Sur le trottoir, l’État. La police face à la prostitution de Gwénaëlle Mainsant

Sur le trottoir, l’État nous montre que « ce que l’on croit savoir de la prostitution est un savoir policier », celui d’une police du sexe qui se mue en police du genre.


Gwénaëlle Mainsant embarque le lecteur au cœur d’une enquête policière visant à prouver l’existence de proxénétisme hôtelier dans une rue du XVIIIe arrondissement de Paris, et ouvre ainsi les portes d’une investigation sociologique de grande ampleur. À la suite d’une immersion de plusieurs mois dans la brigade de répression du proxénétisme, où elle suit les policiers et policières dans leur quotidien (des filatures aux interrogatoires, en passant par les moments de convivialité), la sociologue étudie l’interface entre État et sexualité en explorant les rapports complexes entre police et prostitution. L’enquête se déroule en trois actes. Celui de l’histoire, où l’on plonge dans l’héritage de la « mondaine » – police des mœurs devenue brigade de répression du proxénétisme (BRP) au cours des années 1970 – et où l’on suit les effets des mutations sociolégislatives des illégalismes sexuels sur la police. Celui du travail, dans lequel est décrypté ce que fait la police du sexe, de ses routines professionnelles aux normes collectives qui structurent la pratique du métier. Et enfin, celui des imaginaires, se saisissant des représentations politiques et médiatiques dans lesquelles s’inscrit le contrôle des sexualités déviantes par la police.

Si la « mondaine » connaît son âge d’or dans les années 1950 – dotée au nom de l’ordre public d’un large champ d’action englobant la surveillance et le contrôle de l’homosexualité, de l’adultère, de la pudeur ou encore de la prostitution –, elle est peu à peu dépossédée de ses fonctions face aux mouvements de libération sexuelle et aux transformations du droit en la matière. L’épuisement de la notion de bonnes mœurs reconfigure les pouvoirs de la police, dès lors restreints à la lutte contre le proxénétisme. À ces évolutions se conjugue la profonde mutation de la prostitution au début des années 2000 : déclin de la prostitution dite traditionnelle des centres urbains, intensification des migrations liées au commerce sexuel de jeunes femmes en provenance d’Europe de l’Est et d’Afrique. La loi pour la sécurité intérieure de 2003 consacre alors un abolitionnisme sécuritaire. Si elle sanctionne le racolage actif et passif – avec pour ambition politique de « nettoyer » les centres urbains –, elle déploie aussi des mesures de protection pour les victimes de la traite qui dénonceraient les proxénètes. Gwénaëlle Mainsant montre alors comment cette approche de la prostitution aboutit à une mise en concurrence des services de police, non seulement sur les populations cibles mais aussi sur les motifs d’intervention, mettant à l’épreuve les modalités de renseignements des agents de la BRP sur le terrain. Le discours compassionnel, promulgué par la loi de 2016 sur la pénalisation des clients, se diffuse tout en restant éloigné des logiques d’action policières. Alors qu’« en l’espace d’un demi-siècle, la mondaine a été dépouillée de son autorité sur le sexe », la BRP se voit finalement prise dans les tensions du « gouvernement de la prostitution ».

En pratique, les policiers et les policières mènent un travail de « qualification » de la prostitution, et non plus de régulation. Autrement dit, l’enjeu de la police du sexe est de définir les illégalismes sur lesquels s’arrêter, de faire le tri entre échanges économico-sexuels légaux et illégaux ; et ce face à l’indétermination de la prostitution, où une même personne peut être envisagée comme victime de proxénétisme, coupable de racolage, en situation d’immigration irrégulière ou encore comme un indic. L’analyse de Gwénaëlle Mainsant montre alors comment ces opérations de qualification reposent sur le travail émotionnel des agents et s’inscrivent dans une division sexuée du travail policier, qui explique une gestion différentielle des illégalismes sexuels par la police. Le monopole masculin sur ces professions, où la virilité policière est érigée en performance, se révèle avoir un effet sur les cibles potentielles de la BRP. La priorité est donnée aux prostituées de genre féminin hétérosexuel, auprès desquelles l’ethos professionnel des policiers peut être déployé, tandis que la crainte de contamination du stigmate de certains publics conduit les agents à délaisser les enquêtes sur le proxénétisme dont sont victimes les homosexuels et transgenres, pourtant de plus en plus présent à Paris. L’enquête souligne que cette économie symbolique de la sexualité commerciale, façonnée par les acteurs engagés dans son contrôle, s’ancre dans une hiérarchie du prestige policier et des rapports de domination genrés. Cette approche du travail des policiers est novatrice tant elle invite à porter attention au rôle des affects pour « penser la part émotionnelle de la domination », notamment dans les professions de contrôle masculines, qui font rarement l’objet d’investigation sociologique.

Si la « mondaine » a marqué la police du sexe de mythes et de fantasmes – invoquant des cadors fliquant les frasques sexuelles, jouant d’obscurs réseaux où interagissent voyous, maquerelles et trafiquants d’obscénités –, la BRP demeure au cœur de discours médiatiques. Pour mieux appréhender l’identité professionnelle des policiers et policières de la prostitution, Gwénaëlle Mainsant s’intéresse à la manière dont les agents pensent leur métier face aux représentations construites par les médias. S’ils tiennent à distance les débats et controverses autour de la prostitution – qui, par ailleurs, ignorent la dimension opérationnelle de son contrôle par les agents –, ils se montrent particulièrement sensibles à la rhétorique policière des faits divers. Plus proches des réalités du terrain, ces récits contribuent à la construction d’une mémoire institutionnelle, dont la narration est coproduite par les policiers et policières, en étroite interaction avec les journalistes. Les fictions policières, vivement suivies par les agents, se présentent quant à elles comme « un répertoire positif dans lequel ils puisent pour construire une identité professionnelle valorisante autant que pour illustrer leurs dilemmes moraux et pratiques ».

En conjuguant les angles d’approche, Gwénaëlle Mainsant donne finalement à voir la « fabrique policière de la prostitution », soit comment les fonctionnaires de terrain, dotés d’une autorité étatique là où la prostitution n’existe pas légalement comme profession, la définissent par leurs représentations, leurs pratiques professionnelles et leurs savoirs opérationnels. Au fil d’une remarquable analyse enrichie d’archives et d’ethnographies, Sur le trottoir, l’État nous montre ainsi que « ce que l’on croit savoir de la prostitution est un savoir policier », celui d’une police du sexe qui se mue en police du genre.

Seuil, 2021
352 p. 24 €