L’Allemagne des lendemains qui (dé)chantent. À propos de Harald Jähner, Le Temps des loups

Le Temps des loups de Harald Jähner jette un éclairage nouveau sur l’Allemagne d’après-guerre, y décelant notamment « un changement de mentalité sur la base duquel les discours politiques sur la démocratie purent porter peu à peu leurs fruits. »


Ancien journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung puis à la Berliner Zeitung dont il a dirigé la rubrique culturelle, Harald Jähner est depuis 2011 professeur honoraire de journalisme culturel à l’Universität der Künste à Berlin. Son essai historique Le Temps des loups. L’Allemagne et les Allemands (1945-1955) jette un éclairage nouveau sur l’Allemagne d’après-guerre depuis la capitulation jusqu’à la souveraineté retrouvée.  

Allemagne année zéro. Un pays au point mort en proie à l’anarchie s’engage dans une décennie charnière (1945-1955). Entre-temps chaotique riche d’incertitudes et de possibles, c’est aussi le temps des loups. En l’absence de tout garant de l’ordre et du pouvoir, l’État, l’homme est un loup pour l’homme. Le mot, rendu célèbre par Hobbes, se trouve dans La Comédie des ânes de Plaute : « L’homme est un loup pour l’homme, non pas un homme, lorsqu’il ne le connaît pas. » La chute de l’expression révèle la stratégie de l’auteur dont le mérite est de montrer comment fonctionne la fabrique sociale de l’après-guerre.

Le chiffre est hallucinant : à l’été 1945, plus de 50% de la population, soit quelque 40 millions de personnes vivant dans les quatre zones d’occupation, ne se trouvaient pas là où elles auraient dû ou voulu être. Il s’agit de soldats emprisonnés, de citadins ayant fui les villes bombardées, de déportés libérés des camps de concentration et de travail forcé, de personnes expulsées de territoires de l’Est, de sans-abris, déserteurs et égarés… autant de « personnes déplacées ». Cette migration intra-allemande d’une ampleur exceptionnelle pulvérise la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) qui cède rapidement la place à un tribalisme régional cruel.

Dans un territoire désormais réduit, « les cultures régionales allemandes regroupées se télescopèrent avec fracas. Après la guerre, leurs mentalités se distinguaient nettement plus qu’aujourd’hui les unes des autres. Quand des essaims d’Allemands des Sudètes catholiques et respirant la joie de vivre s’abattaient tout à coup sur les régions piétistes du Wurtemberg, ils imposaient un véritable choc culturel aux braves Allemands dévots qui y vivaient. » La population urbaine accueillie à la campagne n’est pas moins la source de différents : « Les 5 millions d’urbains qui avaient été répartis dans les campagnes allemandes, dont de nombreuses jeunes filles dotées d’une grande joie de vivre et qui voulaient faire la fête au village comme chez elles, avaient perturbé les valeurs locales traditionnelles. Il ne servait à rien que les curés tempêtent du haut de leur chaire contre les mœurs dissolues, condamnent les ongles vernis et les vêtements impudiques des gens des villes. Ceux-ci faisaient au contraire tourner la tête aux villageois, au point que l’on constata une vague de drames amoureux, d’enfants illégitimes et de divorces. » On peine à imaginer aujourd’hui que les clivages internes détaillés par l’auteur étaient perçus à l’époque par les autorités militaires alliées comme une menace de guerre civile.

Cette forte présence « exogène » entraîne cependant un processus de déprovincialisation qui va restructurer une campagne traditionnellement hostile au changement : « Le paradoxe est qu’aussi réactionnaires qu’aient pu être beaucoup d’expulsés des anciens territoires de l’Est, ils tinrent dans la société d’après-guerre un rôle d’agents de la modernisation. Ils occupèrent une place déterminante dans cette mixité culturelle et sociale dont la jeune République fit si grand cas par la suite. »

L’auteur aborde un autre sujet essentiel : la loi sur la compensation des charges (1952) qui définissait qui devait porter quelle part des charges de la guerre. Cette loi stipulait que les propriétaires de terrains, d’immeubles et autres biens devaient céder 50% de leur patrimoine à la date définie, le 21 juin 1948 – les bénéficiaires étant ceux qui ont été « lésés par la guerre » : les bombardés, les invalides et les expulsés. « Pour rembourser la “dette de guerre interne”, tous ceux qui n’avaient subi que peu de dommages pendant le conflit durent passer à la caisse au profit de ceux qui avaient perdu la majeure partie de leurs biens. » Ce dispositif redistributif jette les bases d’un nouveau contrat social. Comme le souligne l’auteur : « Un combat pour la redistribution, qui avait commencé comme un combat de civilisation brutal entre gens du cru et immigrés, avait été conduit de manière loyale et pragmatique jusqu’au débat parlementaire. On avait ainsi posé en Allemagne la première pierre de ce qu’on appela plus tard la “société civile”. »

Telle une vaste fresque autobiographique, Le Temps des loups relève de l’histoire des mentalités privilégiant l’histoire par le bas (from below), exploitant les ego-documents (correspondances, récits, témoignages, photographies) sans négliger pour autant les acquis de la recherche historique qu’elle soit classique ou récente. Autant de coups de sonde explorant les mutations de la société allemande. Effet immersif garanti. Avec Harald Jähner, c’est une autre image du pays qui émerge. L’Allemagne entre Thanatos et Éros en mode boogie-woogie.

