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Photo : pxhere
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Flux d'actualités

Écrire, témoigner, communier

Le confinement a réactivé la pratique du journal intime. En vogue au XIXe siècle, le diarisme a depuis évolué vers des écritures de témoignage, où l’individu importe moins que la connaissance de son environnement. Le carnet est aujourd’hui une occasion de travail sur soi, de redécouverte de la réalité que l’on croyait perdue, et qui bat autour de nous.

Le confinement actuel propose un paradoxe, il engendre derrière notre clôture une crise généralisée des repères et de la stabilité sociale. En se renfermant sur soi, l’homme perd une grande part de son identité et de son équilibre qu’il trouvait au contact de son altérité. Pour répondre à ce choc, il n’a de ressource et de salut, pense-t-il, que dans le divertissement et la consommation des choses du monde qu’il a perdues. Cette attitude a ses raisons, on est spectateur, pas acteur, on est lecteur, pas écrivain. Il nous semble justement qu’une pratique d’écriture contredit cette lapalissade et correspond assez aux besoins que nous avons désormais de retrouver notre assise et de récupérer la vie perdue. On la nomme diarisme, écriture de l’intime, notes personnelles. Elle était en vogue au xixe siècle, initiée par le pédagogue et révolutionnaire Marc-Antoine Jullien dans un ouvrage programmatique tout exclusivement dédié au bien-être de l’individu par le biais d’un système d’enregistrement et de classification de l’existence. En 1813, l’écriture personnelle est alors un répertoire organique des actions menées au quotidien qui constitue une sorte de livre de compte doublé d’un agenda moderne. En un temps de révolution et de saint-simonisme naissant, l’individu devient un chiffre, une suite de détails établie sur des tableaux, résumant idéalement ses actions, sa personnalité, ses relations, « pour devenir un véritable cours pratique d’hygiène, de morale, de développement intellectuel ou d’instruction, et de vie sociale ou de connaissance du monde et des hommes »1.

De l'intime au témoignage

Depuis, ces formes banales du journal intime destinées au bénéfice seul de l’égo, ont bien évoluées, elles ont fini par laisser la place à d’autres écritures dites de témoignages où l’intime ne tient plus le rôle central, où l’enquête et la connaissance de son environnement catalysent l’essentiel du contenu. Cette textualité de témoignage qui investit le champ de la collectivité a à voir avec notre situation actuelle où la nécessité nous plonge dans une solitude oppressante. L’activité économique et sociale ralentit puis redémarre, s’arrête de nouveau sans autre précision pour l’avenir, peut-être le moment est-il venu pour nous de lutter contre ces états de fait en nous munissant d’un carnet, en ouvrant un fichier de notre traitement de texte et de réfléchir comme d’autres l’ont fait dans les grands moments de crise passés à ce que nous constituons ensemble.

On sait que l’individu n’était qu’un enjeu marginal dans cette large production scripturaire. Cette thérapeutique des mots visait davantage un ensemble, la recomposition d’un groupe, et non la résurrection d’une âme en peine.

Les guerres d’abord ont eu de semblables effets sur la psyché collective. On a vu naître ces phénomènes au cours du siège de Paris en 1870, dans les tranchées dès 1914, dans les camps d’internement lors de la Seconde Guerre mondiale. Partout où l’homme était persécuté, brutalisé, écrasé, naissait une textualité qui appelait à l’humanisme, à cette part noble en chaque individu. Partout des anonymes forçaient leur destin et prenaient la parole, certains passaient à la postérité comme Maurice Genevoix, la plupart s’effaçaient derrière leurs écrits comme Paul Lintier. Qu’y cherchaient-ils ? Quelles étaient leurs motivations ? On sait que l’individu n’était qu’un enjeu marginal dans cette large production scripturaire. Cette thérapeutique des mots visait davantage un ensemble, la recomposition d’un groupe, et non la résurrection d’une âme en peine. Car pour cicatriser et laisser aller la douleur, il s’agit de consolider le milieu évanoui, restituer les joies et les grandeurs, donner aux chagrins une dimension intersubjective. Ce qui manque n’est pas ce que j’ai perdu, qui m’a été soustrait, mais plutôt ce que nous n’avons plus ensemble, que nous ne partageons plus. La perte est là et seulement là.

