Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, d’Alexandre Grothendieck
Dans Stella Maris, roman de Cormac McCarthy, une mathématicienne diagnostiquée schizophrène paranoïde est confrontée aux instances psychiatriques et au docteur Cohen qui, lors des entretiens avec sa patiente, sera vite séduit par son intelligence hors norme. Elle est dotée d’un parcours biographique rugueux et d’accès hallucinatoires, d’un amour secret pour Bobby, son frère. On comprend, sous ses dires et face à son interlocuteur psychiatre, l’impossibilité de penser le monde sans le recours aux mathématiques, dont elle est l’une des chercheuses les plus brillantes, adoubée par Alexandre Grothendieck lui-même, qu’elle rencontre à Chicago alors qu’elle n’a que dix-sept ans.
Lors d’une lecture de Récoltes et semailles de Grothendieck à la Maison de la Poésie, la comédienne Anouk Grinberg, qui a fait une rencontre capitale avec le texte, nous le dit : aucun besoin d’avoir obtenu un point au baccalauréat en mathématique pour aller vers les textes du mathématicien. L’auteur mérite absolument, si certains en doutent encore, d’être détaché de ses seuls travaux pour les sciences pures. On le lira en penseur. En homme, très concerné et impliqué par le devenir du monde. Monde écologique, social et éthique.
Allons-nous continuer la recherche scientifique ? est une conférence donnée au Centre européen de recherches nucléaires en 1972, la même année où McCarthy place son récit. La question au cœur de la conférence : « À quoi sert socialement la science ? » L’auteur dira ne pas avoir trouvé la réponse : « Cela m’aurait fait plaisir de savoir que mes connaissances en mathématique pouvaient servir à quelque chose de positif. »
Sa notoriété de mathématicien invité au Canada et aux États-Unis va pourtant l’amener à vivre des rencontres qui nourriront sa pensée : « J’ai retiré un bénéfice énorme de ces contacts ; mes idées, ma vision des choses ont énormément évolué depuis ce moment-là. »
La maison du Sandre propose un petit volume dense, tonique et revigorant pour l’esprit. On y découvre un grand vivant, un libre penseur. Une personnalité affirmée, très soucieuse d’être audible pour les non-initiés. L’auteur interroge l’utilité que des chercheurs puissent discourir en entre-soi de quinze mathématiciens sur leurs productions respectives. Il reste tourné pleinement vers ceux qui se sentiront humiliés d’être exclus de la compréhension de ses recherches et qui vivront comme une punition la réception d’études mathématiques dont ils ne comprennent rien. Conférence limpide. Un texte parfait prélude aux autres livres de Grothendieck, dont on signalera, La Clef des songes, ou Dialogue avec le Bon Dieu1. Pensée, spiritualité, foi, questionnements, « dessein de Dieu » ou de la beauté, écriture profonde, joie haute aux limites de l’instabilité psychique, essence de la création, cheminement d’une vision, tout en exaltations…
Dans son introduction à la conférence, Céline Pessis nous le précise : Grothendieck entreprend de moraliser les chercheurs. Pour cela, il fonde le mouvement Survivre, qui aura son extension en revue, qui deviendra Survivre et vivre. « La menace à la survie de l’espèce humaine ne se poserait pas, si l’état de notre science était celle de l’an 1900 par exemple. Je ne veux pas dire par là que la seule cause de tous ces maux, de tous ces dangers, ce soit la science. Il y a bien entendu une conjonction de plusieurs choses ; mais la science, l’état actuel de la recherche scientifique, joue certainement un rôle important. »
L’auteur minimise ses travaux pour nous éclairer : « Je pense que, parmi les thèmes les plus importants qui seront étudiés par une science nouvelle, il y aura précisément le développement de techniques agricoles nouvelles beaucoup plus efficientes et surtout beaucoup plus viables à longue échéance que les techniques qui ont été utilisées jusqu’à présent. »
Grothendieck, en toute modestie et attention de tous les instants à l’autre, en est persuadé : ce que nous pouvons faire, c’est que chacun, dans la sphère d’activité propre à son milieu, intuitivement, œuvre au ferment de transformation, avec ses proches, ses amis et dans ses interactions professionnelles. Ce souci de l’humain au centre de ses préoccupations de scientifique ne tombe pas dans la naïveté ou la simplicité d’un humanisme usé, mais il faut le lire pour le mesurer.
« La science actuelle en général ou mes recherches en particulier sont-elles utiles, neutres ou nuisibles à l’ensemble des hommes ? » L’implication de Grothendieck sera aussi son affirmation d’un refus de travailler pour une recherche co-financée par l’armée. Alors qu’il nous enseigne que plus personne ne peut vivre éthiquement et en pureté en contexte social et économique. Cette collusion ne sera pour lui pas acceptable. « Militant » et « militance », ces mots ont été beaucoup abîmés. Disons-le plutôt autrement : affirmation de ses convictions en actes, dont se dessinent en ce petit livre, les priorités.
- 1. Alexandre Grothendieck, La Clef des songes, ou Dialogue avec le Bon Dieu, préface de Laurent Lafforgue, Paris, Éditions du Sandre, 2022. Voir aussi A. Grothendieck, Récoltes et Semailles I, II. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2022.