Pensée sauvage, pensée prescrite. Les écritures du peuple au xixe siècle
Le recueil des lettres de Chantaume, soldat français pendant la guerre de Crimée, donne à voir une langue véritablement hors normes, tout à la fois déroutante par son ignorance des canons du style académique, et captivante par ses approximations et ses bizarreries syntaxiques. D’une lettre à l’autre se dévoile une pensée sauvage, non prescrite, qui est comme le symptôme d’une époque où l’écriture se démocratise.
En ces temps de mondialisation, les recherches sur les hommes qui nous ont précédés, sur leur engagement de citoyen, sur leur façon de vivre et de laisser des traces sont toujours les bienvenues. On les retrouve parfois dans des témoignages discrètement abandonnés dans les cartons d’une bibliothèque ou d’un musée. La Bibliothèque nationale de France du quai de Seine possède plus que les autres un fonds d’inédits, des écrits en mal de dépouillement, attendant qu’on les déterre pour les mettre en ligne. Telle est la situation de ce recueil de lettres de Chantaume, publié en 1856, au retour de la guerre de Crimée1. Chantaume n’est ni général d’état-major, ni reporter de guerre pour The Illustrated London News. Il n’est pas non plus un bon épistolaire ; au contraire, ce simple zouave peine devant les mots, ce sont des obstacles, des pentes glissantes, vraiment rien ne le destine à publier. Ce recueil est donc un objet singulier, qui intrigue avec ses multiples gravures pleine page et son style en cavale, car les lettres fourmillent de fautes orthographiques, de difformités grammaticales, alignant les abominations syntaxiques comme des litanies. En un temps où la dictée de Prosper Mérimée (1857) défraie la chronique mondaine et calibre le modèle de bon usage du français, ce parti pris éditorial crée une dissonance.
Dans cet ensemble de lettres adressées à un frère resté en pays berrichon et chargé d’instruire le reste de la famille, le soldat de carrière est moins disert sur ses sentiments que sur le registre des exploits guerriers, c’est d’ailleurs une des raisons d’être de cette publication propagandiste, engagée par le duc de Mortemart2. Ce vieux général d’active, allié éloigné du régime impérial, fait précéder les lettres d’un aperçu précisant le contexte historique des faits mentionnés, ce qui crée une impression d’enchaînement à la discontinuité épistolaire et lisse le récit de la guerre. Si le paratexte éclaire sur les circonstances militaires, il explique peu la raison qui a poussé au patronage d’un tel ouvrage, avec son matériau épistolaire publié sans retouche, exposé dans sa nudité de langue. On pense au texte Moi, Pierre Rivière que Michel Foucault fait reparaître dans sa version intégrale d’origine, à cette langue fascinante, à ces méandres sémantiques, mais sans la novation poétique et psychologique du criminel3.
Forme libre
En effet, ce qui nous captive d’emblée, c’est l’état de la langue, une langue de forme libre en apparence, déréglée, sonore, maintenue dans une permanente approximation orthographique. C’est une langue inventée dans l’ignorance du canon académique, une langue récemment promue, en voie d’intégration dans la société moderne qu’inventent les grandes capitales européennes. C’est aussi une langue du conformisme et de la rigidité. Cela apparaît dans les formules et les usages cadenassés par l’étroitesse sociale, comme cette finale invariable que Chantaume emploie pour conclure : « Je te serre militèrement et affectueusement la main. Agréez, mon frère, l’assurance de ma considération distinguez4. »
La langue hiérarchise, elle norme et établit dans des cadres. Si sa graphie déraille, son canevas syntaxique et discursif, au contraire, est pétri de conventions, où les banalités imaginaires du bien-dire se bousculent. Chantaume n’a pas le génie créateur de Pierre Rivière, il ne prend pas à bras-le-corps les possibilités de la langue. Ici, on imite ce qu’on appréhende avec peine sous une couche d’opacité, on copie ce qu’on ne comprend qu’à moitié, qui passe le savoir et impose la soumission. C’est la complexité linguistique et ses nuances qui vous font défaut. Alors, on ne cherche pas à innover, à faire émerger des idées ou des images originales, on se contente de très peu, on restitue sa gêne d’exprimer l’intime5, on se retranche derrière des politesses engoncées et la promotion du discours de ses supérieurs : ce sont des apologies militaires, des contenus dictés et mal ficelés, tout un propagandisme d’État lapidaire d’où s’extraient parfois quelques moments de vérité : « Lont nous a fait une distribution le 11 de ce moi de sausisons, de vin, deau de vie de Cognac, de chaudcolat et de julienne. Ont nous soigne mentenant aux petits ognons. Je croit que lont veux nous engraiser, nous en ont bin besions parce que nous somme bigrement maigres6. »