En 1870, au cours de la guerre franco-prussienne et du siège de Paris, parmi les deux millions d’habitants enfermés sous les feux de l’ennemi, des civils et des militaires vont tenir des notes quotidiennes de leur expérience. Juliette Lamber, célèbre pour son opposition au régime impérial défunt écrit : « en racontant ce que je voyais, ce que j’entendais autour de moi, n’ai-je pas raconté en même temps ce que d’autres ont vu et entendu autour d’eux ? N’avons-nous pas tous, pendant quatre mois, vécu de la même existence, pensé, agi, souffert de la même manière ? »2 Sa compatriote Marie Sebran, chrétienne fervente, a tenu également un carnet quotidien que l’humilité et la pudeur lui interdisent un temps de publier, avant de se rallier au bon sens : « Vous vous trompez, me répondit-on un jour, ce public auquel vous vous adresseriez particulièrement, ne seraient-ce point les femmes, les mères, les sœurs ? […] Toutes vous comprendront, sentiront comme vous, et seront même heureuses de se reconnaître, en retrouvant dans vos inquiétudes, vos espérances, et qui sait, jusque dans vos songes, les impressions qui les ont agitées. »3

Relier l'un au tout

Dans une société qui naît à l’industrie de l’écrit, l’expression publique va se situer désormais à l’échelle de l’individu. À Paris, en 1870, la presse et les affiches recouvrent déjà les murs de couleurs et de graphies, imprimées ou confectionnées à la main par couches successives. Le citoyen se saisit de cette occasion accordée par la proclamation de la République pour se dire. L’écriture devient un besoin brouillon, violent de libérer la parole des contraintes civiles, des angoisses et de sa frustration : « Pas une histoire ceci, – je n’étais pas un des personnages, pas même un confident des personnages – j’étais un citoyen, m’occupant, me préoccupant, regardant, écoutant, parmi les moins mal renseignés. J’étais un thermomètre appendu dans un coin. »4 Écrire, c’est s’humaniser, à la fois s’autonomiser et partager, d’où la large sociologie des carnets de guerre qui s’amplifiera encore en 1914.

Dans les premiers mois de la Grande Guerre, au fort des hostilités, l’écrivain et professeur Paul Cazin a un immense regret qu’il traîne dans son cœur, il écrit : « dans cette guerre, il n’y a que ceux qui souffrent qui ne soient pas ridicules. Et malheureusement, il n’y a que ceux-là qui se taisent. »5 La lacune sera vite comblée par l’immense corpus d’écrits que produiront les combattants de la Première Guerre mondiale. Paul Lintier, qui mourra au front, exprime un bien-être personnel qu’il découvre dans l’écriture, cette récupération de l’être soumis aux violences et au chaos : « Je ne me suis pas arrêté d’écrire mes notes chaque jour. C’est une excellente discipline, la meilleure que je sache. Outre que ces notes seront terriblement vécues, j’y trouve le grand avantage de me tenir bien en main moi-même. Je ne sais rien de plus calmant ni de meilleur… »6 Mais cet aspect strictement personnel n’occupe qu’un instant de l’écrit. Retisser les déchirures, relier l’un au tout constituent le motif de ces nouveaux écrits qui poursuivent la transformation de leurs fonctions. Le témoignage devient support de la conscience dans son milieu.

Les témoins de 1914 parviennent à l’accomplissement du style testimonial dans sa perspective humaniste et éthopoiétique7. Plusieurs fois blessé au front, l’écrivain Paul Tuffrau est de ces promoteurs : « Qu’aura montré cette grande crise en effaçant les différences qui semblaient diversifier les hommes à l’infini ? C’est que quelques sentiments très simples les menaient ; rien n’est si près d’être général que ce qui est profondément individuel ; en sorte que quelqu’un qui écrirait avec intelligence et sincérité l’histoire d’un seul homme écrirait par là même l’histoire de l’humanité tout entière.  »8 Ce vœu d’universalisme contenu dans une simple parole singulière constitue la piste d’envol pour un genre d’écriture qui œuvrera à la justice et à la vérité dans les circonstances les plus barbares et les plus inimaginables.

La lecture des témoins des camps de concentration présente évidemment une réalité sans commune mesure avec l’impact tragique du confinement sur nos existences. Mais par-delà cette relativité de notre situation, la leçon historique est là, plus éclatante et humaine. Primo Lévi décrivait cette triade terrifiante des camps de concentration où l’homme entre dans le régime de la nécessité « Rentrer, manger ; raconter »9. Il exprimait cette réciprocité, ce besoin viscéral d’écrire et d’entendre, de faire entendre pour briser l’incrédulité et la réification, cette pulsion irrépressible de dire et de partager la douleur infinie par des mots. Cette ouverture à l’autre, ce dépouillement de soi face au vertige de l’impensable expriment ce déplacement de la fonction de l’écrit personnel qui, du cercle de soi chez Jullien, s’ouvre à un complet universalisme de la condition humaine en ce milieu de XXe siècle.

