Les émotions de 1989. France et Allemagne face aux bouleversements du monde d'Hélène Miard-Delacroix


On connaît la force des émotions collectives qui unissent un peuple, mais existe-t-il un universalisme affectif indépendant des spécificités nationales ?

Installant son dispositif d’étude en 1989, année considérée comme une « césure positive de l’histoire », Hélène Miard-Delacroix interroge la conséquence des bouleversements mondiaux sur la perception qu’en ont Paris et Berlin. Pour ce faire, l’historienne met en superposition trois événements majeurs qui ont symbolisé les grandes crises de 1989, marquant pour le bloc de l’Est son proche effondrement (chute du pouvoir en République démocratique allemande et en Roumanie) et pour la Chine la consolidation de son régime (manifestations de Tian’anmen).

Analysant les réactions suscitées de part et d’autre du Rhin, la comparatiste choisit la pratique d’une histoire croisée, conduite à travers le prisme des émotions. À la soudaineté des événements qui se succèdent coïncide en effet une cascade d’émotions contradictoires mêlant peur, émerveillement et espoir. Suivre cette circulation phénoménale dans l’espace public donne lieu à une réflexion sur ce que notre perception contient de paradoxes.

Flirtant avec une histoire des représentations et des sensibilités, cette lecture circonscrite aux affects, parce qu’elle considère que le régime des émotions constitue le mode premier d’appréhension et de sémantisation des désordres du réel, met en scène les constructions sociales, interroge les processus de décision et les dynamiques du changement. Quelle fut la perception des contemporains, plongés dans cette cascade de crises internationales ? Comment restituer par un calque fidèle une époque incluant tous les hommes, sans vouer cette entreprise colossale à l’incomplétude ?

Pour restituer cet immense chorus des peuples, Hélène Miard-Delacroix se penche sur le traitement des mots et des images pris sur le vif. S’appuyant sur des prédécesseurs tel Maurice Halbwachs, son travail met à jour d’abord l’importance de l’imaginaire avec sa nature irrationnelle perpétuant largement des stéréotypes. Il éclaire également certains décalages d’appréciation et de conduite qui désignent des communautés émotionnelles, enclines à réinstaurer un ordre familier devenu instable. Cette production d’affects collectifs traduit aussi bien un canon de valeurs qu’une expérience d’appartenance.

Regroupant la société en cercles d’expertise et de connaissance, l’historienne identifie différents niveaux d’acteurs. Elle ordonne sous forme de catégories les acteurs étatiques, constitués essentiellement de diplomates et de membres de l’exécutif, et les acteurs non étatiques. Cette dernière catégorie rassemble les Églises et les organisations non gouvernementales aux fonctions morales bien établies ainsi que les médias de la grande presse, à la fois narrateurs et exégètes des faits, opérant selon une logique commerciale qui privilégierait le sensationnel. Hélène Miard-Delacroix perçoit une répartition des rôles affectifs instruisant des oppositions formatées et binaires où les grands schèmes hérités du xixe siècle imposent leur logique, elle signale ainsi certains topoï qui alimentent la chronique quotidienne comme les scènes de massacre de masse (Timișoara) ou encore la focalisation sur l’individu vulnérable et héroïque, victime du pouvoir (Tank Man).

Dans cette configuration, la voix du citoyen semble peu audible, présente sous forme de traces, en simple spectateur ballotté par les dispositifs discursifs qui déclenchent en lui des réactions émotionnelles à la fois d’empathie et d’indignation. Subordonné à un phénomène de groupe où prédomine mimétisme et soumission, le régime émotionnel traduirait un sentiment d’impuissance face aux dérèglements internationaux et aux drames humanitaires.

Par la radicalité des changements, les peuples assistent avec stupéfaction à l’intrusion d’un temps historique au cœur du présent dont l’urgence et l’impression de dilatation, due à son hyperactualisation, concurrencent l’idée de temps long. Cet effet de bascule aux conséquences imprévisibles bouleverse la carte mentale du citoyen, d’autant que l’année 1989, s’ajustant aux célébrations de la Révolution française de 1789, propose un chevauchement chronologique des codes imaginaires, amplifiant l’impression de basculement de l’ancien ordre mondial.

Les thèses avancées alors pour expliquer les causes des événements sont variées. Certains commentateurs allèguent que cet élan des peuples est réglé par leur aspiration à la liberté et à l’autodétermination, d’autres penchent pour la défaillance d’un système incapable de maintenir pérenne son modèle économique et social. Ailleurs, on croit voir le signe d’une philosophie de l’histoire couronnant un modèle libéral en quête de finalisme, en perpétuation d’un idéalisme hégélien, quand d’autres, à l’opposé, considèrent ces crises majeures comme la phase d’un vaste cycle, au sein d’un monde en perpétuelle recomposition.

En proposant un schéma de domination où le groupe semble passablement formater les réponses émotives de l’individu, Hélène Miard-Delacroix fragilise la position du témoin et du lanceur d’alerte, laissant entendre un conformisme conditionnant la nature humaine. En avantageant la voix des chefs d’État et des entités influentes, elle replace d’ailleurs au centre du raisonnement la figure du grand homme, ne laissant guère de chances aux individus pour énoncer une divergence de vues.

Flammarion, 2025
480 p. 25 €