Le projet critique porté par Michel Foucault consistait à exposer une anamnèse écrite dans une langue nouvelle, urgente et crue, moderne et sans apprêt, tout juste déglutie, qu’on démuselait pour la publier dans une revue de médecine en 1836. Vingt ans plus tard, les lettres de Chantaume sortent en édition brochée, l’année même qui suit leur écriture. Ce qui frappe d’emblée, nous l’avons dit, c’est la langue, l’approximation de son orthographe et les bizarreries de sa syntaxe, ses formules stéréotypées à outrance, elle semble parfois délirer dans son cadre clos, en équilibre sur cet étrange paradoxe. Expérience renversante pour le lecteur actuel, l’objet livre est déviant. La langue officielle et la pratique de l’écriture bénéficient des promesses démocratiques du xixe siècle et se voient accordées en droit à tous, comme un privilège de citoyenneté. Preuves d’émancipation contiguë à l’évolution sociale qui tend à l’idéal d’égalité, les progrès de l’alphabétisation, sa lente et pénible généralisation sous les différents régimes politiques trouvent un élan nouveau sous le Second Empire avec la nomination de Victor Duruy, qui prône un enseignement primaire obligatoire et gratuit. Cette langue écrite, en cours de progrès collectif, est alors portée par une vaste diffusion de la culture à l’échelle nationale, source de développement psychologique et de libération sociale.
La langue de Chantaume, vivante, fautive et qui tâtonne, témoigne ainsi de tout un univers intérieur avec son imaginaire de pensée. À la langue prescrite, normée, s’oppose une langue sauvage – celle du mémoire de Pierre Rivière en est l’exemple fameux –, une langue qui n’exprime que soi, sans restriction, sans autre préoccupation que celle de traduire le questionnement intérieur, ses hésitations et ses sinuosités, en vue de restituer le sens exact de sa propre perception des événements. Avec le siècle, la conscience écrite et testimoniale vient au citoyen, sans différence de classe et d’âge. La langue publique qu’on croit asservie, parce qu’elle est soumise à la censure, triomphe au contraire dans la sphère privée et brise ses chaînes, servant à la fois d’édificateur et de libérateur. Alors que le Second Empire s’effondre en septembre 1870 pour disparaître de l’histoire, la langue et les écrits personnels font florès en France pour témoigner des grandes crises collectives (la guerre, la révolution du 4 septembre, le siège de Paris) et de la résistance que les citoyens leur opposent, délivrant l’individu de son mutisme de groupe.
La lecture des lettres de Chantaume offre plus qu’une curiosité éditoriale : en s’intéressant aux anomalies langagières, on découvre un métadiscours à l’œuvre, un horizon du non-dit, c’est l’invention d’auteur. La part de ce qui est dicté ou suggéré vacille sous l’effet du style, le contenu des mots en cache un autre : ces graphies saugrenues, le vagabondage de ce savoir indécis expriment un auteur et son temps, tout un territoire subconscient avec ses croisements et son intertextualité, à la fois obéissant, en fournissant le discours obligé, et indépendant, imprévisible et échappant aux conventions de la phrase officielle.
Le droit de raconter
Dans le texte autobiographique qu’il laisse, Pierre Rivière fait le récit de son crime, l’individu devient l’auteur de son existence, son propre témoin, son chroniqueur et son exégète. Il se donne à comprendre, il se dénude pour mieux se déguiser devant son lecteur, sans besoin d’intermédiaire, en se substituant aux comptes rendus de presse ou aux expertises judiciaires et psychiatriques. L’autorité des faits narrés provient de la source agissante, du témoin et acteur des événements. Le texte contient les agitations d’une âme qui décrit ses perceptions, vraies, simulées ou chimériques. L’émotion est transmise de façon directe pour susciter les réactions du lecteur, soit ému par le procédé de confession du je qui prépare au pathétique et à l’empathie, soit repoussé par le caractère abominable du crime (en l’occurrence, le meurtre de la mère et de ses enfants). L’ambivalence de cet écrit, qui entraîne deux lectures antagonistes, magnétique et répulsive, ne se retrouve pas chez Chantaume, mais ses lettres, par leur orthographe déficiente, introduisent sciemment une rupture des codes éditoriaux et exposent à leur façon ce « droit de parler et de raconter » qu’évoque Michel Foucault.
