We Don’t Know Ourselves. A personal history of Ireland since 1958 de Fintan O’Toole


Ceux d’entre nous qui pourraient encore croire que l’histoire irlandaise se résume à une sempiternelle lutte pour son indépendance ou sa réunification prendront un plaisir certain à parcourir les pages de We Don’t Know Ourselves. Le professeur d’études irlandaises à l’université de Princeton et contributeur régulier du Irish Times Fintan O’Toole y raconte l’épopée de l’Irlande de 1958 à nos jours. En exhumant ses souvenirs d’une jeunesse passée dans les quartiers populaires de Dublin, ainsi que des archives journalistiques et statistiques, l’auteur offre sa lecture chronologique d’une culture dont la France reste aujourd’hui encore peu familière. On y retrouve des noms connus, comme celui de Charles de Gaulle, qui fit sa retraite sur l’île d’Émeraude au lendemain du « Non » au référendum de 1969, ou de François Mitterrand, qui enseigna au sulfureux Taoiseach (« Premier ministre ») Charles Haughey la dégustation, serviette sur la tête, de l’ortolan.

L’auteur se concentre sur la seconde moitié du xxe siècle, tenant pour acquise l’existence d’une république d’Irlande chèrement établie durant la première moitié du xxe siècle. Les héros de cette dernière, en particulier Eamon de Valera, font de furtives apparitions dans une Irlande désormais tournée vers l’Europe et la modernisation. Le découpage des chapitres par année n’empêche en rien l’auteur d’allier finement, pour chacun d’entre eux, des faits marquants à des évolutions plus larges de la société, qui touchent aussi bien la religion, la sexualité, la famille, la place des femmes ou encore l’éducation que le sentiment national. Deux évolutions, reprises à de nombreux endroits, méritent de plus amples considérations.

D’une part, la sécularisation d’une nation que l’on pourrait qualifier de « fille cadette de l’Église ». C’est la lenteur de ce désenchantement que dénonce avant tout l’auteur, pour qui le silence autour des scandales de pédophilie reste une honte qui n’a jamais trouvé de réponse adéquate, et l’activisme politique de l’archevêque McQuaid, jusqu’au début des années 1970, une ineptie anti-démocratique. L’analyse de cette sécularisation trouve son apogée dans l’évocation du résultat du référendum de 2018 supprimant l’interdiction constitutionnelle de l’avortement, résultat vu par l’auteur comme la réponse démocratique à la longue hypocrisie qui régna sur une Irlande importatrice massive de pilules contraceptives.

D’autre part, Fintan O’Toole insiste sur le rôle crucial joué par l’intégration de l’Irlande au bloc européen en 1973. Ce moment cristallise pour l’Irlande l’ancrage définitif du pays dans le socle des valeurs européennes et, en un sens, sa distinction du Royaume-Uni, dont le sentiment anti-européen semblait déjà présent. L’entrée de l’Irlande correspond à l’aboutissement d’un long processus de décollage économique, qui débuta par la vision modernisatrice de Thomas Kenneth Whitaker à la fin des années 1950 et qui continua grâce aux débouchés au sein du marché commun. L’exposé du facteur clé que représente la ruralité pour le référendum d’appartenance est perspicace : les exploitants agricoles y voient l’aubaine des fonds de la politique agricole commune et la possibilité de se démarquer des décideurs politiques urbains, effrayés par le risque de désindustrialisation.

Toutefois, le principal apport de cet ouvrage réside dans l’analyse qui est faite par Fintan O’Toole de ce qui détermine la spécificité de l’identité irlandaise : « La culture irlandaise, ce n’est rien d’autre que ce procédé constant de traduction et de fusion, visant à préserver les choses en les refaisant » (nous traduisons). Cette thèse, loin d’être aussi majoritaire que l’auteur se complaît à le croire, mérite pourtant bien du crédit. Pléthore d’exemples et d’analyses sont ici fournis, issus de la richesse du théâtre irlandais, comme de la langue gaélique ou de la musique folklorique. À ce titre, on appréciera particulièrement de découvrir la vie et les compositions de Seán Ó Riada, et l’idée (qui rappelle les idéaux d’un Renan ou d’un Blum) qu’une nation n’est jamais aussi resplendissante que lorsqu’elle embrasse davantage son patrimoine immatériel que matériel.

Le lecteur tatillon pourra reprocher à ce travail l’aspect parfois anecdotique des souvenirs d’enfance et regretter des analyses trop rapides de la crise économique de 2008. Le parti pris de Fintan O’Toole, proche des sociaux-démocrates irlandais, prend par endroits le dessus sur l’érudition. We Don’t Know Ourselves est cependant bien la vision, par une certaine intelligentsia, d’un pays qui gagne à être connu, et donc un livre qui mériterait une traduction française.

Head of Zeus, 2021
624 p. 15 €