Les réactionnaires
Partant d’une analyse de l’évolution du paysage politique en Espagne, qui voit la montée en puissance du parti d’extrême droite Vox et la tentation pour une partie de la droite classique du Partido Popular de s’en rapprocher, Daniel Innerarity propose ici un diagnostic et une stratégie utiles pour penser les enjeux politiques actuels y compris au-delà du cas espagnol. Malgré la diversité des formations d’extrême droite en Europe aujourd’hui, il est clair que le futur de l’Union européenne dépend étroitement de l’attitude que les partis de la droite classique, dans l’ensemble hésitants et divisés, adopteront vis-à-vis de celles-ci.
La meilleure façon de combattre les réactionnaires sur le plan des idées est d’essayer de comprendre ce que peut signifier aujourd’hui être un réactionnaire, et être le contraire, c’est-à-dire un progressiste1. Je crains que, dans le feu de l’action, nous ne fassions l’impasse sur certaines distinctions qui seraient très utiles non seulement pour comprendre les événements actuels, mais aussi pour déterminer ce que nous pourrions faire afin de les infléchir.
Je vois, d’une part, des progressistes passablement désorientés quant à la signification qu’il convient de donner à ce mot par lequel ils se désignent et qui ont beaucoup de mal à comprendre pourquoi nous sommes submergés aujourd’hui par une vague réactionnaire d’une telle ampleur. Je propose, d’autre part, de maintenir la distinction entre conservateurs et réactionnaires. Bien que certaines de leurs décisions semblent aller dans un sens opposé, les conservateurs ne sont pas des réactionnaires, par principe et définitivement. Ce à quoi nous sommes confrontés, c’est à un conservatisme radicalisé qui, aujourd’hui, ne parvient pas à savoir qui il est, cela pour des raisons tactiques – et il en ira peut-être de même dans le futur si, pour former des majorités de gouvernement ou pour absorber les forces qui se situent à sa droite, il renonçait complètement à sa propre identité.
Nous ne retrouverons le calme, du moins celui que procure une bonne analyse théorique (ce qui n’est pas tout, mais n’est pas rien non plus), que si nous parvenons à dissocier la catégorie de progrès de l’usage qu’en font certains militants progressistes et si nous aidons les conservateurs à comprendre que conservation et réaction sont deux choses très différentes et même contradictoires. La critique des réactionnaires ne peut être menée à bien si nous n’identifions pas correctement ceux qui ne peuvent être rangés sous ce terme. Dans l’environnement idéologique plutôt chaotique dans lequel nous évoluons, il est nécessaire de clarifier ce que peuvent signifier aujourd’hui le progrès et la réaction, au-delà de l’automatisme qui consiste à nous placer et à placer nos adversaires dans la position la plus gratifiante pour nous. Nous saurons ce qu’est véritablement le progrès quand nous aurons reconnu l’ambivalence de celui-ci, et nous saurons ce qu’est la réaction quand nous saurons la distinguer du simple conservatisme.
Ce qu’est le progrès et ce qu’il n’est pas
Nous savons tous ce qu’est le progrès – l’abolition de l’esclavage, l’élargissement de nos droits, l’élimination des inégalités, etc. – mais nous savons aussi que certains mouvements que nous avons tendance à qualifier de progressistes ne le sont que partiellement ou le sont sans que nous sachions exactement pour quelle raison ils le sont. Depuis quelque temps déjà, nous avons pris conscience du caractère problématique et controversé du progrès, nous avons abandonné la conception linéaire de celui-ci, l’idée selon laquelle il serait automatique et incontestable et la pratique consistant à le promouvoir en accélérant le mouvement dans la seule direction connue. Il n’est plus aussi facile de reconnaître « le mouvement réel » de l’histoire, comme pensaient le faire Marx et Engels2. L’idée d’Adorno selon laquelle le progrès articule le changement de la société tout en le contredisant paraît beaucoup plus juste3. C’est pourquoi il est logique qu’en divers lieux on avance des propositions de ralentissement, dont les intentions n’ont rien à voir avec les motivations réactionnaires, même si elles présentent certaines similitudes formelles avec celles-ci. Le progrès n’est pas le chemin vers une fin prescrite mais l’ouverture vers le meilleur. Sans la possibilité de changer, de faire advenir des réalités alternatives, l’idée de progrès n’aurait pas de sens. Mais s’il en est ainsi, le progrès est plus un problème qu’une solution, il est un espace de possibilités à explorer plus qu’une insistance sur ce qui a fonctionné correctement jusqu’à présent.
