Le projet émancipateur d’André Gorz
Dans Découvrir Gorz (Éditions sociales, 2025) et L’Écologie libertaire d’André Gorz (Presses universitaires de France, 2025), Céline Marty souligne la cohérence et la pertinence contemporaine de l’éco-socialisme d’André Gorz (1923-2007). Son projet émancipateur est en effet l’idéal d’une autogestion du travail, des besoins et du temps.
Le grand nombre de publications récentes concernant l’histoire des idées écologistes témoigne du fait que nous sommes loin de partir de zéro afin d’imaginer d’autres sociétés que celle qui nous apparaît à la fois indépassable et insoutenable1. Parmi les acteurs de ce mouvement éditorial, citons une maison comme Wildproject, la collection « Précurseur·es de la décroissance » des éditions Le Passager clandestin, ainsi que les nombreuses rééditions et synthèses d’auteurs associés à l’écologie2. Parmi les auteurs bénéficiant de ce regain d’intérêt, André Gorz figure en bonne place3. En 2023, la philosophe Céline Marty lui a consacré sa thèse de philosophie, dont découlent deux livres bien différents publiés début 2025 : Découvrir Gorz aux Éditions sociales et L’Écologie libertaire d’André Gorz aux Presses universitaires de France. En creux, ces deux livres répondent à la question de la pertinence de l’œuvre de Gorz pour notre époque, alors que son contexte d’élaboration diffère du nôtre et qu’elle prend naissance intellectuellement dans une période encore plus reculée.
Une œuvre foisonnante
Comment réconcilier les différentes facettes de la carrière et surtout de l’œuvre d’André Gorz (1923-2007) ? Proche de Sartre, dont il reste fidèle à l’existentialisme toute sa vie, journaliste au Nouvel Observateur, essayiste, infatigable analyste de l’évolution du travail et de ses conséquences sociales, compagnon route de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), intellectuel inspirateur des premiers partis écologiques, Gorz multiplie par ailleurs les échanges avec d’autres penseurs contemporains, de Herbert Marcuse à Ivan Illich, en passant par Alain Touraine, pour n’en citer que quelques-uns.
Le corpus rassemblé par Céline Marty dans son anthologie Découvrir Gorz donne à voir la diversité des réflexions de Gorz et leur rapport à l’histoire des idées et au contexte de la seconde moitié du xxe siècle, en particulier avec l’émergence de nouveaux mouvements sociaux et la reconfiguration de la place du mouvement ouvrier. Un extrait de texte – souvent relativement difficile à trouver – est à chaque fois présenté, contextualisé et commenté. Cette sélection permet de saisir chronologiquement et thématiquement le développement de l’œuvre et de la pensée de Gorz. Les analyses et explications de Céline Marty sont le plus souvent limpides, les prolongements bibliographiques bien choisis.
Ces textes conservent leur pertinence pour notre époque, puisqu’ils font le lien entre luttes écologiques et sociales. En effet, Gorz n’a jamais cessé d’envisager ensemble ces deux dimensions. Comme l’écrit Céline Marty : « Gorz est un penseur de l’éco-socialisme, courant qui articule la transformation des modes de vie en fonction des valeurs de justice sociale et d’égalité issues des traditions socialistes antérieures, avec les bouleversements matériels engendrés par la crise écologique. » Que cela soit au sujet des évolutions du travail ou de la technique, Gorz se pose toujours la question du potentiel émancipateur de chaque nouvelle situation et des acteurs susceptibles d’incarner ces nouvelles luttes.
Ces quatorze textes permettent ainsi de revenir sur les influences existentialiste et marxiste qui déterminent sa conception de la liberté, sur sa critique de l’emploi capitaliste, de l’aliénation des besoins et du travail. L’autogestion est envisagée par Gorz comme une « réforme révolutionnaire ». Il s’inspire d’expériences concrètes d’autogestion à l’Est. D’autres extraits permettent d’avoir un aperçu de sa techno-critique, de sa critique de l’Université ou encore de sa conception de la décroissance et de l’écologie libertaire. Enfin, dans une dernière période, Gorz s’intéresse à l’émancipation du salariat, à la réduction du temps de travail et plus largement à l’autogestion du temps, grâce à la mise en place d’un revenu inconditionnel.
