Jeanneney, la gaieté républicaine

Dans ce troisième volume de ses Mémoires, Jean-Noël Jeanneney mêle avec finesse le regard de l’historien et l’expérience de l’acteur politique, pour raconter une décennie de la vie publique française, de Mitterrand à Chirac. Entre portraits savoureux, humour et attachement aux valeurs républicaines, il compose une chronique aussi documentée que vivante du pouvoir et de ceux qui l’exercent.


Avec ce troisième volet de ses Mémoires, Jean-Noël Jeanneney clôt provisoirement un cycle ouvert sous le double patronage tutélaire que résume le sous-titre : Marianne et Clio. Patronage qui n’a rien d’ornemental. Il fournit la clé de lecture d’un volume dont la singularité tient précisément à ce qu’il refuse l’alternative – l’archive ou le récit, le document ou la littérature – et tient au contraire les deux registres dans une tension féconde.

Le volume couvre les années 1991-2002, soit la séquence politique qui va du second septennat de François Mitterrand au seuil du second mandat de Jacques Chirac. L’itinéraire institutionnel de l’auteur en organise le déroulé : Secrétariat d’État au Commerce extérieur, puis à la Communication dans les gouvernements socialistes du second septennat ; redéploiement intellectuel (présidence d’Europartenaires, de L’Histoire, du club Témoin, du Club du Mardi et du Festival international du film d’histoire de Pessac) ; et, en mars 2002, nomination à la présidence de la Bibliothèque nationale de France, sur le site Tolbiac de Dominique Perrault à peine inauguré. Ce parcours fournit la trame des événements : le rapprochement franco-vietnamien, les négociations commerciales avec Taïwan, le débat sur la redevance, la création d’une chaîne publique et, surtout, la loi sur l’audiovisuel public, dont l’enjeu – soustraire le service public à la pure « règle du profit », garantir « l’indépendance, l’efficacité et la pérennité du secteur public » – résonne avec une acuité particulière à la lecture contemporaine. La mise en garde adressée à Jean Maheu, alors à la tête de Radio France, sur la pression à venir d’intérêts économiques extérieurs sur les contenus, prend rétrospectivement valeur d’avertissement prophétique.

L’historien à la table de ses mémoires

La singularité de l’écriture de ces mémoires est annoncée dès la page 31 : il s’agira de « mêler l’observation à l’action ». Formule programmatique, qui définit la posture du mémorialiste en distinction nette de celle de l’autobiographe, au sens où l’entendait Philippe Lejeune. Là où l’autobiographe se tourne vers l’intériorité, le mémorialiste regarde l’histoire, mais depuis un poste avancé : le « réacteur » même où elle se fabrique. D’où la valeur documentaire de ce volume : il n’est pas un témoignage à distance, mais une chronique de l’intérieur, écrite à la fois par l’acteur et par l’historien – Jean-Noël Jeanneney étant l’un et l’autre, chacun des deux corrige l’autre par un jeu permanent de mise à distance critique.

C’est dans la galerie des portraits que la veine littéraire de Jeanneney s’épanouit avec le plus d’éclat. La filiation saint-simonienne y est revendiquée plus qu’esquissée : portrait physique, vignette caractérologique, hypotypose. Au sommet de cette galerie, un croquis du Premier ministre « détendu, aussi épanoui que son ventre de gourmet qui faisait bailler sa chemise en en malmenant les boutons » : un concentré d’art du portrait où le corps trahit le caractère, et où l’irrévérence n’exclut nullement la précision historique.

La méthode de portrait varie selon les sujets. Pour Mitterrand, « le Prince » dont Jean-Noël Jeanneney « ciselle la stature », elle est polyphonique : le portrait s’élabore par le recueil des regards croisés de Georges Kiejman, Robert Badinter, Pierre Encrevé, Jacques Julliard, et ce non simplement par leur témoignage direct, mais aussi par la manière dont ils se perçoivent mutuellement. Choralité qui restitue au personnage présidentiel sa carrure et sa part d’énigme. Pour Pierre Bérégovoy, dont la cérémonie funéraire à Notre-Dame fournit une scène d’anthologie, l’évocation se charge d’une gravité contenue. Pour Jacques Delors, c’est l’examen politique qui prédomine : le portrait au dîner (« petite bouche [qui] n’exprimait aucune sensualité », « geste étroit », « cordialité, sans l’ombre d’une morgue ») prépare l’analyse de la non-candidature de 1995, lue par l’auteur comme un manquement à la dynamique propre aux institutions de la Cinquième République. Pour Édith Cresson, le commentaire bref sur « le premier ministre est contente » suffit à faire entendre, sans pesanteur démonstrative, une position féministe assumée. Pour Gerhard Schröder enfin, c’est l’esquisse satirique qui prévaut, jusque dans la teinture des cheveux « entre le noir et le roux ».

