Rien à voir de Gaëlle Obiégly
Tous les chemins mènent au livre ; tel pourrait être le sous-titre de ce roman de Gaëlle Obiégly. Entrée dans une bibliothèque, la narratrice découvre un livre sans désignation, sans texte, sans code-barres, dépouillé de tout artifice, « un absolu, caché dans l’ordinaire ». Dans le paratexte liminaire, Gaëlle Obiégly offre un indice sur la lecture de son œuvre, d’abord préoccupée de restituer la trace laissée par le passage des hommes, leur empreinte sur la réalité. N’est-ce pas d’ailleurs une des vocations de l’écrivain que de restituer la mémoire, de voler au temps ce qu’il efface de présence humaine ? Comme pour l’historien, il y a en lui un devoir de résurrection qui passe par cet entre-deux qu’est la fiction mêlée de faits advenus, afin de redonner vie à ce qui n’en a plus. Ainsi s’expliquent l’usage du diarisme chez la narratrice, qui se voit en nécrologue et en collectionneuse, de même que la nature du récit, conduit par une voix qui distille le flux de sa conscience. Ce « discours intérieur » montre son refus de l’oubli, il revendique ce droit à l’existence de l’infime, du fugitif, du superficiel, qui révèle alors leur véritable nature et la profondeur intacte de leur présence sur le cours de la narration.
À plusieurs reprises, dans ce roman marqué par l’aspect commercial de la profession de romancier, l’écrivain se dévoile subrepticement en exposant sa condition fragile, le plus souvent soutenue par « des commentaires peu nombreux, dans des médias à visibilité faible ». Le trivial n’est jamais éloigné de la vocation que l’on a embrassée. Obéir aux prescriptions éditoriales, à ce qui est dicté de l’extérieur, hors de soi, prouve que l’auteur n’est pas seulement un témoin, il est aussi un arrangeur qui s’adapte aux goûts, aux sensibilités et aux normes. Captif de cette normalité qui aliène sa liberté de choix et qui l’oblige à reformuler et à retrancher, il se montre tel qu’il est, en rêveur réaliste, revenu de ses solipsismes et forcé aux petites compromissions, devant « modeler le langage, selon les besoins de [sa] clientèle ».
Partagé entre divagation et restriction, le roman insiste sur cette hésitation entre deux contraires, où le plaisir d’écrire est forcé de se confronter à des limites. Dynamiter les codes, certes, mais à quelle fin ? Menée par une envie colérique de cogner, la narratrice est un être frustré qui découvre, dans son aspiration tronquée en faveur de l’universel, l’illusion de son être, ses insuffisances et ses fausses ambitions. Il y a chez elle un sentiment autodestructeur, irrépressible, comme un dégoût de soi et du monde dans lequel on est plongé, que retranscrit la violence de son aveu : « J’ai envie de me tuer dès que j’ouvre les yeux. »
Gaëlle Obiégly questionne la notion de limite, elle la teste. De quoi doit-on parler ? Jusqu’où pousser l’avantage de la page blanche ? Le titre, Rien à voir, participe à un jeu de décentrement. En réfléchissant aux marges et à la normalité, on cherche sa place, la juste distance, la saine relation à l’autre, à la fois le lecteur, l’inconnu et le confident. Aussi, ce même lecteur est régulièrement interpellé, comme un partenaire de la narration, que l’on doit avertir et convaincre.
Gaëlle Obiégly questionne la notion de limite, elle la teste.
Le roman peine à suivre une ligne droite, parasité par un flot de pensées aléatoires rompant la logique narrative. Placée dans une situation inextricable, Gaëlle Obiégly manie le paradoxe, revendique la complexité, le droit à l’incomplétude, à l’inachevé, à l’insatisfaction : « Il y a du bon dans l’inconfort. » Il s’agit de « donner une apparence » à ce qui est volatil, au temps comme à l’existence. Dans le besoin d’écrire, de dépasser les doutes, de rompre l’isolement, il y a la conviction que le langage permet de pénétrer le mystère de ce qui est en dehors de soi, de l’autre côté de la réalité intime ; il est à la fois résolution du conflit et réalisation de soi.
Membre d’une « palpitante communauté de vaincus », la narratrice propose une lecture en demi-teinte du monde avec son fatalisme rugueux, ses moqueries et ses injustices. Au milieu de cette perdition, elle prophétise la mort de l’art, la fin de son histoire.
Oscillant entre amertume et joie, gravité et mélancolie, le récit se montre féroce à l’égard de l’école, vue comme un organe disciplinaire, imitant « la marche lente des vaches qu’on menait au pré ». À cette entreprise de conformisme s’ajoutent la duplicité des discours préfabriqués et la versatilité des hommes : « Tu es manager, maintenant ? Alors que tu m’as expliqué un jour en quoi le management, c’est le fascisme. » Ce constat fait naître chez la narratrice un sentiment de perte, ulcérée qu’elle est par la fuite de ce temps consacré à écrire au lieu de vivre et de n’être que soi. Il y a en effet une part de sacerdoce et de sacrifice contenue dans l’acte d’écrire, comme ce don de soi évoqué par Stéphane Mallarmé.
Le temps intime qui file et s’évanouit dans l’écrit pose donc une question existentielle. Comment « sortir de l’enclos » pour embrasser l’infini ? Parfois, Gaëlle Obiégly laisse échapper un peu de lyrisme, souvent refoulé, presque coupable. La dilation baudelairienne de l’être et l’illumination rimbaldienne se tiennent dans les marges du texte. Ici, l’éloge de l’oisiveté est avant tout une réappropriation du temps et donc de soi, il s’agit du soin consacré à soi, comme l’évoquait Sénèque, au bien-être de l’âme et du corps, à la gratuité du savoir et de l’étude, pour parvenir à s’éduquer : « Je ne cherche rien ; je me cultive. » La même gratuité déclenche l’écriture qui, par son vœu de pure incarnation poétique, vise à l’élévation, « ce qui mue ton expérience en quelque chose de sublime ». Par son don, l’écrivain nous révèle ce monde où « les choses sont invisibles ».