de LFI. Il a en outre été accusé d’avoir empêché la qualification de Jean-Luc Mélenchon au second tour des élections présidentielles de 2022 ce qui lui a aliéné une partie des sympathies de la jeunesse qui ne se reconnaît pas dans la stratégie de respectabilité de Fabien Roussel, qui l’a amené à se distancier de Jean-Luc Mélenchon sur des questions comme celle des violences urbaines.

Le PCF a en outre été accusé d’avoir empêché la qualification de Jean-Luc Mélenchon au second tour des élections présidentielles de 2022 ce qui lui a aliéné une partie des sympathies de la jeunesse.

Par ailleurs, le PCF a dû se résoudre à signer l’accord de la NUPES en 2022 et du Nouveau Front populaire en 2024 sous peine de perdre une grande partie de ses députés en cas de candidatures multiples à gauche, mais les accords électoraux de 2022 et de 2024 n’ont accordé au Parti communiste que 50 circonscriptions sur 577. La visibilité médiatique acquise par Fabien Roussel est allée de pair avec une marginalisation accrue du PCF au plan national et une invisibilisation des communistes sur 90 % du territoire lors des deux échéances législatives de 2022 et 2024.

En guise de redressement du PCF, les effectifs sont passés de 49 231 adhérents inscrits lors du congrès de 2018 à 37 286 en juin 2026, soit une perte de 12 000 adhérents. Les adhérents qui ont réellement voté dans leur section ou par correspondance étaient 30 841 en 2018 ; ils ne sont plus que 24 608 en 2026. C’est 6 000 militants de moins qu’il y a huit ans.

Le soutien à Fabien Roussel et à sa stratégie de redressement du Parti communiste qui peine à porter ses fruits s’est érodé parmi les adhérents communistes : lors du 39ème congrès en 2023, le texte soutenu par la direction obtenait 81, 92 % des suffrages et celui des « unitaires » 18, 08 %. En 2026, le texte des « unitaires », « Communistes à l’offensive », favorable à un accord avec LFI pour les présidentielles et les législatives récolte 25, 35 % des voix tandis que celui de la direction perd 20 points, à 61, 38 % des voix.

Deux autres textes alternatifs « identitaires » ont obtenu des scores modestes, de 5, 67 % pour le texte rédigé par les animateurs d’Économie & Politique et 7, 60 % pour « Stratégie communiste », le texte porté les animateurs du site Communistes et matérialistes. Favorables à un redressement du PCF et hostiles à toute forme de dilution derrière la France insoumise, ces textes alternatifs appelaient tous deux à faire un bilan lucide des huit années écoulées, à cesser de se focaliser sur les élections, à mener de grandes campagnes thématiques pour faire connaître les propositions communistes et à bâtir un parti plus efficace sur le terrain avec un accent mis sur la formation des adhérents.

L’enjeu du 40e congrès du PCF ne se réduit donc pas au choix d’une stratégie pour les prochaines échéances électorales : il est aussi de savoir si le PCF peut encore être autre chose qu’une composante d’une coalition de gauche ou qu’un réseau d’élus locaux. Derrière les oppositions entre « identitaires » et « unitaires », c’est finalement la définition même d’un parti politique qui est discutée.

Cette interrogation dépasse largement le cas communiste. Les partis issus du mouvement ouvrier avaient été conçus comme des organisations permanentes capables d’encadrer durablement la vie politique et sociale. Ils évoluent désormais dans un univers où les campagnes se structurent autour de figures nationales, où les coalitions se substituent aux partis et où les formes d’engagement sont plus fragmentées. Le PCF est sans doute l’organisation française où cette tension apparaît avec le plus de netteté.

À cet égard, son congrès mérite davantage d’attention que celle que lui accordent les médias. Non parce qu’il annoncerait un retour du communisme français au premier plan, mais parce qu’il donne à voir, sous une forme presque expérimentale, les difficultés auxquelles sont confrontés les partis qui cherchent à préserver une identité propre dans un système politique dominé par les logiques de personnalisation et d’alliance.

  • 1. Roger Martelli, « Communisme municipal : une résistance sous tension » [en ligne], Regards, 26 mars 2026.
  • 2. Romain Mathieu, « Communistes versus insoumis, les racines du conflit » [en ligne], The Conversation, 1er octobre 2017.
  • 3. Julian Mischi, « Vers un parti d’élus. La réorganisation locale du PCF dans les années 1980 et 1990 », dans E. Bellanger et J. Mischi (sous la dir. de), Les Territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris, Armand Colin, 2013.
  • 4. Frédérick Genevée et Guillaume Hoibian, Histoire de l’UNEF. Du « renouveau » à la « réunification » (1971-2001), Paris, Éditions Syllepse / Les éditions Arcane 17, 2024.
  • 5. Philippe Sultan, « Pourquoi le PCF du 9ème arrondissement Paris ne peut-il pas intégrer les plus jeunes ? », dans Daniel Gaxie et Willy Pelletier (sous la dir. de),  Que faire des partis politiques ?, Éditions du Croquant, 2018. p. 49-60.