Le drame de la guerre. Actualités de Vassili Grossman

Les éditions Calmann-Lévy ont eu l’heureuse initiative de republier les œuvres maîtresses de Vassili Grossman. Elles nous mettent en face de la réalité de la guerre, dont la Russie s’est constamment nourrie.


Vassili Grossman, dont les Carnets de guerre sont l’un des témoignages les plus puissants de la Seconde Guerre mondiale, a très tôt dénoncé l’antisémitisme qui fleurit dans la Russie stalinienne qu’il ne craignit pas à comparer au nazisme, un péché de taille qui ne lui a jamais été pardonné et qui lui vaut aujourd’hui en Russie des critiques sans fard. De plus, il n’a pas hésité à décrire les violences perpétrées par les soldats de l’Armée rouge ayant « libéré » l’Europe de l’Est des griffes du nazisme, et qui ne devaient être accueillis qu’en preux et vaillants chevaliers. Né en 1905 à Berditchev, l’une des « capitales » juives de l’Ukraine, il a également travaillé comme chimiste dans le Donbass. À travers ses souvenirs, c’est toute sa lutte contre la censure, le conformisme et la langue de bois durant les années 1940-1950 à laquelle on assiste. En commençant sa biographie, il écrit : « Il m’est arrivé de commettre des fautes, de me fourvoyer… J’ai rencontré beaucoup de gens… Mais j’ai vu que des gens ordinaires commettaient parfois, eux aussi, des actes extraordinaires et parfois des péchés. »

Ce livre de Souvenirs et correspondance a été conçu par Fiodor Guber, que Vassili Grossman adopta, ainsi que son frère et les enfants de sa seconde épouse, pour leur éviter l’orphelinat. Il couvre tout le démêlé qu’eut Grossman avec les autorités : on y trouve ses lettres à Staline et Khrouchtchev, et le compte rendu de ses entretiens avec Michel Souslov, l’idéologue en chef du régime jusqu’à l’époque Brejnev. Le grand chagrin de Vassili Grossman fut la mort de sa mère qui, comme tous les juifs de Berditchev, fut exécutée, et il s’est toujours reproché de n’avoir pas pu la sauver. Il lui écrivit des lettres, la première neuf ans après sa mort, qu’il rangea dans une enveloppe. La dernière vingt ans après sa mort, alors que le manuscrit de Vie et Destin avait été saisi : « Tu représentes pour moi l’humain par excellence et ton terrible destin est celui de l’humanité en des temps inhumains. » Il lui dédicaça Vie et Destin : « Tu vivras dans le livre que je t’ai dédié et dont le sort est tellement semblable au tien. »

Aux côtés de Souvenirs et Correspondance, les éditions Calmann-Lévy ont eu l’heureuse initiative de republier les œuvres maîtresses de Vassili Grossman1. Nous sommes en face d’un corpus actualisé, abondamment annoté, de ce que l’on a qualifié de « Guerre et Paix du xxe siècle ». Alors que l’épopée du comte Tolstoï commence par une conversation en français dans un salon pétersbourgeois, celui de Grossman nous transporte aux abords d’un camp de concentration en 1942. Les Carnets de guerre, débutent le 5 août 1941, date à laquelle il fut dépêché sur le front comme envoyé de Krasnaïa Zvezda (« L’Étoile rouge »), le journal de l’armée. Staline tenait à en vérifier chaque page avant impression, ce qui poussa son collègue Ilya Ehrenbourg à déclarer que le vojd était son plus fidèle lecteur. Un des derniers chapitres des Carnets est consacré au camp de Treblinka : Grossman fut autorisé à se rendre sur place et à interroger la quarantaine de survivants, ainsi que les paysans polonais des environs. Son récit, restitution des plus minutieuses du martyre des 800 000 victimes, passe pour son récit le plus puissant et représente la description la plus précise qui soit des camps de la mort nazis. Grossman découvre que quelque vingt-cinq Schutzstaffel (SS) et une centaine d’auxiliaires (Wachmänner) ukrainiens étaient parvenus à leurs fins au moyen de mensonges et de manipulations psychologiques. En dépit de l’Holocauste et contrairement à Ilya Ehrenbourg, Grossman ne parle pas des « Allemands », mais des « hommes d’Hitler ».

Grossman a réécrit au moins quatre fois Stalingrad entre 1949 et 1952, devenu Pour une juste cause, expression tirée du discours que Viatcheslav Molotov, le ministre russe des Affaires étrangères, prononça le jour de l’invasion allemande2. Selon les variantes, les personnages sont plus ou moins positifs, car le réalisme socialiste privilégie le décorum et la cohésion, et exclue mesquinerie et frivolité.