Les épreuves d’une extrême pénurie – pénurie de vivres, de logements, de combustibles, d’hommes, et de travail – ouvrent les vannes de l’excès. Tel un tsunami, une frénésie et liberté anarchique sans pareilles s’emparent du pays, une folle envie de contacts, de liberté… et oui, de faire la fête. Alors on va au cinéma tant que possible, on sort en boîte jusqu’à plus soif et on danse jusqu’à épuisement. Ambiance jazz garantie : « Aujourd’hui, notre chant, c’est le jazz. Le jazz excité et frénétique est notre musique. Et le chant fou et brûlant, agité par la batterie, félin, irritant. Et parfois encore le vieux braillement sentimental pour soldats, qui servait à couvrir la détresse et à oublier les mères […] Nos youkaïdi et notre musique sont une danse au-dessus du gouffre qui bâille dans notre direction. Et cette musique, c’est le jazz. Car notre cœur et notre cerveau ont le même rythme froid et brûlant : excité, fou, fanatique, effréné. Et nos filles ont le même pouls brûlant dans les mains et dans les hanches. Et leur rire est rauque et fragile et dur comme la clarinette. Et leur chevelure, elle crépite comme du phosphore. Elle brûle. Et leur cœur, il part en syncopes, avec une sauvagerie mélancolique. Sentimentale. Elles sont comme ça, nos filles : comme le jazz. Et les nuits sont ainsi, les nuits clinquantes des filles : comme le jazz, brûlantes et frénétiques. Excitées. » Texte de 1947 du poète, nouvelliste et dramaturge Wolfgang Borchert (1921-1947), porte-parole d’une génération sans patrie ni retour.

On retrouvera dans un autre contexte cette énergie particulière des lendemains qui chantent, notamment lors de la chute du mur de Berlin et l’après-guerre à Sarajevo. Ce qui fait la particularité de ce moment-là en Allemagne est qu’il concerne « une génération sans retour, car nous n’avons rien à quoi nous pourrions retourner […] Mais nous sommes une génération de l’arrivée. Peut-être sommes-nous une génération pleine d’arrivée sur une étoile nouvelle, dans une vie nouvelle. Pleine d’arrivée sous un soleil nouveau, à des cœurs nouveaux. Peut-être sommes-nous pleins d’arrivée à un amour nouveau, à un rire nouveau, à un Dieu nouveau. Nous sommes une génération sans adieu, mais nous savons que toute arrivée nous appartient », clame le même Borchert dans « Génération sans adieu » (1947) qui a valeur de manifeste pour l’Allemagne année zéro.

Refus de regarder en arrière, de se confronter aux crimes nationaux-socialistes, à l’assassinat des Juifs d’Europe. Faire comme si la guerre n’avait jamais eu lieu. Mais est-ce seulement possible ? La responsabilité et la culpabilité sont esquivées par une stratégie d’autovictimisation – soit la « conviction » d’avoir été victime des nationaux-socialistes – qui sert de ciment social aussi bien à l’Ouest à l’Est. Égocentrisme démesuré : « Les superlatifs qui plaçaient la souffrance des Allemands bien au-dessus de celle des autres peuples coulaient avec le flot des journaux, des brochures et des traités. […] Les auteurs s’ébattaient dans le bain de la souffrance et y prenaient tellement de place qu’il n’y avait plus de place ni de réflexion pour les véritables victimes » – entre 50 et 60 millions de morts tout de même. Lorsque l’on ne compte plus, seul compte l’individu. Et, comme par enchantement, de vaincu ont devient (presque) vainqueur avec le droit, l’indécence, de faire prévaloir l’unicité d’une expérience-limite, comme le revendique Wolfgang Rothermel en 1947 dans une revue prônant l’élévation de l’existence : « Peut-être distinguons-nous, nous, les Allemands, la gravité du moment avec encore plus d’acuité que les autres peuples, parce que nous nous sommes tenus et nous tenons encore plus près du néant, et que nous avons moins d’obstacles qui nous empêchent d’accéder à la connaissance de la dure vérité. »