L’autogestion
L’exposition de la cohérence de la pensée de Gorz est au cœur de L’Écologie libertaire d’André Gorz, ouvrage plus ambitieux dans son propos et à la tournure plus académique. Céline Marty propose à la fois une analyse et une synthèse de son œuvre, ce qui l’amène à résumer des éléments déjà parfois bien connus de celle-ci. Son travail témoigne de sa connaissance approfondie de l’œuvre de Gorz, autant publiée qu’issue d’archives conservées à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC).
Céline Marty revient sur le constat d’une œuvre et d’une réception en apparence très hétérogènes. Les malentendus sur les écrits de Gorz ont été à l’origine de critiques, fréquemment rétrospectives. Ses affinités avec la deuxième gauche et sa réflexion sur le revenu universel ont conduit certains à l’interpréter comme un abandon des luttes pour transformer le travail de sa part, voire à faire de lui un néolibéral en puissance. Son écologie a pu être qualifiée de techno-solutionniste ou d’anthropocentrée. Le livre de Céline Marty entend répondre à ces critiques tout en montrant la cohérence de la pensée de Gorz, via le recours aux méthodes de la philosophie sociale et de l’histoire des idées, autrement dit « reconstituer, en contexte, les problèmes vécus par les acteurs et théoriciens, qui analysent leur situation et construisent un idéal normatif pour la transformer ».
Comme cela a été évoqué précédemment, André Gorz peut être rattaché à l’éco-socialisme du fait de sa critique à la fois sociale et écologique du capitalisme. Il dénonce ainsi la domination du capitalisme sur l’homme et la nature. Sa recherche de solutions est guidée par un idéal de justice sociale et par la prise en compte des dégâts de la production sur la nature. Il estime aussi nécessaire une détermination démocratique des besoins avec l’autonomie en ligne de mire. Céline Marty résume ainsi le cœur de la thèse de Gorz, que son propre livre développe en quatre temps : « Gorz pointe l’aliénation du sujet dans toutes ses conditions matérielles d’existence, dans la production et les besoins ; son projet émancipateur s’articule autour de l’idéal d’une autogestion du travail, des besoins et du temps. »
Céline Marty soutient que Gorz reste fidèle tout au long de sa vie à son héritage existentialiste et marxiste ; il n’évoluerait qu’à la marge à la suite de ses rencontres avec d’autres grands penseurs. Au contraire, Willy Gianinazzi décèle une rupture dans sa pensée avec la découverte de l’écologie par Gorz. Gorz aurait toujours été guidé, selon Céline Marty, par l’interrogation suivante : comment le sujet peut-il reprendre le contrôle de la finalité de ses actions ? Ce désir de liberté s’inscrirait dans un cadre d’action collective où prévalent les idées de justice sociale et d’émancipation. La liberté s’oppose ici à la domination qui engendre l’aliénation. Ce questionnement est-il encore valable à notre époque, où semble dominer la « surpuissance » mettant en péril de nombreux équilibres naturels ? Céline Marty répond par l’affirmative : il s’agit de maîtriser à nouveau les conséquences de nos actes individuels et collectifs. Autrement dit, « l’écologie politique vise à dépasser le sentiment d’impuissance pour reprendre du pouvoir sur l’existence ».