Le progrès, par ailleurs, n’est ni rectiligne ni unidirectionnel. Il s’agit plutôt d’une réalité ambivalente. Nous ne devrions pas considérer comme acquis le fait que les mots progrès et progressisme désignent une réalité univoque. Pour un tiers de l’humanité, le terme de progrès évoque plutôt des limitations et des contraintes. Certains progrès ont été faits au détriment d’autres progrès ; certains sont loin de bénéficier à l’ensemble des humains ; le décalage entre les possibilités formelles et la réalité effective n’a pas disparu ; le libéralisme universaliste est toujours compatible avec le libéralisme impérialiste4. En d’autres termes, il peut exister une « modernité régressive »5, par exemple dans le cas de certaines formes de libéralisme qui cherchent à dynamiser l’économie au détriment de la protection des personnes. Les contradictions et les crises des sociétés les plus avancées en matière d’environnement ou d’inégalités montrent que ce progrès n’est pas général et qu’il se fait même parfois au prix de certaines régressions.
De nombreux changements sociaux que nous qualifions de progressistes sont ambivalents et comportent des effets secondaires indésirables : des libérations qui nous rendent plus vulnérables ; une profusion d’informations disponibles qui, loin d’améliorer notre connaissance, nous désoriente ; davantage de possibilités, pour chacun, d’intervenir dans l’espace public – mais un tel élargissement est à la fois une conquête démocratique et une cause de désinformation. À l’idée d’une accumulation linéaire s’oppose la réalité de solutions qui génèrent d’autres problèmes ou qui ont un coût élevé, de quelque nature qu’il soit. La partialité du progrès se manifeste aussi dans la superficialité des changements. De fait, les conquêtes sociales n’éliminent pas complètement le contexte qui suscite des injustices qui ne sont surmontées qu’au seul niveau juridique : l’esclavage a été aboli, mais les inégalités et la domination perdurent ; la reconnaissance des droits des femmes coexiste avec un machisme persistant.
Ce qu’est la réaction et ce qu’elle n’est pas
Si le progrès n’est plus ce qu’il était, en quoi peut consister la régression aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, il convient tout d’abord d’analyser plus précisément les diverses positions politiques afin de les caractériser correctement. S’il est légitime de défendre un certain ralentissement au nom du progrès, il faut aussi distinguer les réactionnaires des conservateurs.
Le changement régressif doit être distingué de la simple conservation du présent, qui n’implique pas nécessairement un retour en arrière. Réhabiliter une pratique traditionnelle peut parfois constituer une forme de progrès, comme c’est le cas avec d’anciennes formes de production alimentaire ou dans les propositions de ralentissement, de déconnexion ou de revitalisation des circuits de proximité. Ces propositions peuvent être discutables ou utopiques mais ne sont pas nécessairement régressives quand leur objectif est de corriger un effet secondaire de ce qui a été considéré, sans réflexion suffisante, comme un progrès.
Les réactionnaires ont d’autres motivations et d’autres objectifs. Leur position est ancrée dans une nostalgie des certitudes stables, des rôles incontestés, du respect des frontières et de la sécurité à tout prix. Les réactionnaires se sentent dépassés par les dynamiques sociales qu’ils rejettent, en tout ou en partie, à la différence des conservateurs, qui cherchent à équilibrer celles-ci. La régression est la tentative de retour à, ou de maintien de, quelque chose qui ne peut être préservé. C’est pourquoi il est possible de discuter avec les conservateurs de l’étendue ou de la nécessité de ce qui doit être préservé, alors qu’il est impossible de négocier avec les réactionnaires sur l’ampleur de la régression.
