Les âmes vides
Dans Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari explore l’impossibilité de la rencontre et la vacuité des existences dans un monde globalisé. Entre Abu Dhabi et les souvenirs de Corse, il effleure les vies croisées d’expatriés et d’oubliés, sondant avec lucidité les âmes « vivantes, mais vides ».
Au bord du texte de Jérôme Ferrari, un verbe retient notre attention. Il se situe sur la quatrième de couverture, dans un de ces « seuils » que la critique d’ordinaire ignore. « Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister. » Ni ignorer, ni rencontrer, mais effleurer. Toucher à peine, ne pas pouvoir saisir : l’interstice ouvert par ce verbe trace le cercle, ou l’abîme, qu’explore Très brève théorie de l’enfer, roman hanté par la rencontre impossible : « Combien de mondes se côtoient-ils [à Abu Dhabi], qui ne se rencontrent presque jamais ? »
Le temps passe, les obsessions de Jérôme Ferrari demeurent. Le désespérant tourment des âmes emprisonnées dans leur condition terrestre (Variétés de la mort, 2001 ; Aleph zéro, 2002), les vies aux prises avec la violence du monde (Un dieu un animal, 2009 ; Où j’ai laissé mon âme, 2010 ; Le Principe, 2015) et le destin de son île, la Corse, ballottée entre ses propres morsures et la prostitution du tourisme (Dans le secret, 2007 ; Balco Atlantico, 2008 ; À son image, 2018). Jérôme Ferrari se situe au meilleur quand ces tropismes s’imbriquent pour se déployer ensemble. Ainsi du Sermon sur la chute de Rome, prix Goncourt en 2012. Ou encore de cette Très brève théorie de l’enfer, qui poursuit la série des Contes de l’indigène et du voyageur entamée avec Nord Sentinelle (2024).
Indigène et voyageur, autochtone et cosmopolite, expatrié et immigré : cette trilogie sonde les altérités depuis ces dialectiques. Disons-le, le projet n’avait pas fonctionné dans Nord Sentinelle, mêlant la violence interne de la Corse à son asphyxie par le surtourisme dans une satire hélas étouffée par une vitupération tournant à vide. Nous ouvrions donc Très brève théorie de l’enfer avec un tremblement, celui de retrouver un Jérôme Ferrari au meilleur, et à la hauteur de cette intrigue à résonance autobiographique – l’auteur, professeur de philosophie, a lui-même enseigné en Corse, à Alger et à Abu Dhabi. Le résultat tient dans ces cent cinquante pages d’une densité remarquable, où se disent l’impossibilité de la rencontre, l’écrasement des altérités, l’espace arasé par le capitalisme mondialisé.
Avant d’être une Théorie, n’oublions pas qu’il s’agit du deuxième volet d’un Conte : le texte s’ouvre et se clôture à la manière des Mille et Une Nuits, par une adresse intemporelle au « Roi du Temps » indiquant la valeur morale de cette fable sur les enfers. Pas celui des criminels et des pervers : l’enfer des tièdes. « La vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infinie miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime. » Ici, les âmes sont damnées par avance. Avant celle des autres, Jérôme Ferrari a la sagacité de commencer par damner celle de son protagoniste, fidèle au pessimisme cathartique qui caractérise son œuvre. Ce pessimisme se traduit ici par la dépression du professeur, narrateur à la première personne dont on ignore le nom, usé par l’irrémédiable enfermement en soi.
Une condamnation à « être soi à jamais », dirait John Updike, dont le châtiment se trouve au bout de l’impasse où s’échoue invariablement chaque expatriation. De Corse, ce territoire fui car lui aussi transformé en enfer par le tourisme, le professeur ira à Alger, où il se convertira à l’islam pour épouser sa femme, puis à Abu Dhabi, attiré par un exotisme qui n’est que l’éclat précédant la défaite à venir. « Je n’ai moi-même vu dans le monde autre chose qu’un terrain d’expérimentations morales dont la plus décisive consistait précisément à tenter de devenir quelqu’un d’autre, bien que ce fût à l’évidence impossible, quels que soient les efforts pour y parvenir. » Tout bon roman naît d’une tension. Celle qui manquait à Nord Sentinelle produit ici l’antagonisme central, où tout procède d’un pli de l’âme et y revient. Entre les deux, il y a le rapport à l’autre – à l’épouse algérienne, à leur fille, à l’employée de maison, Kaveesha. Et, avant tout, un rapport à l’espace qui configure l’impossibilité de la rencontre.
