Journal sous dictature, de Dmitry Glukhovsky
Né le 12 juin 1979 à Moscou, Dmitry Glukhovsky, romancier et journaliste, entrait dans l’adolescence au moment où l’URSS s’effondrait et a commencé à écrire peu de temps après l’arrivée de Vladimir Poutine. Ce sont ces éléments, outre qu’il est né au cœur d’une famille de l’intelligentsia russe vivant à Moscou, qui expliquent son étonnante lucidité et son humour souvent vif, parfois acerbe, mais faisant couramment mouche. Élève brillant ayant déjà une compréhension approfondie du français à la fin de ses études secondaires, il part à 17 ans en Israël pour apprendre l’hébreu et suivre des études de journalisme et de relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem. Après avoir travaillé pour plusieurs chaînes d’actualité, dont Euronews, Russia Today ou encore Deutsche Welle, il s’est fait connaître avec la fiction Métro 2033, premier de la série Métro. Auteur de science-fiction, il a écrit le recueil Nouvelles de la mère patrie, ainsi que des romans indépendants, dont Sumerki, Futu.re et dernièrement Texto. Il a même rejoint le cercle fermé des journalistes russes accrédités à couvrir les activités de Vladimir Poutine.
Ce Journal débute en mai 2012, peu après le retour de Poutine au Kremlin, au fauteuil présidentiel qu’il avait cédé temporaire à Dimitri Medvedev en 2008, se termine en juin 2023 au moment où la « marche pour la Justice » lancée sur Moscou par Evgueny Prigojine s’est subitement écroulée, laissant beaucoup de Russes, qui avaient espéré un réel changement, désemparés. Constitué des différents articles qu’il a rédigés pour divers médias russes, dont certains ont dû fermer ou quitter la Russie, il est original, car chaque article est précédé du rappel du contexte dans lequel il a été écrit et suivi d’un regard sur l’avenir qui montre s’il a été prémonitoire ou non. Ajoutons que l’auteur a filé de Moscou avant le début de l’invasion de l’Ukraine et qu’en août 2023, il a été condamné par contumace à huit ans de prison.
Abêtissement instantané des médias, resserrement progressif de toute contestation politique, étouffement de la liberté d’expression, au blocage des sites internet etc. C’est par étapes que l’on en est arrivé à la situation actuelle de la Russie qu’il qualifie de dictature. Multipliant les formules qui frappent, comme « en dix ans, tout change en Russie, en un siècle, rien », il montre comment la classe moyenne urbaine, diplômée, qui avait commencé à relever la tête, en décembre 2011, en protestant contre les manipulations des élections à la Douma, a pratiquement disparu. D’où vient ce sentiment d’humiliation et de défaite nationales dont la télévision d’État abreuve le peuple, qui sert de fondement du pouvoir ? On sait que c’est depuis l’Euromaïdan de février 2024 que les choses ont commencé à se durcir. Et, aux yeux de l’auteur, c’est précisément l’inadéquation entre la personnalité de Poutine et son aspiration à la grandeur historique que l’on peut considérer la principale cause de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. C’est dès 2016 que le projet d’invasion de l’Ukraine a été conçu, avec la modernisation accélérée de l’armée, la mise sur pied d’un système de paiement souverain et la loi sur les « opérations spéciales ». Mais personne n’y a cru jusqu’au dernier moment !
C’est donc un tableau bien noir que l’auteur dresse de son pays natal, comme s’il s’en détachait ou le voyait de surplomb, ce qui explique l’acuité de son regard. La Russie exige constamment qu’on la respecte, c’est-à-dire qu’on ne lui fasse pas la leçon et qu’on ne se mêle pas de sa vie politique intérieure. Cette Russie éternelle s’appuie sur la peur, l’extase, l’amnésie et la réécriture historique, sur le mensonge de l’idéologie et de la religion, sur un affrontement sans fin contre des adversaires potentiels. Non, il ne s’agit pas de retard civilisationnel. Le peuple vit une existence imaginaire, au lieu de prendre conscience de la source réelle de ses problèmes et de comprendre pourquoi il est lésé. En définitive, l’idée centrale de l’ouvrage, c’est que cet empire millénaire qu’est la Russie est entré dans une période de convulsion et de déclin – d’où son agressivité vis-à-vis de cette partie de lui-même qui cherchait à s’en détacher en voguant vers le grand large, l’Ukraine. Il va même plus loin, apercevant dans la politique actuelle de Poutine à l’égard du Sud global (la majorité mondiale), la tentative de s’emparer des anciennes possessions des métropoles européennes sénescentes, au nom de la fraternité, de la justice, de la démocratie populaire et de la liberté. « C’est nous qui aurions dû être un empire mondial, pas vous », s’écriaient les propagandistes communistes. Ce cri n’a pas été étouffé.
N’ayant, bien entendu, pas prévu le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Dmitry Glukhovsky énumère à l’avance les nombreux points qui rapprochent celui-ci de Poutine. Mêmes hommes forts, ne croyant qu’au rapport de force, mêmes prétentions impériales, mêmes égos démesurés et même sentiment d’être élu de Dieu. S’ils se ressemblent tellement, alors pourquoi leur faut-il s’opposer ?