Israël, de la crise à la tragédie. Journal de l’année 2023 de Saul Friedländer

Traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj


L’historien israélo-américain de la Shoah, Saul Friedländer, a publié ces dernières années ses mémoires et des essais sur des grandes figures littéraires1. L’actualité israélienne de l’année 2023, avec la tentative de réforme du système judiciaire par le gouvernement de Benyamin Netanyahou, l’a conduit à reprendre la plume sur son pays, ce qu’il n’avait pas fait depuis 19692.

Dans Israël, de la crise à la tragédie, Friedländer tient le journal des événements de 2023. La première partie, jusqu’en juillet, concerne la crise liée à la réforme judiciaire voulue par la coalition de droite et d’extrême droite et visant à affaiblir ce pouvoir au profit de l’exécutif. À cela s’ajoute la tentative de Netanyahou d’assurer sa survie politique. En réaction, de nombreuses manifestations de l’opposition et de la société civile eurent lieu en défense de la démocratie. Si cette partie a été publiée de manière indépendante en Allemagne, la version française la prolonge avec une seconde, écrite après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre. L’historien évoque alors la guerre livrée par l’armée israélienne au groupe terroriste, avec ses répercussions tragiques sur les civils palestiniens. Friedländer ne manque pas de faire le lien entre ces deux séries d’événements : l’affaiblissement et l’impréparation du pays, dus à sa crise interne, ouvrent la voie au drame du 7 octobre et à ses réponses militaires. Dans ce journal, écrit en Californie où il réside désormais, Friedländer retranscrit les événements, les commente, en apportant une profondeur historique, parfois issue de son expérience personnelle israélienne. Les entrées du journal sont ponctuées d’attentats terroristes, suivis de leur répression, tel un cercle vicieux rythmant la vie quotidienne israélo-palestinienne.

Concernant la situation politique, l’historien établit un parallèle entre Israël et la montée en puissance des populismes de droite en Occident. Il présente les différents partis de la coalition, de l’opposition et les principales personnalités politiques d’extrême droite : Yariv Levin, ministre de la Justice (Likoud) et auteur de la réforme, Bezalel Smotrich, ministre des Finances (parti Sionisme religieux), ou encore Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale (groupement Force juive). Il ne mâche pas ses mots les concernant, qualifiant à plusieurs reprises Ben-Gvir de « clown », tout comme il dénonce la corruption et les mensonges de Netanyahou, prêt à tout pour durer et éviter les procès dont il fait l’objet.

Israël est une société fracturée (« de castes ») où règne le mépris, voire le « racisme », entre différents groupes : les Ashkénazes qui dominent l’élite du pays et sont majoritairement progressistes, les Séfarades maltraités depuis la fondation du pays et en proie à un fort ressentiment qui alimente le vote pour l’extrême droite, les Arabes, qu’ils soient Israéliens et considérés comme des citoyens de seconde zone ou Palestiniens. Si ces divisions ont toujours existé depuis la naissance de l’État, elles sont exacerbées par la montée en puissance des partis religieux, du fait d’une dynamique démographique en leur faveur, entraînant en retour le recul des juifs libéraux. Paradoxalement, les fréquentes guerres qui ont jalonné son histoire ont peut-être joué le rôle de ciment national. Friedländer évoque déjà l’hypothèse d’une attaque de l’Iran, principal soutien du Hamas, comme une source d’union nationale. Dans cette crise, l’armée joue un rôle particulier. Celle-ci se situe plus à gauche que dans d’autres pays, d’autant que les ultrareligieux, au poids croissant, ne participent quasiment pas à la défense du pays, contrairement aux laïcs. Ce paradoxe explique les protestations d’une partie de l’armée, notamment ses réservistes, face à la réforme judiciaire.

Friedländer insiste à plusieurs reprises sur les liens unissant question palestinienne et démocratie : « Les territoires occupés se sont mués en cancer dans le corps politique israélien et, plus encore, dans la société israélienne. » La guerre des Six-Jours a ainsi constitué un tournant dans l’histoire du pays en donnant naissance à une « pulsion messianique  » et au désir d’un Grand Israël. Ce faisant, les partis religieux et les colonies – dont le développement est aussi consécutif de problématiques immobilières pour les Israéliens – sont deux des principaux maux contemporains d’Israël pour Friedländer. En face, la population palestinienne s’est radicalisée à cause de la situation qui lui est imposée. Elle est représentée, à Gaza, par un Hamas qui rejette l’existence d’Israël, quand l’Autorité palestinienne et son dirigeant actuel sont discrédités. Par ailleurs, comment la nation israélienne peut-elle concilier démocratie et prétention à être l’État des juifs, se demande l’historien ? Cette contradiction se retrouve dans le statut des Arabes israéliens qui ne sont pas à égalité avec les citoyens juifs.

