L’homme diminué par l’IA de Marius Bertolucci
Ce que pourfend Marius Bertolucci n’est pas tant la technologie que ses idolâtres, hypnotisés par les artifices des IA génératives.
L’ouvrage eût pu se borner à une insolence de surface, un titre corrosif et quelques pages de pamphlet technophobe. Mais Marius Bertolucci, fin lecteur de Kierkegaard, Sartre et Heidegger, a dépassé le stade impuissant de l’esthète ironique pour déployer une réflexion lucide et engagée sur notre « être-au-monde-numérique » face à l’anxiété algorithmique. Car c’est bien l’angoisse qui, sous le vernis apollinien des écrans, caractérise cet « homme diminué » par l’intelligence artificielle (IA). Biologiquement intact, l’homo algorithmus est en proie à toutes les « servitudes virtuelles » et en voie de « machination mentale ». Diminuée, l’humanité l’est du fait de la « quatrième faille narcissique » causée par les machines pensantes, après les blessures copernicienne, darwinienne et freudienne.
L’être humain doit dorénavant composer avec une intelligence dont les performances, proprement surhumaines, s’expriment dans des domaines aussi variés que les jeux, le langage, l’art, la science, le travail intellectuel, etc. Plus préoccupant encore, l’IA dépouille l’être humain de ses données et de ses capacités cognitives en prédisant et en reconfigurant ses comportements. Et la croyance en l’infaillibilité et la neutralité des algorithmes tend à ériger cette technologie disruptive en un système de pouvoir que d’aucuns dénoncent déjà comme une « gouvernementalité algorithmique1 ».
Le diagnostic est sans appel : les nouvelles générations, exposées en permanence aux stimuli des smartphones et sous l’emprise des réseaux sociaux, montrent une grande vulnérabilité psychologique. À l’instar des prisonniers de la caverne platonicienne, elles sont condamnées à ne plus pouvoir jouir de la vie qu’à travers des simulacres et des simulations. Tantôt isolé, « monade cybernétique » emprisonnée dans une « bulle algorithmique », tantôt annihilé, vague émanation de flux qui le dépassent et le dissolvent, le sujet postmoderne n’est plus capable de jugement autonome.
Promue par des gourous transhumanistes et autres apôtres technophiles aux intentions floues, la « religion des datas » se répand parmi les masses amputées de leurs capacités réflexives. Dans le même temps, les rangs des opposants s’amenuisent à mesure que les sciences humaines et sociales subissent la baisse des dotations et la détérioration des conditions d’études. Aussi est-il urgent de penser l’événement technique en cours et parer à l’« apocalypse cognitive » qui s’annonce.
Ce que pourfend Marius Bertolucci n’est pas tant la technologie que ses idolâtres, hypnotisés par les artifices des IA génératives. La pseudo-justice prédictive, le management par les algorithmes, la prolétarisation des travailleurs, la perte de la créativité humaine et de l’esprit scientifique, la dégradation de la capacité langagière, dans une société rythmée par les algorithmes et les fake news, ne suscitent pas l’intérêt – ni a fortiori la résistance – des citoyens-consommateurs. Pourtant, le rétrécissement de la capacité d’attention n’est pas sans effets sur nos démocraties : populisme, polarisation, accroissement des inégalités, des biais et des discriminations, plateformisation de l’État et capitalisme de surveillance.
Face au constat que « l’homme diminué » a renoncé à sa liberté, à sa dignité et à sa raison, l’auteur pousse un cri d’alarme, sans verser dans la caricature, pour sortir ses contemporains du sommeil algorithmique où leurs écrans les ont plongés.
- 1. Voir Thomas Berns et Antoinette Rouvroy, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, no 177, février-avril 2013, p. 163-196.