Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale d'Alain Deneault


On remarque surtout, dans ce recueil d’essais par Alain Deneault, philosophe marxisant engagé, une critique sévère d’une mouvance qui s’est rapidement développée dans la dernière décennie, à laquelle la « théorie intersectionnelle » sert souvent d’emblème et qu’aux États-Unis on désigne par l’étiquette « justice sociale ».

Ce n’est pas à cette théorie intersectionnelle (qui nous invite à situer les gens dans un espace à plusieurs axes, comprenant notamment leur genre et leur « race ») que Deneault s’en prend (elle lui semble juste), mais à ce qu’attendent d’elle ceux qu’on pourrait appeler les adeptes de la justice sociale. Malgré les allures sociologiques de leur discours (ils décrient volontiers le racisme « systémique »), leur attention est largement focalisée vers le classement et le redressement moral des individus, ceux qui sont rangés dans le camp de la domination (hommes, « Blancs », etc.) étant poussés à la « contrition » et à l’« expiation ». Et bien des utilisateurs de la « vulgate intersectionnelle », aussitôt acquise, « se sentent investis d’un pouvoir critique », celui « de comprendre […] le monde ». La théorie, utilisée pour trancher une large variété d’interrogations, semble leur offrir les moyens de rendre compte totalement de celles auxquelles elle est appliquée, comme si elle offrait le même degré de nécessité et de certitude qu’une opération mathématique (ainsi, plusieurs adhèrent à un « postulat totalisant, celui d’un racisme de tous les instants, de la réduction de tout comportement des “Blancs” à du racisme  »). Ces utilisateurs s’intéressent peu à d’autres angles théoriques ; ils ne sont pas non plus portés à tenter de saisir les particularités de ces situations, ni les histoires des personnes concernées, sur lesquelles leur grille, bien souvent, est simplement plaquée.

La vigilance accordée à la position du locuteur dans la grille entraîne un désintérêt pour le propos tenu, qui devient « interchangeable et stéréotypé », lorsqu’il ne trahit pas un « manque de discernement ». On a, par exemple, reproché à Deneault d’avoir dénoncé des compagnies minières qui, par leur négligence, ont suscité d’innombrables fausses couches de femmes maliennes : ce faisant, il aurait confisqué la parole de ces femmes. Comme si, s’il s’était tu, « par on ne sait quel effet de vases communicants, ce sont elles qu’on entendrait enfin  » ; et puis, s’il l’avait fait, « ne nous reprocherait-on pas alors notre silence ? Ne deviendrait-il pas alors synonyme de complaisance, voire de complicité ? » Ainsi confronté à des « injonctions contradictoires » (« plaindre une victime revient à la priver de son agency, mais ne pas le faire revient à en ignorer les souffrances ; de même que les mots d’esprit traduiraient de l’insensibilité, mais l’empathie une manifestation de white guilt  », etc.), celui qui est traité comme un suspect, « quoi qu’il fasse, […] se découvrira fautif ».

Deneault relève le caractère « pseudo-politique » d’un milieu qui cultive un état d’esprit « paranoïaque  », donnant lieu à d’innombrables « querelles intestines » : une herméneutique du soupçon « emballée » empêche de participer à des coalitions avec des hommes, des « Blancs », etc., et limite ainsi drastiquement la participation à la vie politique. La capacité à intervenir auprès des concitoyens est aussi minée par le penchant à expliquer leurs paroles et leurs actions par un racisme inconscient (le plus souvent invérifiable) : « Quel dialogue rend-on encore possible lorsqu’on postule l’absolue ignorance de l’autre sur sa propre conduite ? » Mais qu’importe cette impuissance politique aux membres des classes moyennes qui ont développé « un goût subtil pour des vertus morales empreintes de sociologie », ces dernières leur offrant surtout un moyen de « se distinguer des ouvriers, des chômeurs et des composantes peu instruites de la société » : comme ce chauffeur d’autobus, pris à partie parce que sa casquette, qui arborait « le visage caricatural d’un Peau-Rouge, soit le logo d’une équipe de sport comme il y en a tant », était interprétée comme une agression.

