Rue Tête d’Or à Éden d’Isabelle Sancy
Calvino, dans ses Villes invisibles, exclut « celles dont les éléments s’additionnent sans un fil qui les relie, sans règle interne, perspective ou discours ». Où est le fil de ce livre, dont le titre pourtant suggère un itinéraire, allant d’une rue au nom éclatant à la suggestion d’une terre promise ? On est tenté d’abord de se fier à ces chiffres, jamais expliqués, qui se situent au début de chaque séquence, mais ne forment pas un sens, et sont dans un ordre énigmatique, sautant de 80 à 153, s’agirait-il d’un ordre de composition, d’une sorte de chronologie, on ne sait pas. Alors, on se laisse aller à l’invitation à l’errance.
Cette ville innommée offre pourtant au premier abord l’inventaire rassurant des éléments attendus qui la composent : le château, la gare, le lycée, le palais de justice, la cathédrale, le théâtre, l’hôpital, la halle, la grand-place, les rues, les cafés… et même, ce qui la démarque, un port, des quais, un canal, la mer. Alors, une ville, ou plusieurs ? Une compression de souvenirs et de moments présents ? Très vite s’impose l’évidence d’un montage, suggéré par l’importance des mots qui architecturent l’absence de récit : surmonté, serti, disposé, ouvrant, tournant. La passante a bien évoqué le plaisir de se perdre, l’amusement de lire un plan, une carte, et de voir comment on s’était égaré, mais à présent l’évidence s’impose, elle ne va pas au hasard, elle cueille des moments, des fragments, des tessons – comme l’archéologue penché sur le site antique découvert grâce à un projet immobilier – et elle les combine pour en faire sa propre mosaïque.
Mosaïque étagée par le temps, ce qui apparaît d’abord par plusieurs allusions au site de la ville, qui dicte sa construction, et aux choix opérés par l’architecte, ainsi qu’à la « bigarrure architecturale » qui la caractérise au fil des siècles. Le temps est le grand architecte. Il rythme le quotidien de la ville, scansion du jour et de la nuit, l’heure du marché et l’heure de la fête, il impose le tempo de la marche, flânerie des promeneurs, des chalands, ou hâte des attardés qui se pressent en traversant le parc avant la fermeture des grilles. Mais plus profondément, le temps sculpte souterrainement la ville, fait surgir des images du passé, élégantes ou sinistres, calèches et cavaliers en filigrane derrière les automobilistes, mais aussi rappel de la place où avaient lieu les exécutions publiques. Et la ville moderne, contournée sûrement par les amateurs de vieilles pierres, comporte usines ou entrepôts, stations-service et autoroute, et les agences immobilières en embuscade, « notre place couverait du vide », il faut densifier tout ça ! Entre modernité et nostalgie, le texte s’écoule comme l’eau : « Tout bouge, pas le temps d’un arrêt sur image. »
Cette ville, ou ces villes, qui sait ? C’est un regard qui les saisit, qui restitue au lecteur couleurs et reliefs, mais pas le regard seul. D’autres sens sont convoqués, l’odorat : senteurs des gaufres et des roses, mais aussi les « relents atroces » des friches de misère. Surtout, ce qui saisit le mieux la ville, c’est le sentiment admirablement décrit d’être un corps entier dans l’espace, avec toutes ses sensations, où naît le projet amusé de fabriquer une cartographie des endroits frais au plus fort de la canicule. Et, plus discrètement, le sentiment d’être dans un espace genré : femme, on renonce à entrer dans un café, par appréhension des regards autres.
Et cette ville n’est pas vide. L’habitent d’abord, et il est bien de ne pas commencer par des humains, les cygnes, les libellules, les poissons, et puis des arbres : saules, rosiers, lierre. Et puis des personnages, mais anonymes, saisis au vol par la compassion ou la connivence de la passante, le mendiant, la fille qui mord dans son sandwich, la photographe, le marchand de pâté de tête qui vous reconnaît au bout de trois lundis de marché, et des silhouettes plus fugaces encore, esquissant des scènes amoureuses dans l’ombre d’une ruelle. Est-ce la sérénité de la passante qui suscite cette porosité des espaces, ces voisinages paisibles et rêveurs, comme cette contemplation collective de la pleine lune au travers d’une verrière de conte de fées ? Par moments, on frôle la magie, la ville échappe au réalisme : les toits, vus d’en haut, font songer à « une immense nappe d’écailles articulées quoique temporairement arrêtées dans leur mouvement » ; comme une sorte de dragon fabuleux, la halle du marché devient pays imaginaire ; l’hiver crée des féeries où les ponts du fleuve se soulèvent gentiment pour laisser passer le brise-glace et où les espaces gelés se découpent en jalousies de quartz sur les corps sculptés.
Magie fragile pourtant. « Nous voyons ce qui n’existe plus. » Une tâche est alors confiée à la passante, et par elle au lecteur : c’est par le regard que peut survivre la ville, il faut lui accorder un regard par jour au moins. « Regards dérobés des uns et des autres font alors peut-être vingt mille, ce qui est assez, en attendant, pour garder vivante la perle, dit-on. »