L’économie sociale et solidaire. Une utopie réaliste pour le xxie siècle ? de Robert Boyer
L’intensité et la conjonction des crises sociales, financières, sanitaires et climatiques peuvent conduire un jour au renouveau de la solidarité et favoriser le développement de l’ESS. Robert Boyer ne semble pas vraiment y croire, nous non plus.
En 1970, alors que la question de l’élargissement des missions des entreprises commençait à se poser aux États-Unis, Milton Friedman expliquait dans un article du New York Times que « l’unique responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits ». L’économie sociale et solidaire (ESS) propose un autre modèle d’entreprise, fondé sur une gouvernance démocratique, une lucrativité limitée et une forte dimension d’utilité sociale. En France, cette branche de l’économie représente 6 à 7 % du produit intérieur brut et 10 % des emplois. Dans son dernier ouvrage, Robert Boyer se demande si elle peut progresser au point d’interrompre « le balancier qui ne cesse d’osciller entre État et marché ».
Comme les dispositifs productifs (mais aussi de consommation et d’échange) qui relèvent de l’ESS se fondent sur « l’auto-organisation de collectifs qui innovent pour surmonter les difficultés qu’ils rencontrent au niveau local », ils peuvent contribuer à la viabilité d’une société qui ne saurait se réduire à la seule économie ou au recours à l’État. L’ESS est composée de diverses formes qui manifestent une grande adaptabilité. La contrepartie de cette réactivité pragmatique aux problèmes émergents est que l’ESS demeure à l’état d’îlots, au mieux d’un archipel, mais certainement pas d’un continent.
Outre le fait qu’elle propose d’étendre le projet démocratique à l’organisation de l’économie, l’ESS tire sa force de sa défense du principe de solidarité, mis à mal par des décennies de réformes néolibérales. Elle organise des relations de réciprocité s’exerçant entre égaux et veille ainsi au maintien du lien social. Mais, pour cette raison même, elle n’a pas la capacité de s’étendre sur de vastes espaces comme l’a fait le marché. De plus, l’auteur pense que la période actuelle n’est pas propice au développement de l’ESS, du fait de son incapacité à lutter contre la domination de la finance, à trouver sa place dans un appareil productif mondialisé, du fait du primat de l’innovation technologique par rapport à l’innovation sociale…
Aussi l’ESS est-elle condamnée à devenir une autre modalité du binôme État/marché, sans parvenir à le dépasser. Elle risque de ne rester qu’un palliatif aux dégâts de la concurrence et un auxiliaire des politiques de l’État, devenues impuissantes, si bien qu’elle pourrait se cantonner au rôle d’amortisseur des crises économiques. En effet, l’État se satisfait de lui laisser couvrir certains besoins sociaux (de façon à épargner son budget) et le marché se réjouit de ne pas se mobiliser pour assurer la cohésion sociale qu’il fragilise. Pour l’instant, l’ESS est d’abord une « béquille du régime en vigueur ». L’intensité et la conjonction des crises sociales, financières, sanitaires et climatiques peuvent conduire un jour au renouveau de la solidarité et favoriser le développement de l’ESS. Robert Boyer ne semble pas vraiment y croire, nous non plus.