La Guerre qui ne peut pas avoir lieu de Jean-Pierre Dupuy
Depuis son Pour un catastrophisme éclairé (Points, 2004), Jean-Pierre Dupuy s’est intéressé aux tsunamis, à Tchernobyl et aujourd’hui à la dissuasion nucléaire, revenue sur le devant de la scène depuis 2017 à l’occasion des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord. Devant les gesticulations en apparence folles des deux chefs d’État, l’objet du livre est justement de prendre au sérieux le risque de guerre nucléaire et de savoir si l’on peut donner un fondement rationnel à la dissuasion.
Pour cela, Jean-Pierre Dupuy passe d’abord en revue les crises nucléaires qu’a connues l’histoire et montre en quoi la catastrophe, si proche soit-elle, n’est jamais appréhendée correctement par le grand public. Il en vient ensuite à l’examen de la théorie de l’assurance de la destruction mutuelle (Mutually Assured Destruction, MAD), nouvelle forme de dissuasion qui s’oppose à la dissuasion conventionnelle.
La dissuasion nucléaire que nous connaissons aujourd’hui n’est pas satisfaisante sur le plan conceptuel. Elle repose en effet sur un paradoxe en apparence insoluble : pour qu’elle soit efficace, il faut qu’elle soit absolument certaine et empêche la guerre nucléaire… mais si cela est absolument certain, alors la dissuasion n’a pas de raison d’exister. Ce paradoxe se retrouve également dans les domaines de la défense et de la moralité. En effet, si la prudence indique qu’il faut disposer d’une force nucléaire dissuasive pour éviter la guerre, cette dernière est d’autant plus probable que chacun s’y prépare avec son arsenal : la défense dissuasive semble donc porter en germe sa propre inefficacité comme condition de son efficacité. Sur le plan moral, on en vient à l’aporie que ce qui est injustifiable moralement, et que l’auteur condamne (la dissuasion nucléaire, qui prévoit l’éventualité de tuer des millions de personnes), est potentiellement rendu justifiable en ce qu’il permet d’éviter une catastrophe mondiale, à savoir la destruction de l’humanité. Jean-Pierre Dupuy, en plongeant de manière systématique et didactique dans les distinctions conceptuelles parfois ardues et les solutions de chaque camp aux paradoxes rencontrés, dresse un panorama essentiel de la théorie de la dissuasion nucléaire aujourd’hui.
Aucune des pistes passées en revue ne paraît convenir : c’est pourquoi la dernière partie de l’ouvrage consiste dans le renouvellement du cadre de pensée métaphysique dans lequel s’inscrit la pensée de la dissuasion. La proposition de Jean-Pierre Dupuy, qui invite à dépasser la vision classique du temps métaphysique pour adopter la conception du « temps du projet » et de l’indétermination de l’avenir, offre une solution élégante à un problème épineux. On peut néanmoins regretter que cette solution ne paraisse quelque peu ad hoc en changeant le cadre conceptuel pour accepter que deux issues possibles de l’avenir (guerre nucléaire ou victoire de la dissuasion) se superposent jusqu’à leur actualisation dans le présent.
L’intérêt de l’ouvrage réside également dans les à-côtés qu’il permet d’entrevoir. La solution de Jean-Pierre Dupuy, qui a de nombreux points communs avec la théorie de la physique quantique (indétermination, superposition, décohérence, renouveau de la rationalité), ouvre ainsi un nouveau champ d’études à la discipline en développement qu’est celle des sciences sociales quantiques. Les amateurs de théâtre ne pourront quant à eux s’empêcher d’y reconnaître La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux : le titre, l’importance du destin et de ses prophètes, et surtout le tigre qui, réveillé par les hommes (comme Cassandre le prédit dans la scène d’ouverture de la pièce), risquerait de les anéantir, en menant à une guerre que personne n’a voulue mais qui aura quand même lieu par accident, ne serait-ce que par la seule existence des arsenaux nucléaires (ou des armes troyennes et grecques).
L’ouvrage, émaillé de nombreuses références anthropologiques, philosophiques et économiques (René Girard, David Lewis, Maurice Allais pour ne citer qu’eux) constitue ainsi une lecture incontournable et stimulante pour comprendre les options qui s’offrent à notre civilisation, maintenant que l’irréversibilité de la bombe nucléaire ne nous permet de vivre qu’en sursis. Options qui pourraient également inspirer notre réflexion sur les autres menaces qui nous guettent, comme le changement climatique.