L’historien plaide inlassablement pour une solution à deux États, même si celle-ci n’a jamais été aussi lointaine du fait du refus des extrêmes de tout bord, mais pas seulement. Ce refus est accentué depuis le traumatisme du 7 octobre du côté israélien. Pourtant, écrit Friedländer : « La question palestinienne est au cœur de notre dilemme d’ensemble, de notre maladie politique, de notre malaise social à long terme et de notre recours constant à la violence.  » Bien que pessimiste, il conserve l’exigence morale de trouver une solution de coexistence pacifique, ou du moins d’essayer, en bannissant dans un premier temps les abus les plus flagrants comme le mouvement de colonisation. La paix implique de prendre des risques. Du fait des méfiances et des haines réciproques, elle ne pourra être qu’un processus graduel avec la médiation d’un tiers comme les États-Unis. Le 7 octobre a apporté un défi supplémentaire : Israël ne doit pas seulement gagner contre le Hamas mais également préparer une paix durable. Or les plans de sortie du conflit sont soit inexistants, soit irréalistes.

Friedländer reste attaché à Israël, même s’il estime que certains des agissements de ses gouvernants contribuent en partie à la montée de l’antisémitisme ou, plutôt, donnent un prétexte à sa résurgence actuelle. Pour lui, toute critique d’Israël n’équivaut pas à de l’antisémitisme, même si les deux peuvent se rejoindre. L’antisémitisme peut être identifié par un « ton » particulier, le plus souvent haineux. S’il reconnaît pleinement les dérives de l’occupation israélienne, il rappelle aussi la violence palestinienne et le rejet pur et simple de l’existence d’Israël par certaines franges de la population, en premier lieu le Hamas, qui ajoute une dimension religieuse à son combat. Ce refus est symétrique de celui de l’extrême droite israélienne concernant la reconnaissance d’un État palestinien. Il souligne au passage que le sionisme a sûrement permis de sauver près d’un demi-million de Juifs de l’Holocauste en leur offrant un refuge. Outre son analyse de la société israélienne, il scrute l’évolution du soutien des sociétés occidentales (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne et France) envers Israël et constate un glissement propalestinien de leurs opinions publiques, encore plus après les réponses militaires au 7 octobre. Il pressent d’ailleurs les conséquences du conflit sur les élections présidentielles américaines, en défaveur des Démocrates.

Les horreurs du 7 octobre ont révélé l’impréparation du pays, l’échec de ses services secrets et de son armée, tout comme la responsabilité du gouvernement dans sa réponse inadéquate face aux attaques terroristes du Hamas, qui semble avoir profité de la division du pays occasionnée par la réforme judiciaire. Il est vrai que la réplique à ces massacres est un « casse-tête ». L’intervention était nécessaire pour mettre hors d’état de nuire le Hamas, mais au risque de s’isoler sur la scène internationale. Friedländer suit la montée de l’antisémitisme sur les campus américains, en Grande-Bretagne, et constate le soutien de partis d’extrême droite à Israël, du fait de leur rejet de l’immigration et de l’islam. Il relève aussi les réactions des pays arabes, qui refusent leur entrée aux Palestiniens fuyant Gaza. L’un des objectifs de l’opération du Hamas était d’empêcher une normalisation des relations entre Israël et les pays arabes, alors en cours, au détriment de la résolution de la question palestinienne. Outre les massacres et la prise en otage d’Israéliens, les membres du Hamas n’hésitent pas à utiliser les populations civiles palestiniennes comme des boucliers humains et à installer leurs centres de commandement dans des hôpitaux.

Le désarroi de l’historien est sensible dans ses entrées post-7 octobre. Il s’avoue mal à l’aise lorsque la référence à l’Holocauste est mobilisée, d’un côté comme de l’autre. Il réfute par ailleurs le qualificatif de génocide concernant la réponse militaire israélienne, le justifiant par l’ordre d’évacuation des populations de Gaza donné par Israël. Outre la perte du sentiment (peut-être erroné) de sécurité des Israéliens, Friedländer montre bien toute la dimension tragique et insoluble de la situation. Toutefois, en dépit de ses désillusions sur Israël, par rapport aux espoirs post-Shoah, il trouve des motifs d’optimisme dans les réactions de la société civile, que cela soit pendant les manifestations ou lors des secours apportés aux victimes du 7 octobre.

L’adoption de la forme diariste n’est pas étonnante – sans être rassurante – de la part de Friedländer, puisqu’il l’a tant utilisée comme source pour son chef-d’œuvre L’Allemagne nazie et les Juifs3. Son journal éclaire avec finesse et sensibilité la situation politique interne à Israël, en grande partie recouverte depuis le 7 octobre par le conflit à Gaza. Ses propos illustrent le chemin de crête emprunté par sa réflexion à la fois lucide et responsable.

  • 1. Saul Friedländer, Kafka. Poète de la honte, trad. Nicolas Weill, Paris, Seuil, 2014 ; Où mène le souvenir. Ma vie, trad. Jacques Dalarun, Paris, Seuil, 2016 ; et À la recherche de Proust, trad. Alexandre Pateau, Paris, Seuil, 2021.
  • 2. S. Friedländer, Réflexions sur l’avenir d’Israël, Paris, Seuil, coll. « Histoire immédiate », 1969.
  • 3. S. Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs, t. I, Les Années de persécution (1933-1939), trad. Marie-France de Paloméra, et t. II, Les Années d’extermination (1939-1945), trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1997 et 2008.
Grasset, 2024
384 p. 24 €