Tout a lieu dans un non-lieu, Abu Dhabi, passé en quelques décennies de désert arpenté par des Bédouins à une hypermodernité annihilant toute expérience de résonance, cet écho sensible de la part inappropriable du monde que le philosophe Hartmut Rosa oppose à sa mise en disponibilité totale produite par le capitalisme. « Malgré l’appartement de deux cents mètres carrés, la baie vitrée au-dessus de la mangrove, la piscine sur le toit de l’immeuble, […] la profusion de ce confort matériel qui donnait à la morne succession des jours l’éclat d’un écrin étincelant » avait pour seul effet « d’en rendre l’ennui et la vacuité encore plus palpables ». Un homme blanc déprimé par la modernité, là n’est évidemment pas la nouveauté. L’intelligence romanesque de Jérôme Ferrari commence justement ici. Effleurer n’est pas qu’une promesse, c’est aussi un programme qui se traduit par l’enchâssement de la vie de Kaveesha dans celle des expatriés qu’elle sert.
Au tiers du roman, la perspective linéaire se casse. Soudain, nous voyons le monde depuis le corps de cette immigrée sri-lankaise. Jérôme Ferrari sait que le lecteur connaît déjà Kaveesha, comme il connaît le visage anonyme de ces existences subalternes croisées dans des voyages, celles qu’on plaint sans connaître. Comment donner une force romanesque à Kaveesha ? En commençant le récit de sa vie non par le catalogue des mille oppressions qu’elle a subies, mais par un motif universel : cette orpheline n’a jamais été aimée, et même pas par son fils, pour qui elle s’exile transformée en inconnue par cette absence. D’ombre, Kaveesha devient un être pour lequel le lecteur souffre et s’émeut. Jérôme Ferrari l’élève à mesure qu’il abaisse son narrateur, condamné à sa propre chute.
Chute tragique parce que consciente, éclairée par la lucidité d’un affect dont il hérite malgré lui, en Occidental : la culpabilité, dont ce professeur saupoudre sa conduite à rebours du cynisme festif des expatriés face auxquels il tire sa distinction – et donc une nouvelle compromission. Car culpabilité et cynisme se présentent comme les deux revers d’une même relation pathologique générée par la modernité occidentale. Le narrateur ne peut y échapper : « Nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. Un tel savoir ne sert bien sûr strictement à rien si ce n’est qu’il préserve son détenteur des séductions de la bonne conscience. Mais la mauvaise conscience ne vaut, au fond, guère mieux que la bonne, car elle permet seulement de faire, dans les affres délicieuses de la contrition, l’expérience réconfortante de la supériorité morale. »
Ce motif de la bassesse à double fond rappelle celui de Clamence, le « juge-pénitent » de La Chute de Camus. Jérôme Ferrari, lui, la met en œuvre en sondant subtilement, mezzo voce, l’héritage littéraire qui a accompagné l’altérité pathologique de l’Occident. Il aurait pu s’y attaquer depuis notre patrimoine, celui des voyages en Orient des romantiques, de Chateaubriand à Lamartine. Mais c’est une tradition d’apparence moins exotisante qui l’intéresse : le récit anglophone d’aventure, celui des Sept piliers de la sagesse (1922) de Thomas Edward Lawrence et, surtout, du Désert des déserts (1959) de Wilfred Thesiger. Le narrateur moque l’exotisme naïf de la projection d’authenticité sur des Bédouins de cet aventurier qui « se convainquit certainement qu’il saisissait l’essence du désert mieux que les hommes qui l’habitaient ». À présent, le désert de sable est devenu désert des êtres. Un désert qui s’arpente comme la grande propriété de Tchitchikov, dans Les Âmes mortes de Gogol : sur son vaste terrain n’existent que les spectres des serfs défunts. Ici, Abu Dhabi devient la parabole d’un mal pire que celui des âmes mortes. Celui des âmes vivantes, mais vides.
Très brève théorie de l’enfer
Jérôme Ferrari