La réversibilité du lecteur et du scripteur

On le voit, se situer, c’est d’abord savoir où se trouve notre altérité, c’est elle qui nous désigne et nous incarne. Écrire, dès lors, revêt une volonté de partage, de restitution de ce que nous sommes dans le regard de ceux qui nous authentifient. Michel Foucault, spécialiste des questions d’enfermement, avait analysé ce type d’écriture en remontant aux hypomnemata et aux correspondances antiques. Si les premiers se rapprochent étonnamment des tableaux conçus par Jullien, leur combinaison avec les autres (les formes épistolaires) amorçaient ce mouvement de transformation qui devait développer et compléter cette culture de soi et de son art de l’existence « dominé par le principe qu’il faut prendre soin de soi-même »10. Foucault déclarait dans un article contemporain à son étude Histoire de la sexualité III : « Écrire c’est donc "se montrer", se faire voir, faire apparaître son visage auprès de l’autre. »11 Cette ouverture de soi à l’autre rend indissociable la réversibilité de la position du lecteur et du scripteur. Écrire alors, de façon moderne, c’est déclarer une présence instantanée et physique communiante, une double corporation indissociable. Cette union civile du spectator et de l’operator (disait Roland Barthes) s’approche très fortement de ce qu’on observe de nos jours dans l’acte du témoignage.

Témoigner, c’est communier, c’est rassembler autour de soi l’humanité. Dans son quatrième volume sur la guerre tiré de ses souvenirs et de ses notes, Maurice Genevoix fait cette observation : « Ayant tourné la page, je continue d’écrire, dans la fièvre : "Ce qui est vrai, c’est vous tous que j’aime ; [] si vous avez jamais pu croire que j’étais loin de vous, arraché de vous par la poigne de la Guerre, je vous demande pardon de vous l’avoir laissé croire… […] Maintenant, ah ! maintenant, avec quelle ferveur de toutes les minutes je vous donnerai ma présence !" »12 La ferveur de l’écrit brise les éloignements, affranchit son auteur des distances. Il s’agit d’une écriture réparatrice. L’écriture ouvre les portes, abat les cloisons. C’est une pratique bienfaitrice, un onguent vital qui resserre la mémoire et permet les ligatures avec les absents. Elle rompt la dictature mentale de l’enfermement en éveillant à la fois le monde extérieur à la conscience et le monde intérieur que le quotidien troublé, haché, cisaillé peine à manifester en nous. La mort, la maladie, la violence, l’impuissance suscitent en nous une impression de clôture, d’écrasement, elle vous tient dans un puits. S’il fallait une comparaison, le carnet apparaîtrait comme une courbe dans le continuum espace-temps. Il est une occasion de travail sur soi, de réorientation et de redécouverte de la réalité que l’on croit perdue et qui bat autour de nous.

  • 1. Marc-Antoine Jullien, Mémorial horaire ou Thermomètre d’emploi du tems, Milan, Imprimerie royale, 1813, p. 84.
  • 2. Juliette Lamber, Le siège de Paris – Journal d’une Parisienne, Paris, Michel Lévy, 1873, pp. V-VI.
  • 3. Marie Sebran, Journal d’une mère pendant le siège de Paris, Paris, Didier et Cie, 1872, pp. IX-XI.
  • 4. Élie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour, Paris, Schleicher frères éditeurs, 1908, p. 1.
  • 5. Paul Cazin, L’Humaniste à la guerre, Paris, Plon, 1920, p. 153.
  • 6. Paul Lintier, Le Tube 1233, Lettre de P. Lintier à M. L…, Paris, Plon, 1917, p. XIV.
  • 7. Selon Michel Foucault, c’est la « transformation de la vérité en éthos ». (Michel Foucault, « L’écriture de soi », Revue Corps Écrit, n°5, Paris, P.U.F., février 1983, p. 6.
  • 8. Paul Tuffrau, Carnet d’un combattant, Paris, Payot, 1917, p. 111.
  • 9. Le vers est tiré de « La Trêve », poème daté de janvier 1946 et ouvrant le roman homonyme (Primo Lévi, La Trêve, Paris, Grasset, 1996, p. 11).
  • 10. Michel Foucault, Histoire de la sexualité III – Le Souci de soi, Paris, Gallimard, 2015, p. 1006.
  • 11. Michel Foucault, « L’écriture de soi », Revue Corps Écrit, op. cit., p. 16.
  • 12. Maurice Genevoix, La Boue, Paris, Flammarion, 1921, p. 88.

Édouard Galby-Marinetti

Écrivain et psychanalyste, ancien enseignant à l’université Montpellier III, spécialiste des questions d’art et d’histoire dans la littérature moderne.