Afrique, nouvel espoir du monde
Emmanuel Mounier s’est intéressé très tôt, à la question coloniale en Afrique. Quand L’éveil de l’Afrique noire paraît en 1948, la revue Esprit a déjà publié deux grands dossiers sur le sujet. Sous la forme de notes de voyage, de synthèse par pays ou de bilan plus distancié, Mounier décrit et analyse ce qu’il observe, avec une étonnante capacité de discernement, voire d’anticipation : il exprime son inquiétude devant une Afrique qui ne saurait concilier modernité et richesses ancestrales ; il dénonce une élite ni vraiment africaine ni vraiment européenne. L’éveil de l’Afrique noire, premier grand texte anticolonialiste publié en France, propose une voie juste, qui évite les pièges d’aujourd’hui : ni diabolisation de l’ère coloniale ni nostalgie colonialiste, mais réelle écoute de l’autre.
Pourtant, l’Afrique subsaharienne, en dehors de quelques questions sécuritaires, n’a jamais eu une grande importance dans le propos américain en matière de politique étrangère, comme le rappelle le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, enseignant à l’université Columbia1. Si un tel dédain n’existe pas dans les pays européens, il n’en demeure pas moins que les idées reçues sur le continent abondent encore. Or ce continent, autant peuplé que l’Inde avec un espace qui lui est huit fois supérieur, détient bien des atouts qui détermineront l’avenir de la planète.
L’Afrique est pauvre : elle compte trente et un pays parmi les quarante-cinq pays les moins avancés. Son dividende démographique représente son bien des plus précieux, avec un solde naturel de 3 % par an, ce qui double sa population en vingt ans. Le continent est jeune : les deux tiers de sa population a moins de vingt ans ; chaque année la population africaine s’accroît de 32 millions de personnes – autant de postes de travail qu’il conviendra de créer. Ce qui nécessite de l’industrialiser, la part du secteur manufacturier ayant baissé de 17, 5 % à 12 % du produit intérieur brut entre 1975 et 2020. Au-delà de ces chiffres secs, qui révèlent une image misérabiliste de l’Afrique, il s’agit d’en révéler et décrire les multiples visages, car on a affaire à des Afriques et non une Afrique, comme y insiste Sonia Le Gouriellec dans son ouvrage qui offre un tour d’horizon, bien éloigné de la bibliothèque coloniale2. Bien des puissances s’intéressent à l’Afrique, comme débouché pour leurs produits, ventes d’armes et appui diplomatique à l’Organisation des Nations unies. En témoigne l’ouverture entre 2010 et 2016, de trois cent vingt nouvelles ambassades, dont vingt-six pour la seule Turquie.
L’Afrique a été inventée par les sciences coloniales, et sa désignation s’est étendue au Moyen Âge, notamment avec les Arabes qui utilisaient le terme Ifriqiya, qui ne désignait encore qu’une petite partie du nord de l’Afrique. Le concept même d’Afrique est extérieur au continent, mais il en est de même de l’Amérique. Mais il y a bien une Union africaine, comprenant cinquante-quatre membres, une Banque africaine du développement et une Commission économique pour l’Afrique, alors que l’Asie, du Moyen-Orient à l’Extrême-Orient, ne possède aucune organisation comprenant toutes les nations asiatiques.
On pense d’une part que l’Afrique cherche à modifier l’ordre mondial actuel, dont elle la principale victime, c’est entendu. Alors qu’elle n’émet que 3 % des émissions de CO2 dans le monde (à peu près sa part dans la production industrielle mondiale), elle est la principale victime du changement climatique, véritable « colonialisme colonial ». En effet, le niveau moyen des températures s’élevant à un rythme triple de celui de la planète, dont l’impact représente 5 % de son PIB. Le coût d’adaptation au changement climatique représente, lui, entre 30 et 50 milliards de dollars par an, soit 2 à 3 % du PIB continental.
On pense d’autre part que l’Afrique « envahit » l’Europe, alors qu’elle ne représente que 14 % des populations immigrées du monde, contre 41 % aux Asiatiques et 24 % aux Européens.
On a fait état des jeunesses africaines, qui représentent la quatrième génération depuis les combattants pour les indépendances des années 1950. Contrairement à ce que l’on pense, ce sont elles qui sont sorties les premières dans la rue dès 2005, comme au Niger, avant les « printemps arabes ». Ce qui ne s’est pas toujours avéré probant, au vu de la vague des coups d’État intervenue au Sahel, en Guinée et au Gabon. Mais ne s’agit-il que du refus de la démocratie ou un désenchantement à l’égard de pouvoirs corrompus, incapables d’assurer ordre et insécurité ?
En définitive, les Africains ont hérité de l’ère coloniale trois niveaux d’identité : l’identité raciale a servi de base au panafricanisme, l’identité territoriale au nationalisme et l’identité ethnique au tribalisme. « Privilégier la lecture tribale de tout conflit africain, c’est dénier à l’Afrique le statut de société politique et historique3 », écrivait Jean-François Bayart. Il est temps enfin de sortir des anciens clichés et de traiter l’Afrique comme un important partenaire et une partie de notre futur.
Tel est le message que livre George Arthur Forrest dans L’Afrique peut nourrir le monde4. On s’étonnera de cet ouvrage écrit par le descendant d’un néo-zélandais, venu en Afrique du Sud combattre les Boers dans les troupes britanniques, ayant épousé une sud-africaine avant de s’établir au Congo belge, où ses descendants possèdent la plus grande société agricole du pays. Ce « Congolais blanc » est persuadé que le continent qui recèle 60 % des terres non cultivées du monde peut augmenter considérablement sa production agricole. En dépit du Sahara, l’Afrique possède deux des huit plus longs fleuves du monde (Nil et Congo) et trois des plus grands lacs sur neuf (Victoria, Tanganyika, Malawi). Le chemin sera long et difficile, car l’Afrique revient de loin. Son déficit agro-alimentaires, 35, 4 milliards de dollars en 2015, devrait s’établir à 110 milliards en 2025. Un cinquième de la population souffre de la faim, ses rendements agricoles se situent à 56 % de la moyenne mondiale. Il suffirait donc de réduire de moitié la population agricole africaine (60 % des emplois, mais 25 % du PIB) pour impulser une modernisation du secteur rural à l’aide de l’irrigation, d’une utilisation judicieuse d’engrais et même de l’IA. Ce vaste programme nécessitera l’édification d’infrastructures intégrées (routes, ports, chemins de fer, électrifications et télécommunications). Il faudra élever le niveau des savoirs, du niveau technique et surtout s’en prendre au fléau de la corruption. Selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la seule République démocratique du Congo pourrait nourrir deux milliards de personnes, car seuls 1 % de ses terres sont cultivées !
On peut se demander pourquoi les États africains, les principaux bailleurs et les institutions financières internationales ont failli à leur mission, cette grave lacune n’est pas sans lien avec le rejet des anciens pays colonialistes parmi la jeunesse africaine. « L’Afrique est mal partie », avait prophétisé en 1962 l’agronome René Dumont. Aujourd’hui, elle ne peut plus attendre.
- 1. Souleymane Bachir Diagne, XXX ?
- 2. Sonia Le Gouriellec, Afriques : idées reçues sur un continent composite, Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues », 2025.
- 3. Jean-François Bayart, XXX, 2008 ?
- 4. George Arthur Forrest, L’Afrique peut nourrir le monde, préface de Macky Sall, Paris, Le Cherche Midi, 2025.