Notes de lecture

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J’irai danser à Orlando, de Philippe Corbé

juin 2018

#Divers

Le 12  juin 2016, cela fait un peu plus de six mois que Paris a été atteint par les balles des terroristes, au Bataclan et aux terrasses des cafés voisins. Le lendemain, selon un rituel laïque instauré au lendemain des attentats de janvier 2015, la Tour Eiffel s’est peinte un soir aux couleurs du drapeau arc-en-ciel pour rendre hommage aux quarante-neuf personnes tombées dans une boîte de nuit d’Orlando, en Floride. Malgré les promesses faites dans l’émotion du moment, celles et ceux qui sont morts allaient être oubliés. Il fallait un livre pour retracer la vie de chacune de ces victimes. Cory James Connell, venu avec ses amis pour ses vingt ans, Christopher Joseph Sanfeliz, le fils de Cubains exilés en Floride, Gilberto Ramon Silva Menendez et les vingt-trois autres victimes nées à Porto-Rico, Darryl Roman Burt II, qui fêtait ce soir-là son diplôme de ressources humaines au Pulse,retrouvent tous un visage grâce à la plume de Philippe Corbé. Le correspondant aux États-Unis de Rtltresse intelligemment sa propre vie d’habitué des sanctuaires gays de New York, Amsterdam ou Paris, celle de ces jeunes assassinés et l’histoire longue du combat des homosexuels pour leurs droits. Le Pulse a en effet été visé par «OmarMateen, soldat du califat en Amérique»en tant que «boîte de nuit de sodomites», selon le communiqué publié le 13 juin par Daech. «Le tireur a crié “Allah” puisfaggots”»en accomplissant ce premier assassinat homophobe de masse. Et Philippe Corbé de rappeler la gêne des commentateurs et hommes politiques américains lorsqu’il s’agissait de qualifier ce crime. Les Républicains ont bien pris soin de ne pas utiliser les mots «gays»ou «LGBT»pour évoquer les victimes. Des pasteurs à Fort Worth au Texas, en Arizona, en Géorgie ou à Sacramento en Californie, se sont même félicités de la disparition de ces «pervers et pédophiles qui sont la lie de l’humanité»et qui «auraient dû être tués, de toute façon». Donald Trump a réaffirmé la liberté d’aimer qui on veut, mais pour obtenir le soutien des homosexuels à son interdictionaux musulmans d’entrer aux États-Unis. Philippe Corbé nous fait sentir combien cet «endroit d’insouciance», une discothèque de Floride fréquentée à la fois par des homosexuels et des hétérosexuels, était «un endroit sûr, un espace protégé, un sanctuaire, un refuge où les malheurs et les peurs devaient rester à l’entrée». Le massacre d’Orlando a multiplié le nombre d’adhérents aux Pink Pistols, qui apprennent «aux pédés à tirer car les pédés armés ne se font pas frapper». Cette Amérique, pour qui la consigne «Don’t Ask, Don’t Tell»appartenait au passé, a compris que, moins de cinquante ans après les émeutes du Stonewall (1969), qui donnèrent le coup d’envoi de la lutte pour les droits des homosexuels, rien n’estdéfinitivement gagné. Avec J’irai danser à Orlando, Philippe Corbé nous offre un riche portrait des contradictions américaines.

 

Grasset, 2017
368 p. 21 €

Emmanuel Laurentin

Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il anime et produit depuis. 

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