Edith Bruck, sans prier Dieu

La poétesse juive hongroise Edith Bruck a bénéficié en 2022 d’une actualité éditoriale riche et bienvenue. Dans Le Pain perdu, elle livre son témoignage de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale. Avec La Voix de la vie, elle propose un recueil de poèmes qui sont autant de cris de vérité. Enfin, C’est moi, François relate sa rencontre troublante avec le pape François.


En 2021, une rescapée de la Shoah, Edith Bruck, connaissait un grand succès éditorial en Italie avec son récit autobiographique, Le Pain perdu. L’année suivante, l’extrême droite remportait les élections parlementaires, cent ans après la marche sur Rome de Mussolini. Triste paradoxe dont l’histoire semble avoir le secret. Écrivaine, dramaturge et documentariste – entre autres –, Edith Bruck est aujourd’hui âgée de plus de 90 ans. Son œuvre bénéficie d’une réception tardive en France. Les premières traductions de ses livres sont dues à Patricia Amardeil aux Éditions Kimé, entre 2015 et 2018, mais c’est grâce au Pain perdu que les Éditions du Sous-Sol et Payot ont entrepris de publier, en 2022, quelques-uns de ses derniers ouvrages, tous traduits par René de Ceccatty.

Si c’est une femme

Dans Le Pain perdu, Edith Bruck revient sur sa vie et, en particulier, sur son expérience de l’Holocauste. Née en 1931 dans un village hongrois, petite dernière d’une famille nombreuse juive, élevée par une mère assez dure et très croyante, Edith est une bonne élève, rapidement prise dans la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, entre nazisme et hostilité raciste de la population magyare. Ce sont d’ailleurs des gendarmes hongrois qui conduisent la rafle qui emporte sa famille, en 1944, soit un an avant la fin du conflit : « On aurait dit l’exode d’Égypte, mais sans Moïse, sans que l’Éternel apparaisse, et, à la place de la mer Rouge, ce sont les wagons de bestiaux qui se sont ouverts, dans un bruit déchirant, et le troupeau humain y a été poussé avec violence. »

La déportation provoque un sentiment de vieillissement précoce chez la jeune fille. Outre l’horreur de l’entrée dans l’inconnu à l’arrivée à Auschwitz, elle est séparée de ses parents, assassinés peu après. Elle reste heureusement avec sa grande sœur Judit. Les sœurs sont ensuite transférées à Dachau, puis affectées à une cuisine d’officiers de l’armée de terre. Transportées de camp en camp, elles passent par Bergen-Belsen avant d’être libérées par les Américains. À chaque fois, Edith Bruck relate les différents épisodes qui expliquent sa survie miraculeuse.

Les deux sœurs éprouvent une grande déception à leur retour à Budapest, même si plusieurs membres de leur fratrie sont encore en vie. Elles rencontrent notamment l’animosité des habitants de leur village d’origine. Leur maison a été dévastée et leurs souvenirs personnels jetés dans la boue et les excréments. Sa sœur aînée part pour la Palestine, où elle la rejoint plus tard, ayant d’abord souhaité commencer à écrire. Là-bas, Edith se marie une première fois à un marin juif hongrois. Comme il est violent, elle divorce de celui-ci, fait un second mariage, blanc cette fois, pour échapper au service militaire israélien qui concerne les divorcées. Elle fuit à Athènes et intègre une troupe de danseuses. Le retour à la vie « normale » est difficile.

À l’occasion d’une tournée, elle arrive en Italie, qu’elle envisage assez vite comme son nouveau foyer. L’italien deviendra sa langue d’écriture. Elle découvre Rome et, grâce à ses compétences linguistiques, travaille d’abord dans un institut de beauté fréquenté par des célébrités. Elle rencontre celui qui partagera sa vie, le poète et cinéaste Nelo Risi, et publie son premier livre. Sa carrière très riche et diverse, longue d’une soixantaine d’années, est finalement peu évoquée. Elle livre en revanche ses inquiétudes quant à la situation politique contemporaine, avec le retour des héritiers du fascisme, et se remémore avec nostalgie sa jeunesse hongroise d’avant la catastrophe.

Son récit se termine sur une émouvante « lettre à Dieu », invoqué sans cesse par sa mère, et dont elle déplore l’absence, l’abandon ou l’impuissance face à l’injustice. Edith Bruck, habitée du même sens du devoir de mémoire que son ami Primo Levi, prie pour conserver sa mémoire jusqu’à la fin et continuer à témoigner dans les écoles et universités. Lors de ses interventions dans ce cadre, les trois questions qui lui sont le plus fréquemment posées tournent autour de sa croyance en Dieu, d’un potentiel pardon pour ses persécuteurs ou de la haine qu’elle pourrait éprouver à leur égard. « Ce n’est qu’à la troisième que je peux apporter une réponse certaine : pitié oui, envers n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre », conclut-elle.

