« Bonjour ChatGPT » de Louis de Diesbach


« Bonjour ChatGPT » n’est pas un énième manuel sur le célèbre bot d’OpenAI, mais un essai qui se propose de sonder ce qu’implique, en matière de philosophie politique et de réflexion métaphysique, la salutation mécanique, presque machinale, que des millions d’individus adressent de nos jours aux systèmes d’intelligence artificielle spécialisés dans la conversation. Relevant que l’arrivée fracassante des chatbots dans notre quotidien ne s’est pas accompagnée d’un débat collectif sur l’avenir de notre vivre-ensemble, en dépit de l’agitation des médias, l’auteur s’enquiert de savoir si une éthique des agents conversationnels est possible. Pour répondre à cette problématique sociétale, L. de Diesbach s’attache à la question sous-jacente, et autrement dérangeante, de l’anthropomorphisme dont nous sommes, en tant qu’êtres humains, congénitalement atteints.

Sous des airs anodins et presque triviaux s’ils n’étaient la marque d’une délicatesse toute grammaticale, le « Bonjour ChatGPT » que nous sommes prompts à taper sur le clavier recèle une charge quasi mystique, que l’introspection et une exégèse renouvelée sont en mesure de déceler. Faisant valoir l’axiome de la non-neutralité de la technique, l’auteur s’attèle à exposer les complexes mécanismes à l’œuvre derrière un simple bonjour, ceux qui régissent la machine, d’abord, à l’instar des logiques algorithmiques des modèles de langage, et surtout ceux, plus obscurs encore, qui nous poussent immanquablement à anthropomorphiser l’IA. Que se passe-t-il quand nous parlons à ces êtres factices comme nous parlons à nos semblables – ou plutôt : ne leur parlons plus, les interactions humains-machines tendant à prendre le dessus sur nos échanges avec ces derniers ? N’est-ce pas un nouveau projet de société, aux accents dystopiques, qui se dessine à la faveur de notre tropisme hobbesien ?

Pour comprendre comment nous en sommes venus à préférer la compagnie des amis virtuels à celle de nos proches, de chair et d’os, l’auteur retrace la généalogie de notre tendance à jouer les démiurges, bien avant le constat nietzschéen du Gott ist tot. Si notre inclination à nous enticher de monstres, que la littérature romantique du siècle de Byron s’est plu à exploiter, remonte à l’Antiquité, elle se traduit aujourd’hui par des relations affectives, voire amoureuses entre des humains et des programmes informatiques. Le « complexe de Frankenstein » n’est plus l’apanage des romans gothiques depuis que les pontes de l’IA et les barons de la Silicon Valley ont rendu poreuses les frontières entre la fiction, la science et la réalité. Il ne faudrait pas, pour autant, voir dans ces rapports d’un genre nouveau une confusion ontologique entre l’humain et la machine. Les utilisateurs de ChatGPT n’ignorent certes pas qu’ils dialoguent avec un assemblage de fils, de signaux électriques, de 0 et de 1. En atteste les divers tests auxquels nous soumettons les machines pour nous rassurer sur notre supériorité sur les autres êtres de notre environnement. Du fait de cet « exceptionnalisme », il est peu probable que nos robots accèdent un jour au rang d’agents moraux égaux à l’être humain. Mais alors pourquoi les chatbots nous fascinent-ils au point de devenir nos interlocuteurs privilégiés ? D’où nous vient le désir irrépressible de les saluer, de les baptiser même parfois ? La réponse est à chercher dans ce qui fait que l’être humain réagit, dès le stade utérin, au langage. Si notre rapport à la parole est quasi inné, il est aisé de voir dans sa simulation un critère clé d’anthropomorphisation. Mais l’imitation ne saurait être parfaite car les perroquets stochastiques ne maîtrisent pas des compétences sémantiques mais seulement syntaxiques.

Il reste que l’essentiel de la réflexion est ailleurs, car c’est dans nos rapports aux autres que se situent les enjeux de l’éthique de la technique. Les autres, ce sont d’abord nos proches, notre famille et nos amis, que nous délaissons au profit des écrans. Ce sont aussi, quoique plus éloignés, ces travailleurs du clic qui contribuent à rendre nos compagnons artificiels si polis. Enfin, et puisqu’il est question d’éthique autant que de politique, comment ne pas mentionner cette poignée d’entrepreneurs californiens aux idéologies douteuses et exacerbées, biberonnés au néolibéralisme, à l’utilitarisme, au transhumanisme et au long-termisme ? Face aux dangers de l’IA pour notre démocratie, et les impasses du techno-solutionnisme, l’auteur rappelle les vertus de la sobriété numérique et nous suggère de renouer avec notre héritage kantien. L’essai se conclut sur une réflexion lucide sur notre nature humaine, telle que Levinas la concevait à travers l’expérience du visage d’autrui, ainsi que sur notre dignité qui, loin d’exclure, assume nos vulnérabilités et notre finitude, à contre-courant des fantasmes de post-humains et du fétichisme des deadbots. À cette humanité en déliquescence qu’un capitalisme de surveillance et une aversion aux risques achèvent de ridiculiser, il est bon de rappeler ses responsabilités, à l’heure où les urgences climatique et anthropologique nous imposent de repenser l’idée même de progrès.

Comment l’intelligence artificielle change notre rapport à autrui, préface de Luc de Branbandere, Mardaga,, 2024
160 p. 24 €