Jargon phonétique étonnant, aux bornes nébuleuses, la nature de ces lettres surprend le lecteur, ainsi Lord Raglan, chef d’état-major des troupes britanniques, est orthographié « Lauragland », l’adjectif « piémontais » devient « Pieds-monter », ou encore le lieu Balaklava, célèbre pour sa bataille (1854), « Bat la Clavat ». L’onomastique est un art du souvenir et de l’invention pure qui entremêlent des références variées et aléatoires. Ses règles n’ont pas de fixité : le chef d’armée Omer Pacha est écrit « Aumair Pacha », « Homère-Pacha » et « Haumer-Pachat ». Le nom propre a ses résistances et ses trouées de lumière. Là où, par exemple, tous les auteurs de carnets de la guerre de Crimée (gens érudits, officiers et prêtres) signalent les vers célèbres de Virgile en longeant l’île de Ténédos par bateau7, Chantaume se tait. En revanche, lorsqu’il évoque Omer Pacha, il orthographie celui-ci comme au souvenir impromptu d’une vague lecture. La confusion est tenace et se répète : Homère en Crimée fait couleur locale.
Expression documentaire d’une culture émergente, ces lettres qu’on écrit et qui aident à voir, comme le définissait déjà saint Jérôme au ive siècle depuis sa réclusion au désert, illustrent un siècle bouleversé par les révolutions scientifiques, politiques et morales : un monde composite émerge où prévalent l’interpénétration des registres de langue, l’hétérogénéité des référents culturels, constituant de facto une force d’opposition et de contrordre, et un territoire de liberté qui échappe à la censure et au contrôle autoritaire des savoirs.
Seule compte cette attestation de soi où l’altérité joue un rôle de miroir pensant.
Ce que Chantaume écrit semble mineur, avec son arrière-fond propagandiste et l’impersonnalité de ses sentiments. Mais l’important pour lui tient ailleurs, dans le regard de son lecteur qui crédibilise ses propres ambitions et confirme les progrès réalisés, conditionnant l’élévation sociale. Pour Chantaume, il ne s’agit pas de passer en revue sa journée : aucun examen de conscience ne lui est nécessaire, aucune réflexion personnelle à exprimer, aucune invention poético-sentimentale. L’acte d’écrire constitue la prouesse et le fond du message. On témoigne de soi, mais c’est un moi abstrait et déterritorialisé, un moi au relief allusif, une figuration empruntée des choses vues. Que raconter de sa journée sinon qu’on est vivant et qu’on écrit, qu’on sait écrire, en alignant des phrases sans vraie consistance personnelle, parce que seule compte cette attestation de soi où l’altérité joue un rôle de miroir pensant. On informe a minima, on se déclare a maxima, mots et phrases portent l’être, sa substance sociale et culturelle, son appartenance à la civilisation. La médecine militaire avait compris les bénéfices de la pratique épistolaire et la préconisait pour ses vertus thérapeutiques. Le soldat reclus dans les tranchées devant Sébastopol est sujet à la mélancolie et aux maladies des exilés, comme ces poussées de nostalgie qui sévissent dans les rangs français au même titre que le choléra8. Les séances d’écriture qui occupent le soldat dépaysé sont des remèdes qui recentrent l’épistolaire sur lui-même et l’équilibrent en le désignant comme sujet.