Écrire de la poésie après Auschwitz

La Voix de la vie, un recueil de poèmes, prolonge cette lettre, puisque l’écrivaine a toujours envisagé la poésie comme une prière, un cri de la vérité. Traductrice de poèmes du hongrois vers l’italien, Edith Bruck était mariée à un poète, également traducteur d’auteurs français. En parallèle de son œuvre en prose, principalement romanesque, Edith Bruck a publié cinq recueils de poésie, dont une partie a déjà été traduite en français sous le titre de Pourquoi aurais-je survécu ? (Rivages, 2022). La présente anthologie livre les poèmes non traduits dans la précédente, à l’exception d’un long texte. Comme l’éditeur et écrivain René de Ceccatty le note dans son avant-propos, « la plupart [de ses poèmes] sont des sortes d’aphorismes, constituant un manuel de sagesse dépourvu de sentiments violents, mais toujours conscient des meurtrissures que l’humanité a imposées à l’humanité ». Ils évoquent la Shoah, sa mère, l’amour et ses tourments, la solitude. Ils témoignent d’une sensibilité écologiste et de la survivance de l’espoir au milieu de la tourmente.

Force et émotion se dégagent tout particulièrement de son dernier recueil, en date de 2021. La Seconde Guerre mondiale est paradoxalement plus présente dans ces poèmes, comme en écho au retour de l’extrême droite en Europe : « Dans les écoles / l’Histoire stagne / et la vague noire / et la même armée / contre les Juifs et les Noirs / est à nos portes. » Le poème « Les Vieux » traduit son expérience de la vieillesse de manière touchante. Ses textes sont marqués par la lucidité et la crainte, et laissent pourtant deviner un sentiment intact de responsabilité : « Le partage dès la petite enfance / est créateur de paix / d’un monde nouveau / qui n’a jamais existé. / Le pourrait-il jamais ? / Cela ne dépend que de nous,  / sans prier Dieu,  / la responsabilité / de tous les maux du monde / nous incombe. » Enfin, outre le confinement lié à la pandémie de Covid, plusieurs de ses poèmes parlent de l’absence de Dieu, ce qui n’a pas empêché le pape de s’intéresser à Edith Bruck.

Le pape et moi

Dans sa préface à C’est moi, François, le pape rappelle les circonstances de leur rencontre. C’est après avoir lu un entretien qu’elle avait donné dans la presse romaine, ainsi que la « lettre à Dieu » du Pain perdu, que le souverain pontife a décidé de lui rendre visite. Selon lui, Edith Bruck « était parvenue à trouver dans sa vie, et ensuite à transmettre dans son œuvre littéraire, différentes “lumières” dans un des abîmes les plus ténébreux de l’histoire de l’humanité ». Elle incarne à la fois une « mémoire vivante » et une leçon d’espérance.

Lors de leurs différentes rencontres, ils échangent des cadeaux liés à l’histoire du judaïsme, discutent de la Shoah, mais aussi de leur quotidien de personnes vieillissantes. Olga, l’aide ukrainienne d’Edith Bruck, est rattrapée par la tragédie de la guerre que son employeuse croyait disparue sur le sol européen. L’écrivaine livre ainsi le récit d’une rencontre troublante et d’une affection inattendue pour le pape. Le tout est entrecoupé de ses poèmes et de ceux de son défunt mari.

Cette amitié est aussi symbolique de la recherche de pardon du pape pour le comportement du Vatican vis-à-vis des juifs – de l’antijudaïsme chrétien à l’absence de dénonciation de la Shoah. Dans sa postface, Noemi Di Segni, présidente de l’Union des communautés juives italiennes, aborde le devoir de mémoire incarné par Edith Bruck, son désir de paix et la réconciliation entre les religions voulue par le pape François. La vie et la personnalité attachantes d’Edith Bruck nous rappellent que les derniers témoins de la Shoah n’ont jamais été aussi précieux qu’à notre époque1.

  • 1. Signalons également Ginette Kolinka, avec Marion Ruggieri, Une vie heureuse, Paris, Grasset, 2023.

Le Pain perdu
Edith Bruck
Trad. par René de Ceccatty
Éditions du sous-sol, 2022, 176 p., 16, 50 €

La Voix de la vie. Poèmes
Edith Bruck
Trad. par René de Ceccatty
Rivages, 2022, 200 p., 9 €

C’est moi, François
Edith Bruck
Trad. par René de Ceccatty
Préface du pape François, postface de Noemi Di Segni
Éditions du sous-sol, 2022, 144 p., 13 €