Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme de Daniel Andler
et Parole de machines d'Alexei Grinbaum
Animés du même souci éthique, les deux auteurs récusent toute « projection anthropomorphe » sur l’IA.
Les deux livres n’affichent pas la même ambition épistémologique, bien qu’ils traitent tous les deux d’intelligence artificielle (IA). Tandis que celui de Daniel Andler fait appel à la science pour tenter de cerner l’intelligence, quitte à en proposer une nouvelle définition et à conclure que la poursuite d’une IA dotée d’une intelligence humaine est sans objet, Alexei Grinbaum nous invite à relire des récits ancestraux pour appréhender la parole asémantique des machines. Le premier nous incite à observer le comportement empirique des animaux, humains et non humains, dans leur environnement, le second se plaît à faire dialoguer in abstracto les non-humains, anges et machines. Animés du même souci éthique, les deux auteurs récusent toute « projection anthropomorphe » sur l’IA.
Le livre de Daniel Andler porte sur l’IA en général. La première partie présente le projet des pionniers, les étapes de son développement, de son essor prométhéen à ses replis stratégiques, avant de retracer ses sources et ses cadres théoriques. Après un exposé détaillé de l’IA symbolique classique et du connexionnisme, l’auteur revient sur l’irruption des modèles massifs de langage (large language models) à la faveur de la révolution opérée dans le traitement du langage naturel. Dans une seconde partie, l’auteur interroge les bases conceptuelles de l’IA en comparaison avec l’intelligence naturelle. Branche la plus avancée de l’informatique, l’IA suscite des questions du fait de ses avancées vertigineuses. Mais son énigme ne réside pas tant dans ses prouesses que dans son échec, celui de ne jamais pouvoir se rapprocher de l’intelligence humaine. Cette dernière, estime l’auteur, n’est pas une chose, mais « une norme qui s’applique au comportement » et « qualifie le rapport entre un individu et son monde ». Ainsi, l’IA est impuissante devant de nombreux problèmes accessibles aux humains, mais elle peut en résoudre d’autres, inaccessibles à l’intelligence humaine. L’auteur n’exclut cependant pas qu’à plus long terme, l’IA puisse résoudre toute espèce de problème, fût-ce d’une manière différente de celle des humains.
L’originalité de la démarche semble tenir dans le doute auquel l’auteur tente de confronter ses lecteurs : l’intelligence n’est-elle pas autre chose que la capacité à résoudre des problèmes ? L’appréhender à la lumière de l’animalité, en adoptant une conception écologique, apporte une contribution bienvenue au débat. À la lumière des découvertes de l’éthologie cognitive, l’intelligence n’apparaît pas comme une propriété indépendante de l’organisme : elle est doublement indexée sur la constitution de l’animal et son environnement. Un tel constat fait éclater le cadre cybernétique qui lie intelligence et résolution des problèmes pour définir l’intelligence comme « la capacité d’agir au mieux dans une situation », et ce « du point de vue de l’observateur ». C’est parce que l’animal a un monde qu’il résiste, au même titre que l’humain, à la comparaison avec l’IA.
La spécificité de l’intelligence humaine par rapport à celle de l’animal réside, quant à elle, dans son plus haut degré de normativité. L’intelligence humaine n’est en effet pas susceptible d’une « évaluation objective », dans la mesure où elle est l’objet de conversations argumentées faisant appel à une grande diversité de considérations. Si l’épouvantail d’une hypothétique « super-intelligence » ne se voit pas accorder beaucoup de crédit, son évocation donne l’occasion d’aborder l’éthique de l’IA. Après avoir balayé le catalogue des injonctions habituelles (transparence, justice, responsabilité), Daniel Andler opte pour un principe de modération inspiré de la subsidiarité : ne faire appel à l’IA que « lorsque sa contribution nette est positive » et éviter de lui donner « un habillage humanoïde » qui donnerait l’illusion « d’une présence humaine et de capacités en réalité absentes ».
Cette préoccupation – l’illusion attachée aux projections anthropomorphiques – se trouve à son paroxysme dans le livre d’Alexei Grinbaum. Pressé par l’urgence du « changement linguistique », l’auteur affirme que la génération automatique du langage implique une prise de position éthique et politique. La cité numérique est un monde où les machines parlantes ne génèrent que des « phrases dépourvues de sens », bien qu’elles aient passé le test de Turing. À l’heure des chatbots tapageurs, l’angle adopté est délibérément anachronique, puisque l’ambition de l’auteur est de « créer un lien entre les récits centrés sur les technologies et ceux qui forment notre culture ». Avec subtilité et aisance, l’auteur mobilise le Zohar ou le Livre d’Hénoch pour faire ressortir l’impératif éthique de ne pas brouiller les frontières entre humains et non-humains. Aussi ne faut-il pas s’étonner de le voir comparer les techniques d’apprentissage d’un transformer aux recettes kabbalistiques du prophète Jérémie, et d’établir de multiples homologies entre les chatbots et les anges : ces derniers ne sont-ils pas, contrairement à l’homme qui jouit d’une liberté ontologique, des êtres purement fonctionnels ? Il reste que, pour Alexei Grinbaum, les changements technologiques sont irréversibles : de même qu’il n’est plus possible de défaire le Golem de la légende juive, l’irréversibilité de l’innovation du numérique est acquise. Il importe, dès lors, de ne pas projeter la responsabilité sur la machine pour empêcher la spirale de la violence et du conflit mimétique de se déployer à l’infini.
Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme
Daniel Andler
Gallimard, 2023, 432 p., 25 €
Parole de machines
Alexei Grinbaum
humenSciences, 2023, 192 p., 17, 90 €