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Notes de lecture

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Variations Claude Imbert sous la dir. de Claire Brunet, Frédérique Ildefonse et Sandra Laugier

Parfois, la pensée de certains philosophes se diffuse non seulement grâce à leurs écrits mais aussi à travers leur enseignement : quand ils ont le charisme des « passeurs », pour reprendre l’expression de Serge Daney, ces pédagogues laissent une empreinte durable sur leurs disciples. C’est précisément ce qui a motivé Claire Brunet, ­Frédérique Ildefonse et Sandra Laugier à coordonner un recueil de textes destinés « à contribuer à la reconnaissance de l’œuvre de Claude Imbert », leur professeur de philo­sophie à l’École normale supérieure.

Sandra Laugier explique ce lien au début de son article : « On a pu parfois me demander avec curiosité comment quelqu’un qui avait travaillé sur Quine et fait une thèse sur sa conception de la logique avait pu ensuite poursuivre avec Wittgenstein, Cavell, jusqu’à l’éthique du care, la culture populaire, le cinéma. À cela, il y a une réponse, Claude Imbert. » Au-delà de l’expression pudique d’une admiration qui perdure, les différents textes réunis dans cet ouvrage permettent d’approcher la pensée de la philosophe et son itinéraire. Elle traduit les Écrits logiques de Gottlob Frege en 1971, au moment où Lévi-Strauss clôt le cycle des Mytho­logiques. Elle poursuit cette étude dans l’observation de la force de la syntaxe à travers « la géométrie des modalités subjectives » de Port-Royal, école où elle voit un premier modernisme, qui précède ceux de Baudelaire, Lévi-Strauss et Merleau-Ponty. Intéressée par les nouvelles formes de l’observation participante, dans son Lévi-Strauss de 2008, elle décèle l’héritage janséniste dans la méthode anthropologique.

Parallèlement, Claude Imbert s’est penchée sur l’apport de ­Merleau-Ponty, intégrant la littérature et la peinture dans les œuvres de pensée lorsqu’il affirmait : « Cézanne pense en peinture. » Dans son article, «  Formes logiques, formes sensibles », Martine de ­Gaudemar développe cet aspect : « Claude Imbert nous a instruits des leçons de Merleau-Ponty: si la philosophie a encore un avenir, c’est qu’elle a un dehors et peut entrer en dialogue avec d’autres expériences fondamentales de la pensée qu’il n’est plus question de lui subordonner. » La filiation normalienne est ici intéressante puisque ­Merleau-Ponty reprenait cette expression à un autre élève d’Ulm, Cavaillès, et que Claude Imbert a aussi travaillé sur l’importance de la génération de 1945… sans compter ses articles sur Warburg, Manet, Boas, entre autres.

Cette ouverture sur le dehors de la philosophie, Claude Imbert l’a également appliquée dans sa pratique pédagogique, par exemple, dans les années 1980, en invitant Stanley Cavell à l’Ens. Le recueil comporte une retranscription de cette intervention légendaire, qui relance des études philosophiques consacrées au cinéma, un peu figées jusqu’alors dans l’admiration – justifiée – de L’Image-temps de Deleuze. En cela, Sandra Laugier et Élise Domenach ont pris le relais pour faire connaître les travaux de ce penseur américain qui incitait à déceler « l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire » plutôt qu’à pister l’invisible.

La démarche pédagogique qui consiste à mettre la philosophie au risque des sciences sociales, des arts, du dehors, semble avoir été précieuse pour ces élèves qui la recevaient dans le cadre d’un enseignement de l’Ens délocalisé à Jourdan, dont Danièle Cohn nous rappelle que les normaliens d’Ulm l’appelaient Port-Royal-des-Champs. Dans l’article intitulé «  Choses sensibles, décadrages perceptifs  », Claire Brunet le formule ainsi : « Disons que les images, les tableaux, les villes ont toujours été convoqués dans l’enseignement de Claude Imbert, mais non pas comme des pièges à conscience et encore moins comme des somnifères. »

Surtout, dans ces Variations qui reproduisent, entre autres, douze pages des photos et photogravures de corps déformés sur lesquelles se sont appuyés les travaux de Paul ­Schultze-Naumburg pour son Kunst und Rasse en 1935 à Munich, on lira un article inédit de Claude Imbert. Partant de l’expérience de Gerardo Sangiorgo dans le Lager, elle décrit la dissolution de ce qu’elle appelle « l’affect stoïcien » pour clore son article en constatant que le xxe siècle est allé au-delà de cette pensée philosophique : « C’est à Auschwitz, Monowitz, Neubrandenburg, Duisdorf et autres lieux, parce que certains y ont éprouvé l’immonde et n’en furent ni dupés, ni vaincus, que le stoïcisme en sursis, moralité de provision, aurait définitivement déposé sa superbe cosmologique, ses panégyriques et ses dénégations. C’est là que s’est voulu, essayé diversement certes et sans jamais en finir, l’après-Auschwitz. » L’article s’intitule «  Ne rien oublier et tout apprendre ». Aujourd’hui encore, le viatique est précieux.

 

T&P Work UNit, « Les Discrets », 2018
244 p. 35 €

Carole Desbarats

Pour avoir accompagné plusieurs générations d'étudiants à la Femis, Carole Desbarats s'intéresse à tous les aspects du cinéma, de son économie à son esthétique. Elle s'interroge aussi sur les responsabilités de la transmission, dans l'école et en dehors de l'école, notamment à travers l'association "Les Enfants du cinéma". Voir et comprendre le cinéma, ce n'est pas pour elle un exercice de…

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