Le silence. Quel silence ? Il ne viendra que plus tard. Au contraire de ce que l’on croyait savoir, le refoulement n’était pas un processus silencieux. Comme le souligne Harald Jähner, « l’activité d’interprétation débuta avec le même zèle que l’on mit à la reconstruction des villes. […] On a certes pu assister çà et là à la capitulation de la parole, mais pour l’essentiel le discours n’était pas mort. Au contraire : beaucoup d’Allemands étaient littéralement pris de logorrhée, surtout quand ils parlaient d’eux-mêmes. » Parmi les nombreux témoignages restitués, celui de Theodor W. Adorno est particulièrement significatif. Rentré de son exil en 1949, le philosophe est surpris par « une “passion intellectuelle” qui n’avait pas même existé sous la république de Weimar » et ne qui ne se limitait en aucun cas à la jeunesse universitaire. Certes, mais l’indispensable travail de mémoire ne viendra que bien plus tard, à la fin des années 1960.

Si l’historien expert de cette période se retrouve en terrain connu, il sera tout comme le grand public saisi par l’ampleur du champ investigué, l’intelligence des exemples sélectionnés, la finesse des analyses exposées et l’efficacité d’une écriture percutante argumentant avec un sens de la formule consommé. L’épilogue de l’auteur livre une synthèse résumant à merveille son entreprise : « Le présent ouvrage a tenté d’explorer la manière dont la majorité des Allemands, tout en rejetant avec arrogance l’idée d’une culpabilité collective, s’est en même temps débarrassée d’une mentalité qui avait rendu possible le régime national-socialiste. Le choc du dégrisement radical joua un rôle central dans ce phénomène, de la même importance que la mégalomanie qui l’avait précédé ; l’attrait de modes de vie plus détendus, tels que les incarnaient les Alliés, fut lui aussi un élément majeur, tout comme la socialisation amère par le marché noir, les difficultés liées à l’intégration des expulsés, les querelles spectaculaires autour de l’art abstrait, le plaisir que procura le nouveau design. Tout cela encouragea un changement de mentalité sur la base duquel les discours politiques sur la démocratie purent porter peu à peu leurs fruits. »

Parmi ces fruits : la stabilité politique, le « miracle économique », un développement fulgurant qui sut pleinement tirer profit des Trente Glorieuses, la réunification, une certaine (oh combien tardive) « maîtrise du passé », l’intégration européenne et le rôle moteur que joue l’Allemagne en Europe. Un tel bilan pourrait légitimer un certain optimisme. Pour autant, Harald Jähner ne se départit pas d’une posture critique, proche de celle d’un Adorno : « L’assurance aveugle avec laquelle ce type de société a ensuite reconquis sa vie petite-bourgeoise est presque aussi inquiétante que la dimension dans laquelle l’Allemagne a pu devenir un cauchemar global. » Et, par trop conscient des défis que son pays doit aujourd’hui relever, de terminer son essai sur une note pour le moins prudente, lorsqu’il affirme que le pays n’a pas encore été confronté à « l’épreuve d’une véritable crise existentielle ».

La documentation iconographique accompagnant Le Temps des loups mérite une mention spéciale. Les quarante-six photographies sont plus que de simples illustrations, elles possèdent leur propre potentiel narratif que l’auteur exploite pleinement. Pour qui sait voir, pour qui ne tombe pas dans le piège de la représentation, la photographie permet de retrouver l’invisible au cœur du visible, le non-dit au cœur du récit. L’auteur explore intelligemment la complémentarité des sources visuelles, d’une part, et des sources écrites et orales, d’autre part. Les photographies accompagnent ainsi les textes pour en élargir le sens, en dénouer la forme. Inversement, les textes accompagnent les photographies pour en étendre l’espace du visible, en déplacer la figuration.

C’est ce rapport dialogique novateur qu’explore l’auteur plus avant dans un livre publié après Le Temps des loups. Dans cette aventure visuelle, comprenant une sélection de quelque cent cinquante photographies flanquées d’un essai déroulant les sujets abordés dans son premier volume, l’auteur trouve le juste équilibre entre, d’une part, une vision panoramique cohérente résultant de l’assemblage iconographique proposé et, d’autre part, un respect de la particularité et polysémie propre à chaque image. Cette contribution à l’histoire visuelle de l’après-guerre en Allemagne frappe par la curiosité du regard et la qualité de l’écriture qui dépoussièrent notre connaissance de cette période1.

 

  • 1. Harald Jähner, Wolfszeit. Ein Jahrzehnt in Bildern. 1945-1955, Hambourg, Rowohlt, 2020. Signalons du même auteur un livre portant sur l’avant-guerre : Höhenrausch. Das kurze Leben zwischen den Kriegen,  Rowohlt, 2024, et, toujours dans la même perspective mêlant intelligemment la grande et la petite histoire, la réédition du classique de l’historien Nicholas Stargardt,  La guerre allemande. Portrait d’un peuple en guerre, 1939-1945, trad. par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Tallandier (Texto), 2024.