L’insistance sur l’autogestion trouve un écho particulier dans le contexte des années 1950, période durant laquelle cette notion connaît un regain d’intérêt. Concept plus concret que celui d’autonomie, l’autogestion est alors mise en œuvre de manière significative en Yougoslavie. Elle se manifeste par une action directe sur les conditions de production, dans une perspective à la fois immédiate et révolutionnaire à plus long terme, en s’appuyant sur le rôle central des syndicats. À partir de cette application au domaine de la production, André Gorz étend le principe d’autogestion à la détermination des besoins et à la gestion du temps, en faisant ainsi le socle d’un projet d’émancipation globale. Ce projet touche l’ensemble des sphères de l’existence humaine et constitue un fil rouge dans l’évolution de la pensée de Gorz, lui assurant sa cohérence malgré la diversification progressive de ses centres d’intérêt, notamment à partir de sa prise en compte des enjeux écologiques. Céline Marty qualifie l’écologie de Gorz de « libertaire », bien que Patrick Chastenet ne l’inclue pas dans la sphère anarchiste, du fait de son éloignement, du moins explicite, de cette tradition.
L’autogestion constitue donc un horizon normatif et émancipateur, permettant de juger de développements contemporains à son aune. Ainsi, Gorz estime qu’il convient de privilégier les énergies renouvelables face au nucléaire, car les premières permettent une gestion décentralisée, contrairement à l’atome, fortement centralisé. Cette grille de lecture reste féconde pour nos défis contemporains, en dépit d’un contexte bien différent de celui de Gorz, du fait de l’accélération de la crise écologique. Céline Marty pointe également les effets actuels et à venir du réchauffement climatique sur le corps au travail qui, loin de remettre en cause les propos de Gorz, valide ainsi ses réflexions sur le nécessaire ménagement des besoins, de la production et des producteurs. Il en va de même pour le recours à la technique face aux périls écologiques. Ses questions sont encore les nôtres : quel contrôle exercer sur la technologie, au risque de la fuite en avant ? La notion de sobriété rejoint la détermination et la limitation de nos besoins, sur lesquelles il n’a jamais cessé d’insister, tout comme la nécessité de mettre en œuvre des processus de délibération démocratique pour changer nos sociétés.
Céline Marty n’ignore pas pour autant certaines lacunes de sa pensée : le flou sur l’organisation de certains mécanismes qu’il appelle de ses vœux, l’indétermination concernant le rôle et la place de l’État pour gérer le travail et répondre à certains besoins. Son œuvre n’en reste pas moins ouverte et donc toujours utile. Cette remarque finale peut d’ailleurs s’appliquer à d’autres penseurs de l’écologie, dont les propos se limitent rarement à ce seul champ et s’articulent le plus souvent à des réflexions sociales larges.
- 1. Et cela sans avoir à remonter aussi loin que l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow dans Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, trad. Élise Roy, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021.
- 2. Voir Patrick Chastenet, Les Racines libertaires de l’écologie politique, Paris, L’Échappée, 2023 ; et Jean Jacob, Figures de l’écologisme. De la science à la politique, Paris, Le Cavalier bleu, 2024.
- 3. Outre le travail de passeur de son ami Christophe Fourel (voir, sous sa dir., André Gorz. Un penseur pour le xxie siècle [2009], Paris, La Découverte, 2012 et la réédition augmentée de sa Lettre à G. André Gorz en héritage [2017], Bordeaux, Le Bord de l’eau, coll. « La Bibliothèque du Mauss », 2023), Gorz a fait l’objet d’une biographie fouillée par Willy Gianinazzi (André Gorz. Une vie, Paris, La Découverte, 2016), d’une anthologie (Leur écologie et la nôtre. Anthologie d’écologie politique, éd. Françoise Gollain et W. Gianinazzi, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2020) et de l’édition d’inédits. La publication systématique de ses œuvres complètes fait toutefois encore défaut.
Découvrir Gorz
Céline Marty
Éditions sociales, 2025, 184 p., 12 €
L’Écologie libertaire d’André Gorz. Démocratiser le travail, libérer le temps
Céline Marty
Presses universitaires de France, 2025, 400 p., 23 €