Le choix du familier ou l’attachement à la tradition peut être le résultat d’une réflexion comparant l’ancien et le nouveau, mais il peut s’agir également d’un mécanisme régressif qui bloque la réflexion. Là réside la différence entre un libéral-conservateur et un réactionnaire. La régression n’est pas l’une des nombreuses manières par lesquelles les démocraties pluralistes se rapportent à la réalité, l’interprètent et prétendent en faire quelque chose, c’est une manière inadéquate de se rapporter à la réalité.
Apprentissage et inclusion : la solution progressiste des crises
La philosophe allemande Rahel Jaeggi propose de comprendre la régression comme un blocage de l’expérience et de l’apprentissage, comme une solution déficiente aux crises et aux conflits6. Le progressisme, quant à lui, consisterait à introduire de la réflexivité là où il y avait de l’automatisme ou une incapacité à questionner une situation. Ces deux réponses possibles apparaissent clairement lorsque nous sommes confrontés à une crise, lorsqu’il ne s’agit plus seulement de procéder à une réparation ou à un ajustement : nous sommes alors contraints d’apprendre et d’innover, en allant généralement au-delà du répertoire des solutions disponibles.
Les réactionnaires ne répondent pas aux crises par des mesures visant à les résoudre, mais par le déni de celles-ci. Il est vrai que l’extrême droite a tendance à se développer avec les crises7, cela non pas parce qu’elle les résout, mais parce qu’elle s’en nourrit (et cela est sans doute dû au fait que nous ne parvenons pas à les résoudre correctement). Examinons quelques-uns des chocs que la société contemporaine a subi et les grandes bifurcations auxquelles ils ont donné lieu : la pandémie a servi de prétexte, dans certains pays, pour renforcer le pouvoir exécutif et promouvoir plus encore l’individualisme, mais elle nous a aussi offert la possibilité d’expérimenter de nouvelles formes de gouvernance et de porter davantage notre attention sur le bien commun ; face à l’accélération du rythme du changement social, on peut réagir en bloquant l’innovation ou en acceptant la créativité de la société, le caractère ouvert, indéterminé et imprévisible de l’histoire humaine ; la crise climatique peut être niée ou gérée en dehors de tout contrôle démocratique, mais on peut aussi essayer de mettre en place de vastes accords incluant de multiples acteurs et impliquant les citoyens ; on peut répondre aux ruptures technologiques par une accélération irréfléchie ou une peur régressive, mais tout aussi bien en explorant les possibilités d’un développement équilibré et égalitaire ; la remise en cause de la masculinité traditionnelle conduit dans certains cas au rejet du féminisme et dans d’autres cas à une nouvelle manière de concevoir le rôle des hommes ; la crise de la famille peut susciter la volonté d’assurer la survie de celle-ci sous une forme traditionnelle figée, mais déboucher aussi sur des solutions nouvelles, libérales et pluralistes ; la crise de l’autorité traditionnelle peut réveiller la tentative de restauration de l’autoritarisme, la méfiance à l’égard de la contestation et de la protestation, mais aussi inviter à explorer de nouvelles formes d’autorité qui acceptent d’être contestées, un type d’éducation favorisant l’émancipation ou une extension de la liberté d’expression ; certains tentent de sortir des crises en désignant des coupables et même en suscitant la haine à l’égard de ceux qui annoncent ou symbolisent une transformation (féministes, homosexuels, experts, etc.) et, à l’opposé, d’autres voient dans les crises une occasion de s’interroger sur la société et sur eux-mêmes et d’avancer en direction de l’inclusion.