Le livre revendique la posture singulière de son auteur. Les Mémoires de Jean-Noël Jeanneney ne sont pas un témoignage neutre ; ils portent un point de vue, qu’on pourrait qualifier de tropisme républicain. La cérémonie funéraire de Mitterrand à Notre-Dame, jugée « trop solennelle pour qu’elle pût toucher les cœurs », fournit l’occasion d’une profession de foi laïque, articulée autour du précédent gaullien – de Gaulle ne participait pas à la communion dans l’exercice de ses fonctions, réservant ses convictions à sa vie privée. La formule qui en condense la doctrine – « une laïcité moderne, passionnément tolérante et rigoureusement attachée à la coupure entre Dieu et César, entre ce qui ressortissait à la foi et ce qui appartenait à la citoyenneté » – s’énonce comme un véritable manifeste, dont la concision n’est pas la moindre élégance.

À la laïcité s’ajoutent l’attachement à l’égalité entre les sexes (voir le commentaire sur les comportements masculins à l’Assemblée, qui cite Laurent Theis sur les « allusions lestes » et l’obligation de « se goberger, boire dru et parler gras »), une réticence politique mesurée vis-à-vis de certains arbitrages du gouvernement Jospin (la semaine de trente-cinq heures), et la fidélité réitérée au service public. Aucune de ces positions n’est assénée ; toutes affleurent, portées par l’humour et par cette « mise à distance de soi » dont l’auteur fait, à raison, l’épreuve la plus exigeante du genre.

L’épaisseur de la scène politique

Le style d’écriture mérite qu’on s’y arrête. L’humour y est constant, mais jamais corrosif. Anecdotique parfois, à l’image du pari, gagné, qu’Olivier Duhamel se mettrait en chaussettes sur le parquet du Vatican ; potache à l’occasion, avec Mgr Poupard et son rêve de pontificat français ; rabelaisien, lorsqu’il s’agit de restituer l’atmosphère sensorielle de l’Assemblée nationale. Cette gaieté républicaine n’est jamais gratuite : elle est l’instrument avec lequel le mémorialiste « dépouille » les acteurs politiques de leur rôle institutionnel pour les rendre à leur « chair ». Opération double : elle restitue au lecteur l’épaisseur humaine de la scène politique, et elle ménage simultanément cette mise à distance critique sans laquelle les Mémoires glisseraient vers la complaisance ou l’hagiographie.

Il faut enfin souligner ce qui distingue ce volume du simple récit d’événements. La précision documentaire – datations, citations de lettres (la lettre de Michel Winock sur la perplexité de la gauche est à cet égard exemplaire), tableaux institutionnels – y est constante. Mais elle se double d’un travail proprement littéraire de mise en forme : choix des scènes, économie des transitions, rythme des paragraphes, art de la chute. C’est cette double tenue, d’archive et de littérature, qui fait la valeur du livre et le situe dans la tradition la plus haute des mémoires politiques français, de Saint-Simon à de Gaulle.

En conclusion, plus qu’une chronique de gouvernement, plus qu’un témoignage privilégié, Marianne et Clio est une démonstration en acte de ce que peut le genre mémorialistique, lorsqu’il est pratiqué par un historien qui s’écrit lui-même. Le rocher de Süsten, métaphore tutélaire de la série, ne désigne-t-il pas la position d’observation surplombante depuis laquelle la décennie 1991-2002 se laisse appréhender comme une totalité signifiante ? Jean-Noël Jeanneney y déploie une économie narrative dont la sobriété n’exclut pas la verve, une posture éthique dont la fermeté n’exclut pas l’ironie, et une mémoire dont la précision documentaire ne sacrifie jamais à la grâce du portrait. On en sort instruit, diverti et, ce qui est plus rare encore, convaincu qu’il existe un usage républicain de la première personne.


Le rocher de Süsten. Mémoires III, 1991-2002. Marianne et Clio
Jean-Noël Jeanneney

Seuil, 2026
420 p. 26,90 €