Notes de lecture

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Cherry de Nico Walker

juil./août 2019

#Divers

Nico Walker est un jeune vétéran de la guerre d’Irak, sept fois médaillé. Engagé volontaire, parce que, désireux, dira-t-il, «d’aider les gens», il a dix-neuf ans quand il rejoint les rangs de l’armée américaine. Après avoir reçu une formation de medic warrior (aide-soignant guerrier), il est envoyé en Irak où il participe durant onze mois, entre 2005 et 2006, à près de 250 missions. À son retour aux États-Unis en 2006, il quitte l’armée et entame une longue descente aux enfers. En 2012, il est condamné par un jury criminel de l’Ohio à onze ans d’emprisonnement pour une dizaine de braquages de banques. En 2013, alors qu’il purge sa peine, un éditeur lui propose d’écrire un livre. Au terme de cinq années de travail sortira Cherry. Livré à l’état brut, dans une langue âpre, sans pathos ni effet littéraire, c’est le récit tragique d’une guerre, d’un amour éperdu et d’une jeunesse sacrifiée.

En 2003, le narrateur a dix-huit ans. Dans la banlieue de Cleveland, il vit d’expédients et n’est assidu qu’aux cours d’anglais où il retrouve Emily dont il est tombé amoureux. En l’écoutant lui parler «de là où elle a grandi, des usines abandonnées et du cimetière, des endroits où elle s’est égratignée les genoux», sa voix l’a conquis. Lorsqu’elle lui annonce qu’elle va poursuivre ses études au Canada, il s’engage dans l’armée. Intégré au service santé, il reçoit la formation de medic warrior avant d’être affecté à la 4e division ­d’infanterie, déployée quelque temps plus tard en Irak. Avant son départ pour Bagdad, il épouse Emily : «Emily portait un blouson de mécanicien bleu avec un nom sur la poche de devant: MARIO. On aurait dit un ange. Et nous savions à ce moment-là que nous étions les deux plus beaux êtres au monde. Combien de temps cela a duré, je ne sais pas mais ç’a été vrai pendant au moins quelques minutes. »

En Irak, de jour comme de nuit, les patrouilles succèdent aux opérations spéciales, le plus souvent absurdes et gratuitement violentes. «Les gars de ­l’infanterie étaient chauds comme la braise […] Ils avaient tellement envie de tuer. Il y avait une confiance extravagante dans notre puissance de feu. […] On enfonçait des portes à coups de pied. Encore des bombes artisanales. Encore des portes.» Derrière les portes, des civils hadjis, femmes, hommes, enfants, vieillards, entassés avec leurs chiens et leurs chèvres. Exécutions sommaires, humiliations, coups répondent aux embuscades, aux explosions, aux corps calcinés, sans visage dont les lambeaux sont extraits des Humvee carbonisés. «Nous étions là pour nous faire défoncer-ou-tuer-par-des-bombes, nous étions là pour-perdre-notre-putain-de-temps-chaque-jour, mais personne ne nous croyait capables de véritablement combattre quelle que soit la signification qu’on donne à ce terme», observe le narrateur. Un jour, alors qu’il enveloppe dans une housse mortuaire le corps d’un hadji qu’il n’a pu sauver, deux femmes, l’une âgée, l’autre jeune et très enceinte, sortent en hurlant de leur maison et se tapent la tête contre terre, quand soudain : «Les tirs d’AK-47 ont commencé. En full automatique. Trois longues salves. Qui ont mis un terme à tout ça.» Onze mois après leur arrivée en Irak, ils se disent : «Nous avions perdu notre temps. Nous avions perdu. Les gens n’arrêtaient pas de mourir: tout seuls, par deux, pas de héros, pas de batailles. Rien. Nous étions juste de la piétaille, des épouvantails glorifiés.»

À son retour aux États-Unis, le narrateur quitte l’armée. Il divorce d’Emily parce qu’elle le lui a demandé, retourne dans l’Ohio où les nuits et jours sans sommeil se suivent, entre Xanax, coke, vodka et liaisons sans lendemain. Le New Yorker refuse de publier les poèmes à l’écriture desquels il s’est essayé. Puis il retrouve Emily. L’héroïne à laquelle elle a goûté va sceller leurs retrouvailles : «Emily et moi vivions ensemble. Les jours étaient lumineux […] Bien sûr l’avenir était sombre […] mais il n’y avait rien de plus beau qu’être jeune et sous héro.» La bourse pour le financement d’études des anciens combattants leur permet d’acheter leur dose quotidienne. «Une journée ne commençait que lorsque nous étions à court de dope et qu’il était temps d’aller en rechercher. […] Durant ces années-là, je ne dormais pas et quand je dormais je rêvais de violence. Je rêvais de l’Irak. Je mourais dans mes rêves et ne me réveillais pas. Dans mes rêves, j’étais mort puis je mourais un peu plus et quand je me réveillais, j’étais fatigué. Quoi qu’il arrive, j’étais malheureux.» Les médecins psychiatres qu’il consulte, soit le prient de se taire et le soumettent à des tests cognitifs, soit lui rétorquent, lorsqu’il leur dit souffrir d’une névrose post-traumatique depuis son retour d’Irak, qu’à l’époque où il y était, la guerre de toute façon était terminée…

Décrocher se révèle impossible pour l’un comme pour l’autre : «Nous deux ensemble, c’était une forme de suicide. Un vrai travail d’équipe pour foutre sa vie en l’air à ce point-là.» Jusqu’au jour où la faculté lui retire les aides financières qui lui sont allouées et lui demande de rembourser. Pour se procurer de l’argent, il commence à braquer des banques, des petites agences de quartier. Le butin est chaque fois de quelques milliers de dollars, de quoi tenir quelques jours avant de recommencer. «Je devenais triste à mourir quand je pensais à Emily, je savais que je ne serais pas là pour elle, parce que je serais bientôt en prison. Je me demandais ce qui lui arriverait et ce qu’elle ferait.»

Un jour, en sortant d’une banque, il a juste le temps de faire quelques pas : «Le truc important c’est de ne pas courir… L’herbe est comme une adolescente… Il y a tout un tas d’étourneaux qui se bagarrent pour un tas d’ordures bien juteux… Voilà la beauté des choses qui me fout le cœur en l’air. J’aimerais pouvoir m’allonger dans l’herbe et me détendre un peu mais évidemment c’est impossible… Les sirènes hurlent à présent, elles tournent au coin de la rue. Et je me sens en paix.»

Si Walker précise que Cherry est «une œuvre de fiction, que ces choses-là n’ont jamais eu lieu, que ces gens n’ont jamais existé», la réalité dans ce qu’elle a de plus effroyable n’est jamais loin.

Lors de son procès, un médecin psychiatre ayant examiné Walker dira de lui qu’il est l’un des pires cas de syndrome post-traumatique qu’il ait vus durant toute sa carrière. En décembre 2018, 50 000 vétérans de l’armée américaine ayant servi en Irak ou en Afghanistan introduisaient, avec l’aide des étudiants en droit de l’université de Yale, une première action de groupe contre l’État fédéral devant un tribunal américain, afin d’obtenir réparation du préjudice que leur avait causé un syndrome post-traumatique non diagnostiqué qui les avait conduits à commettre des infractions.

 

Les Arènes, Traduit par Nicolas Richard, 2019
432 p. 20 €