Comment devons-nous alors caractériser le progressisme ? D’une manière générale, comme une attitude face aux crises qui favorise l’apprentissage et, d’un point de vue pratique, comme une volonté d’inclusion. L’image d’un cercle en expansion résume bien cette conception du progressisme8. Le progrès consiste à inclure ceux qui avaient été exclus9, à construire une « subjectivité politique élargie »10. Tout progrès implique d’élargir le nous, qui doit inclure les étrangers, les femmes, les enfants, les générations futures, les minorités, tous ceux que le processus de décision doit prendre en considération parce qu’ils comptent. L’histoire du suffrage est un bon exemple de cet élargissement des protagonistes. L’axe principal est celui qui oppose l’inclusion à la discrimination. Plutôt que de dire, avec Rorty, qu’il s’agit de « rendre les différences non pertinentes »11, nous devrions plutôt parler d’un nouveau nous construit par différenciation inclusive, ou reconnaissance sans assimilation. Bien entendu, il ne s’agit pas seulement d’une différence quantitative, mais aussi et surtout qualitative. L’inclusion ne signifie pas un plus grand nombre d’acteurs, mais le respect de l’identité de ceux-ci, elle est la construction d’une unité différenciée. Concevoir le nous d’un point de vue seulement quantitatif conduirait à dire, ce qui est absurde, qu’une ville est nécessairement plus progressiste qu’un village, une Union européenne fédérale plus progressiste qu’une Union intergouvernementale, un État homogène plus progressiste qu’un État composé d’entités autonomes.
Le paysage idéologique particulier dans lequel nous nous trouvons du fait des tensions provoquées par l’émergence de l’extrême droite génère de curieux paradoxes. L’un d’entre eux consiste en ceci que la défense de la démocratie, aujourd’hui, ne passe pas par une intensification de la lutte entre la gauche et la droite, mais par le fait de venir en aide à la droite classique, qui ne parvient pas à se comprendre elle-même. En période d’anxiété politique, le meilleur service que nous puissions rendre à la démocratie est de ne pas ranger dans la catégorie des réactionnaires tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nos idées, c’est-à-dire, concrètement, de faire la distinction entre les conservateurs et les réactionnaires. Ce qui précède peut être interprété comme une manière de venir en aide à l’ensemble des partis composant le PPE (Parti Populaire Européen), dont je voudrais croire qu’ils sont des partis dont le destin n’est pas encore irrémédiablement lié à celui des réactionnaires – des partis qui peuvent encore être qualifiés de libéraux-conservateurs.
Traduit de l’espagnol par Serge Champeau.
- 1. Cet article a fait l’objet d’une première publication, en version abrégée, dans le quotidien El País, le 21 mai 2024. Les termes réactionnaires et conservateurs s’appliquent donc en premier lieu à l’extrême droite et à la droite classique espagnoles. La question demeure ouverte de savoir si le terme de réactionnaires peut s’appliquer de la même manière à des partis populistes ou illibéraux qui n’adoptent pas la posture du retour au passé (qui était celle, par exemple, de l’extrême droite française traditionnelle, hostile aux Lumières). NdT.
- 2. Die deutsche Ideologie, MEW, vol. 3, Berlin, 1984, 9-530, 25.
- 3. Adorno, « Fortschritt », Gesammelte Schriften, Suhrkamp Verlag, Berlin, 1997, 10, 617-638, 623.
- 4. Thomas McCarthy, Race, Empire, and the Idea of Human Development, Cambridge U.P., 2009.
- 5. Oliver Nachtwey, Die Abstiegsgesellshchaft. Über das Aufbegehren in der regressiven Moderne, Suhrkamp Verlag, Berlin, 2016.
- 6. Rahel Jaeggi, Fortschritt und Regression: Ein neues Standardwerk der Kritischen Theorie, Suhrkamp Verlag, Berlin, 2024.
- 7. Daniel Mullis, Der Austieg der Rechten in Krisenzeiten. Die Regression der Mitte, Reclam, Stuttgart, 2024.
- 8. Peter Singer, The Expanding Circle: Ethics, Evolution, and Moral Progress, Princeton U.P., Woodstock, 1981.
- 9. Michaël Walzer, Critique et sens commun : essai sur la critique sociale et son interprétation, La Découverte, Paris, 1990.
- 10. Daniel Innerarity, « Post-Electoral Democracy : A Proposal for Expanded Political Subjectivity », Open Journal of Political Science, 2018, 8, 206-225.
- 11. Richard Rorty, Truth and Progress, Cambridge U.P., 1998.