L’Afrique au futur. Le renversement des mondes d'Anthony Mangeon


Anthony Mangeon analyse sur la longue durée les productions consacrées à la place majeure de l’Afrique dans le futur de l’humanité. Elles sont d’ordres très divers (articles, romans de science-fiction, essais de prospective et même cinéma, pour le film à grand succès Black Panther de Ryan Coogler en 2018). L’auteur entend vérifier que « ces productions apparemment disparates partagent en réalité des images, des figures de style, des modalités argumentatives ou narratives que des approches poétiques et esthétiques permettent de mettre au jour ». Il se demande – malicieusement – « où la production puise ses principales thématiques et si ces dernières sont fondamentalement originales et créatrices ou parfois convenues et déjà anciennes ». Sa réponse, qui en chagrinera plus d’un, est que la continuité prévaut, de la littérature coloniale à la littérature contemporaine, fût-elle africaine.

De nombreuses analyses récentes voulant montrer l’existence d’un « Africanistan » postulent une action anti-occidentale coordonnée. Elles coexistent avec le discours faisant de l’Afrique la nouvelle frontière de la croissance mondiale. Or la présentation de l’Afrique à la fois comme un eldorado potentiel et comme une terre de menace djihadiste est ancienne. Le roman Les Exilés de la Terre d’André Laurie (1888) met en scène un astronome français qui souhaite exploiter les ressources minières de la Lune et opère à partir du Soudan, dont la géologie attire l’astre. Mais le héros se heurte à des populations fanatisées par le Mahdi. Des thématiques proches seront reprises par plusieurs auteurs de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle, d’Émile Driant alias Capitaine Danrit pour L’Invasion noire (1894) à Marcel Barrière pour Le Monde noir. Roman sur l’avenir des sociétés humaines (1909). L’officier et l’ingénieur sont souvent les personnages clés de ces romans, dans une très révélatrice préfiguration de la stratégie actuelle de la France au Sahel, où le spécialiste du développement remplace l’ingénieur aux côtés du militaire. Mais plus troublante encore est la reprise dans la littérature africaine actuelle des thématiques précitées (projets technologiques de grande envergure gênés par des mouvements djihadistes), à ceci près que les projets sont désormais conduits par les Africains. Anthony Mangeon, étudiant l’américano-nigérian Deji Bryce Olukotun et le sud-africain Gavin Chait, en conclut que « par-delà une nécessaire mise à jour des technologies (en particulier de communication), leurs intrigues ne s’écartent guère des rêves prométhéens de transformation et d’exploitation innovante des ressources minérales, minières ou solaires de l’Afrique ».

Le thème de la migration de masses africaines vers l’Europe fera florès, du roman méconnu d’Alfred Döblin, Montagnes, mers et géants (1924) à Les Affamés et les Rassasiés (2018) du romancier allemand Timur Vermes. L’afro-américain George Schuyler imagine, dans le feuilleton Black empire (1936-1938), un savant noir américain créateur d’une internationale secrète qui reconquiert l’Afrique et y établit un empire noir s’opposant victorieusement à la France et à la Grande-Bretagne. L’afro-américain Steven Barnes invente, quant à lui, dans la série Insh’Allah (2002 et 2003), une uchronie où le départ de Socrate pour l’Égypte favorise la formation d’empires égyptien et abyssin qui finissent par coloniser l’Europe entière. Le thème de la colonisation de l’Europe et de l’Amérique par l’Afrique est également présent dans La Revanche de Bozambo (1968) du guyanais Bertène Juminer et dans Aux États-Unis d’Afrique (2006) du djiboutien Abdourahman Waberi. Le renversement des mondes est au cœur de Rouge impératrice (2019) de la franco-camerounaise Léonora Miano. Rouge impératrice se déroule entre 2124 et 2125 dans une Afrique rebaptisée le « Katiopa unifié  ». Anthony Mangeon montre que « sous couvert de mettre à son tour en scène un monde à l’envers, où les sociétés africaines auraient restauré leur vérité profonde et pourraient désormais vivre de manière autonome, sinon autarcique, Léonora Miano ressuscite un certain nombre de schèmes et de thèmes hérités de la raison coloniale tant conspuée dans son récit et ses fréquentes interventions publiques ». Il s’agit notamment d’« une conception unanimiste de la pensée africaine » et de la recherche « du vieux fond archaïque et primitiviste originel, dans une Afrique dûment désislamisée et désoccidentalisée ». Pour Anthony Mangeon, des ouvrages se voulant prospectifs, comme Et demain l’Afrique (1985) d’Edem Kodjo et Afrotopia (2016) de Felwine Sarr, relèvent de la même vision et « ne parviennent pas à aller au-delà d’une posture incantatoire et dès lors plus afroprophétique que véritablement prospectiviste ».

Le livre est destiné à un public spécialisé, par son érudition et ses analyses fouillées, visant à montrer la reproduction de thématiques qui s’entremêlent, tout en étudiant minutieusement les dispositifs narratifs mobilisés. Sa contribution à la critique du discours du devenir africain du monde n’en est pas moins fort bienvenue. L’analyse littéraire est un outil pertinent d’étude d’une production qui ne s’embarrasse guère des règles des sciences sociales. Elle montre que, trop souvent, ce discours porte en lui une idéologie que Jean-Loup Amselle qualifia de « rétrovolutionnaire1 ». À l’époque du repli identitaire européen et de la critique frontale de l’Occident en Afrique, ce discours nous en dit plus sur les phobies des uns et les fantasmes des autres que sur l’évolution de l’Afrique. Bien que se voulant critique de l’ordre du monde, il ne montre guère la voie d’une quelconque émancipation2.

  • 1. Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2010.
  • 2. Je me permets de renvoyer à François Giovalucchi, « Le devenir africain du monde, une utopie ambiguë », Esprit, mars 2022.
Hermann, coll. "Fictions pensantes", 2022
288 p. 24 €