Le premier intérêt de ces ouvrages est de nous mettre en face de la réalité de la guerre, dont la Russie s’est constamment nourrie. Hier, la Grande Guerre patriotique a servi de ciment idéologique à une Union soviétique ayant perdu toute foi au marxisme-léninisme ; aujourd’hui, elle est brandie par Poutine comme une des grandes justifications de son agression contre l’Ukraine. Mais Grossman pose sur elle un regard concret, cru, détaché de tout oripeau idéologique ou de toute trace de propagande, avec des formules ciselées : « Cette sensation étonnante, issue du combat nocturne, où l’on ne pouvait distinguer à trois pas qui se trouvait à vos côtés, un ami ou un ennemi prêt à tuer, ce sentiment se mêlait à un autre, tout aussi surprenant et inexplicable, le sens du déroulement général du combat, ce sens qui permet aux soldats de juger du rapport de forces, de deviner l’issue du combat. »

Mais l’essentiel tient à ses descriptions des âmes humaines, celles de pilotes d’avion, de snipers, comme Zaïtsev, qui a abattu à lui seul deux cent vingt-cinq Allemands, ou Tchekhov, dans son repaire, lui dévoile les secrets de son modus operandi. Capable d’écouter ces hommes et ces quelques femmes durant des heures, Grossman, qui ne prenait aucune note, ce qui mettait ses interlocuteurs en confiance, consignait ensuite ces témoignages de mémoire. Au terme d’une discussion sur 1917, le Holodomor et les « événements » de 1937, un des personnages s’écrie : « En mille ans, la Russie a été libre pendant six mois à peine. Votre Lénine n’est pas l’héritier mais le fossoyeur de la liberté russe, or Staline, c’est le Lénine de notre temps. » Faut-il s’étonner si Vie et destin, dont tous les exemplaires sauf un ont été saisis par le KGB en 1961, n’est paru en russe qu’en 1980, au lendemain de l’intervention en Afghanistan ? Quelle lecture en fait-on actuellement en Russie ?

La puissance de Grossman est de décrire, avec une exquise précision, un puits de mine et un laboratoire de physique, une centrale électrique et un bataillon d’artillerie. Mais dans la relation entre l’homme et la machine, c’est résolument l’homme qui apparaît au premier plan. La fragilité du monde émerge à tous les instants. Dans le réalisme socialiste, l’individu disparaît ; le héros des temps nouveaux ne connaît pas l’angoisse de l’extinction personnelle. Sa perte sert toujours une cause, celle du Parti et de la Patrie hier, celle de l’Église et de la Nation aujourd’hui. Grossman rend la mort aux personnes. De Pour une juste cause à Vie et Destin, les thèmes se précisent, comme le fait de koulaks nostalgiques de l’ancien régime. Les famines et les répressions staliniennes sont évoquées, même si le système soviétique n’est pas mis en cause. Des êtres qui ont tout donné pour la victoire recueillent, en guise de récompense, le blâme et la relégation. La victoire a été payée d’un nombre colossal de vies humaines, si insignifiantes pour le régime qui se nourrit d’hécatombes. Est-on vraiment sorti de ce cycle mortifère ? Vassili Grossman a acquitté son succès : il est décédé trois ans et demi après la saisie de Vie et Destin. Mais la force de son manuscrit est de connaître une résurrection, dont on mesure chaque jour la puissance et la tristesse – mais une tristesse qui s’ouvre toujours vers l’espoir de la liberté humaine.

 

  • 1. Vassili Grossman, Souvenirs et correspondance, édition établie par Fiodor Guber, trad. par Luba Jurgenson, préface de Tzvetan Todorov, Paris, Calmann-Lévy, 2023, 400 p., 22, 90 € ; Pour une juste cause, trad. par L. Jurgenson, postface de Robert Chandler, Paris, Calmann-Lévy, 2023, 1100 p., 31 € ; Vie et destin, trad. par Alexis Berelowitch et Anne Colfedy-Faucard, 1200 p., 31 € ; Carnets de guerre (1941-1945), édition établie par Antony Beevor et Luba Vinogradova, trad. par Catherine Astroff et Jacques Guiod, Paris, Calmann-Lévy, 2023, 568 p. 25, 90 € ; Tout passe, trad. par Jacqueline Lafond, avant-propos de Linda Lê, Paris, Calmann-Lévy, 2023, 300 p., 21, 90 €.
  • 2. En plus des trois versions publiées, en 1952, en 1954-1955, puis en 1956, onze moutures ont été déposées aux Archives d’État de littérature et d’art de Moscou (RGALI), des passages sur le rôle historique devant leur être ajouté.