C’est l’invocation d’un ressenti intime, qui « se manifeste à l’occasion d’une lecture, d’une phrase, voire d’une image, d’un symbole ou d’un mot qui générera des affects dont on se dira victime », qui est mis en avant par celui qui dit alors « se sentir attaqué ou méprisé  » afin d’exiger qu’on censure le stimulus problématique et qu’on sanctionne son responsable. Selon Deneault, un ressenti profondément intérieur ferait ainsi « force de loi » ; cette valorisation du ressenti marquerait une rupture avec les « habitudes partagées », signalerait que nous serions « à court de notions communes ». Or la personne qui invoque son ressenti ne communique pas un vécu brut qu’elle aurait préalablement découvert en elle-même : elle recourt à un vocabulaire des affects, construit au fil des innombrables discussions sur le ressenti des uns et des autres, par lesquelles des partenaires sociaux déterminent aussi quels phénomènes produisent quelles meurtrissures et quelles réactions émotionnelles sont appropriées à quelles occasions. Ainsi, la personne qui parle de son ressenti s’appuie sur des habitudes partagées, évoque des notions communes.

En lui-même, le ressenti n’a jamais force de loi. Si les adeptes de la justice sociale ont bien résolu une fois pour toutes de donner raison aux revendications fondées sur le ressenti, lorsqu’elles sont avancées par des femmes, des « Noirs », etc., ils balaient régulièrement du revers de la main des revendications fondées sur un ressenti identique, lorsqu’elles sont émises par des gens placés de l’autre côté de la grille intersectionnelle (elles seraient alors des white tears, manifesteraient une white fragility, etc. : bref, elles dénoteraient une faille morale). Par ce mode de réaction binaire, ils inscrivent dans les discussions sur le ressenti un ordre de justice indiquant qui exerce l’injustice et qui la subit : qui, ayant démérité aux yeux du groupe, est sommé de se taire et qui, méritant toute son empathie et sa solidarité, à droit au dernier mot.

Nous assistons à la création d’un savoir-vivre. Deneault ne le voit pas, parce qu’à ses yeux les mœurs ne peuvent qu’être une voie d’« apaisement des communautés  », une « invitation à l’ajustement social » et qu’ici ces résultats sont loin d’être atteints. Or les mœurs peuvent aussi bien courroucer qu’apaiser. C’est manifeste lorsque les collectivités cultivent un sens de l’honneur, qui dispose à la susceptibilité et pousse à la querelle. Et d’ailleurs, comme l’ont montré les sociologues Bradley Campbell et Jason Manning, les idées répandues dans le milieu de la justice sociale, en incitant à voir des offenses là où auparavant on n’en voyait pas, contribuent à créer une sous-culture étonnamment proche de la culture de l’honneur, typique des sociétés guerrières d’antan1.

Deneault ne renvoie malheureusement pas à ces analyses, pas plus qu’à celles des autres chercheurs qui, comme Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, ont tenté d’éclaircir cette sous-culture si intrigante2. Même les quelques analyses critiques de gauche de cette sous-culture (par Emma Dabiri, Laura Kipnis, Phoebe Maltz Bovy, Sarah Schulman, Olúfẹ́mi O. Táíwò, Natalie Wynn, etc.) sont peu mentionnées dans ce livre qui, il est vrai, cherche moins à l’élucider qu’à dénoncer ses égarements. À gauche, ils sont peu nombreux à le faire, cette critique étant largement abandonnée « à la droite populaire ou fasciste ». Le raisonnement à l’appui de cette stratégie du silence semble être le suivant : si on s’abstient de parler des travers de ce courant accusateur et doctrinaire, ou si on les minimise, il n’apparaîtra pas antipathique. Deneault semble plutôt penser qu’une personne moyenne le trouvera spontanément rebutant ; et que si seule la droite le critique, et que la critique de ce courant devient un marqueur de droite, des gens qui auraient très bien pu rejoindre la gauche seront repoussés à droite.

  • 1. Bradley Campbell et Jason Manning, The Rise of Victimhood Culture: Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars, New York, Palgrave Macmillan, 2018.
  • 2. Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, The Coddling of the American Mind: How Good Intentions and Bad Ideas Are Setting Up a Generation for Failure, New York, Penguin Press, 2018.
Lux, coll. « Lettres libres », 2022
312 p. 20 €