La double mort de Marc Bloch d’Alya Aglan
L’entrée de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a suscité une série de publications invitant à redécouvrir son œuvre d’historien et son engagement dans la Résistance. Parmi celles-ci, ce livre éclaire sa « double mort » : l’une infligée par l’État français, l’autre par le régime nazi.
Si vous êtes de passage à Paris, prenez le temps de vous rendre devant le célèbre hôtel Lutetia. Faites quelques pas jusqu’au 17 rue de Sèvres et levez la tête. Vous remarquerez la plaque en hommage à Marc Bloch (1886-1944) qui y vécut à partir de 1936.
Sa panthéonisation, le 23 juin 2026, suscite une actualité éditoriale riche1. Notons le court ouvrage d’Alya Aglan, spécialiste de la Résistance, au titre accrocheur : La double mort de Marc Bloch.
Est-il nécessaire de présenter l’auteur de L’étrange défaite (1940) ? Au début de la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch, ancien combattant de 1914-1918, est un médiéviste internationalement reconnu et fondateur, avec Lucien Febvre en 1929, des Annales d'histoire économique et sociale. Engagé volontaire en 1939 avec le grade de capitaine, il participe à l’évacuation de Dunkerque et est démobilisé le 11 juillet 1940. Le statut des Juifs du 3 octobre 1940 lui interdit d'enseigner. Une exemption lui permet de rester rattaché à l'université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand — jusqu'à sa mise en congé forcée en novembre 1942.
Alya Aglan retrace l’exclusion sociale progressive de Marc Bloch comme enseignant, juif et citoyen. Ses comptes bancaires sont bloqués à l’été 1941 et son appartement parisien réquisitionné en décembre. Il multiplie les démarches, en vain, pour sauver sa bibliothèque – son instrument de travail - d’abord de la saisie puis de la dispersion. Il enseigne un peu, écrit quand il peut (Lucien Febvre lui envoie des notes de travail) et contribue anonymement aux Annales.
L’autrice situe en 1941 les premiers contacts de Bloch avec la Résistance en zone Sud. Refusant la défaite, il s’engage animé par « la certitude de la réversibilité du temps par l’action ». L’année suivante, à 56 ans, il rejoint le mouvement Franc-Tireur et plonge rapidement dans la clandestinité, pleinement conscient des risques encourus. À Lyon, sous l’identité de Maurice Blanchard, il siège au Comité Général d’Études de la Résistance (CGE) où se discute l’avenir de la nation une fois libérée. Il œuvre à une meilleure organisation et à l’unification des mouvements de résistance de la zone Sud. Membre du comité de direction régionale des MUR (Mouvements unis de la Résistance), il prend la direction régionale de Franc-Tireur.
Arrêté le 8 mars 1944 par un groupe collaborationniste notoire, la Gueule Tordue, Marc Bloch est torturé à maintes reprises à la prison de Montluc. Il parle sans trahir : il donne des noms de résistants qu’il sait en sécurité à Londres. Le 16 juin, il monte avec 29 autres prisonniers dans une camionnette pour être exécuté à la mitraillette par la Gestapo, en rase campagne à Saint-Didier-de-Formans. Ce scénario se reproduit à de multiples reprises, dans un cycle infernal de répressions. Les chiffres sont précis, le propos documenté, la lecture ne se fait néanmoins pas sans émotion.
Sa mort tragique fige son image, à l’instar de celle d’autres intellectuels résistants tels que Jean Cavaillès ou Victor Basch. Figure tutélaire, presque écrasante, que tout historien doit citer dans ses travaux, faut-il s’affranchir du mythe pour appréhender la réalité de son engagement ?
Quoi qu’il en soit, Il faut lire d’une traite ce livre où l’autrice restitue pleinement le parcours de Marc Bloch, de son exclusion de son propre pays à son engagement dans la Résistance. En articulant son propos autour de cette double mort, l’une par l’État français, l’autre par le régime nazi, Alya Aglan démontre (s’il le fallait encore) l’illusion de Pétain et De Gaulle, formant bouclier et glaive, deux faces d’une même action. Dans ce sens, elle remet très clairement en perspective la politique antisémite de Vichy.
Par cette entrée au Panthéon – première pour un historien – l’État réintègre celui qu’il avait exclu et reconnaît un engagement à la fois singulier et exemplaire d’un historien dans la cité.
- 1. Voir notamment le numéro de mai 2026 : « Penser, agir : la résistance de Marc Bloch » de Cécile Vast.