Le pouvoir impérial se veut émancipateur, instrument de progrès collectif ; déjà, il préfigure l’essor du saint-simonisme en son sein. La publication épistolaire de Chantaume s’inscrit dans ce projet de restitution d’un discours du peuple, avec sa propre pratique de la langue écrite. Il faut y voir sans doute la conjugaison de cette idéologie des progrès, la concrétisation des aspirations citoyennes et peut-être la vogue du réalisme en littérature, sa rupture avec les normes officielles et son parfum de scandale. Cette année-là, les frères Goncourt se saisissent du parler et des mœurs du peuple dans leur roman Germinie Lacerteux, objet d’indignation publique à l’égal de la condamnation des Fleurs du mal en 1857. Expression d’un contrordre ou concurrence linguistique, ce parler direct, avec ses torsions, ses lacunes, son hétérogénéité graphique, engendre également une invention poétique, une musique personnelle. À une époque où l’essor industriel de la presse organise une langue commune en voie d’uniformisation, l’individu parvient à se faire entendre dans sa singularité. En s’écrivant lui-même, il impose son langage, ses connaissances, son horizon imaginaire.
Les lettres de Chantaume offrent une preuve de cette montée continuelle des écritures de soi, où se mêlent exhibition du moi et transcription du monde environnant qu’on expérimente. Elles favorisent par leur publication une réconciliation momentanée, peut-être fortuite, de la parole et de l’écrit, tiraillés l’une et l’autre par des forces sociales et politiques irréductibles. Menacé à tout instant de sombrer dans l’aporie et l’absurde, ce témoignage épistolaire montre tout l’art de la conscience humaine (au milieu des affres de la guerre), partagée par les besoins de construction et d’imitation qui l’habitent et cherchant à préserver sa part de singularité qui transparaît dans la poétique des mots, dans cette invention orthographique et ses dérivations. En cela, les lettres de Chantaume sont exemplaires du sens que Jacques Derrida donne au concept de dissémination, ce mouvement imprédictible de transformation contenu dans le langage, où « la force et la forme de sa disruption crèvent l’horizon sémantique […]. Elle marque une multiplicité irréductible et générative9 ».
- 1. Chantaume, Expédition de Crimée. Lettres d’un zouave, préface du général duc de Mortemart, Paris, Firmin Didot, 1856. L’ouvrage peut être consulté sur le site internet Gallica de la Bibliothèque nationale de France.
- 2. On trouve deux façons de procéder, soit par vantardise : « Le combat a duraie quatre heurs […]. Nous, à notre compagnie, nous ont ut 22 hommes tués ou blécéés de la porsuite que nous leur ont f… Nous étions à 8 lieus de Sbastopol, nous les ont fait dancé, falait voir. » (Chantaume, Lettres d’un zouave, op. cit., p. 13) ; soit par un éloge rapporté : « Le général Lauragland nous a dit : “Sant vous, nous étions touces nétoyer.” Il dit encore : “Les Français mont prit un brat à Vaterlot, vous me lavez randut aujourd’huit.” » (ibid., p. 21).
- 3. Texte publié dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, no 15, Paris, Jean-Baptiste Baillière, 1836. Voir aussi Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… Un cas de parricide au xixe siècle [1973], ouvrage collectif de Blandine Barret-Kriegel, Gilbert Burlet-Torvic, Robert Castel, Jeanne Favret, Alexandre Fontana, Georgette Legée, Patricia Moulin, Jean-Pierre Peter, Philippe Riot et Maryvonne Saison, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 1994.
- 4. Chantaume, Lettres d’un zouave, op. cit., p. 106-107.
- 5. Ce passage est un des rares exemples : « Je te prit de mant voyer quelqua argant, sy tu tien que jaille te voir toi et ta famille et notre bonne mère. Je suis pluces que sûre que, vous touces, vous serez enchanter de me voir avant mont départ pour larmée du Nord. Pour moi sa serat une grande fête. » (ibid., p. 106).
- 6. Ibid., p. 42.
- 7. Virgile, Énéide, III, 11 : « Et campos, ubi Troia fuit » (les plaines où Troie fut un jour).
- 8. Voir Thomas Dodman, Nostalgie. Histoire d’une émotion mortelle [2018], trad. par Johanna Blayac, Alexandre Pateau et Marc Saint-Upéry, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2022, et ma recension dans Esprit, janvier-février 2023.
- 9. Jacques Derrida, Positions, entretiens avec Henri Ronse, Julia Kristeva, Jean-Louis Houdebine et Guy Scarpetta, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critiques », 1972, p. 61.