LE FUTUR ET SES ENNEMIS
De la confiscation de l’avenir à l’espérance politique
Auteur d’un ouvrage remarqué (la Démocratie sans l’État. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes), Innerarity publie un nouvel essai qui a les qualités d’écriture du précédent : une clarté conceptuelle et un style limpide qui échappent à l’abstraction de la philosophie politique comme au sabir de la science politique. Observant que la thèse selon laquelle le « présentisme » est la contrepartie d’une surcharge de mémoire et d’une incapacité à envisager le futur, l’auteur invite à penser autrement, dans un monde qu’il qualifie de post-héroïque, le lien entre le passé, le présent et l’avenir. En effet, « nous évoluons à mi-chemin entre l’espérance limitée et le désespoir soft. Et dans cet intervalle, c’est à peine s’il y a une place pour le futur proprement dit, absent quand l’idée de progrès s’épuise, négligé là où règne la tyrannie du présent, privatisé dans la nouvelle configuration des aspirations utopiques, et rien moins que feints dans les rhétoriques de l’innovation ». Pour que de nouveau « l’espérance et l’histoire riment » (selon l’expression du poète irlandais Seamus Heaney), l’auteur s’engage dans une triple direction : penser le futur après la crise de l’idée de progrès, inciter la politique à configurer le futur des sociétés, et maintenir un espoir raisonnable. Sur ce dernier point, il refuse d’entériner le partage des rôles entre une droite réaliste (au détriment de l’espérance) et une gauche gardienne de l’espérance (au détriment de la réalité). D’où son obstination à prendre de front la réalité pour en dégager les possibles car la gauche ne convainc pas quand elle se réfugie dans un utopisme vague et désorienté. « Il serait catastrophique de considérer que la bataille pour la définition du terrain de jeu est perdue et d’accepter l’alternative proposée : soit rivaliser pour mieux gérer cette réalité, soit combattre celle-ci sur la base d’un moralisme offensif… C’est pourquoi la politique doit apprendre à gérer de manière post-héroïque la déception et la comprendre comme un espace de possibilités ouvertes. » L’espérance démocratique réside dans la conviction qu’il y a peu de chose certaines mais beaucoup de choses possibles.
O. M.