Rencontres avec Kojève
Alexandre Kojève, qui a réintroduit la philosophie de Hegel en France dans les années 1930, fait l’objet d'une importante actualité éditoriale. L’auteur, qui l’a côtoyé assez régulièrement de 1960 à 1968, lui rend hommage.
La parution ce printemps de l’opus magnum du célèbre père de la « fin de l’histoire » n’a pas, en dehors d’une critique adressée à l’encontre du livre de son traducteur Rambert Nicolas1, suscité un débat à la hauteur de ce personnage resté si énigmatique, tout en étant des plus influents. Raymond Aron, qui note dans ses Mémoires qu’il est l’homme le plus intelligent qu’il ait jamais rencontré, n’a-t-il pas dit de lui qu’il était « l’éminence grise de la politique française »et Raymond Barre, « le meilleur économiste de France », qu’il lui avait appris à travailler2 ?
Peut-être est-ce dû à la disgrâce qui couvre depuis déjà bien longtemps le livre de son épigone Francis Fukuyama. Plus sûrement, cela résulte du discrédit qui entoure tout ce qui touche de près ou de loin à l’idéologie et la culture russes, dont on voit une continuité des slavophiles à Poutine, sans nuancer son propos – surtout dans un contexte de guerre informationnelle avec la Russie. Si un pays a sauvagement agressé son voisin, l’Ukraine, qu’il a toujours considéré comme étant sa mère ou sa sœur, en tout cas comme faisant partie de son être profond, cela veut dire que toute sa philosophie est entachée d’un péché originel. A fortiori quand son jeune traducteur, qui a enseigné au Collège universitaire de Moscou, s’est enhardi à intituler son livre décrivant la pensée russe, de Vladimir Soloviev à Alexandre Kojève, La conscience de Staline3.
N’étant pas philosophe, je ne puis porter une appréciation fouillée sur le premier tome de Sophia de Kojève, qui vient en quelque sorte d’être exhumé. Mais, l’ayant côtoyé assez régulièrement de 1960 à 1968, quelques jours avant sa mort, survenue en pleine séance de discussions communautaires à Bruxelles, je puis apporter des éclaircissements sur l’homme, sa façon de s’exprimer, quelques-uns de ses raisonnements et jugements tels que je les ai perçus, et éclairer les facettes de sa fascinante pensée. Le fait qu’il ait réintroduit la philosophie de Hegel en France lors de son fameux séminaire à l’École pratique des hautes études de 1933 à 1939 est déjà un véritable exploit. Comment se fait-il que tous ses auditeurs, tous encore novices et inconnus à l’époque, aient eu de telles trajectoires ? Raymond Aron, Georges Bataille, Michel Leiris, Henry Corbin, André Breton, Jacques Lacan, Maurice Merleau-Ponty, Raymond Queneau, Éric Weil et d’autres ont témoigné de sa perspicacité, de sa rigueur et de son érudition. Hasard, nécessité, patte du jeune maître qui instruisit ses esprits ou toute autre explication ?
Son biographe italien, Marco Filoni, mentionne l’existence du manuscrit de Sophia, écrit de novembre 1940 au 8 juin 1941, soit 933 pages en deux cents jours4. Quel exploit ! Il n’avait pas de notes ni de livres sur lesquels s’appuyer. Et comment se fait-il que ce manuscrit soit resté si longtemps ignoré et que l’on ait tant attendu pour le traduire ? Autre énigme, liée à la charade Kojève, qui aimait s’entourer de mystère ? En tout cas, on doit féliciter Nicolas Rambert de s’être attelé à la traduction de cette somme et d’avoir contribué à ce qu’un éditeur américain a nommé une « kojéaissance », les demandes de publication de ses textes et articles, notamment en échange à ceux de Berdiaev, affluent en Allemagne et ailleurs, m’indique Nina Kousnetzoff, son ayant droit.
L’homme d’État
J’ai donc connu Alexandre Kojève bien jeune, vers 1961 ou 1962. Membre d’une association religieuse, des adhérents me demandèrent de répondre à un article de Nina Kousnetzoff, sa nièce, intitulé « Dieu n’existe pas ». Ma récusation des thèses de la nièce du maître attira l’attention de celui-ci et il exprima le désir de me rencontrer. Alexandre Kojève aimait discuter avec les jeunes, pour les façonner, les éduquer ou les former à la pensée philosophique, que sais-je ? J’eus quelques occasions de le revoir par la suite, nos familles étant proches.
En 1965, lors des premières élections présidentielles au suffrage universel direct, Alexandre Kojève me fit savoir qu’il soutenait et admirait tout à la fois de Gaulle et Staline. C’était pour mon inexpérimenté esprit cartésien parfaitement contradictoire. J’ai mis un certain temps à comprendre. L’hégélien qu’il était voyait bien dans ces deux figures historiques des garants de la continuité de leur État au-dessus des passions idéologiques, des luttes politiques et partisanes. Cette théorie du pouvoir d’État et du pouvoir politique a été exposée par Georges Burdeau et reste le fondement de la Ve République5. S’agissant du régime stalinien, le philosophe existentialiste chrétien, il convient de citer ces paroles de Nicolas Berdiaev, qui fit partie du bateau des philosophes expulsés par Lénine en 1922. L’auteur de Le nouveau Moyen Âge (1924), qui joua un rôle important dans la fondation d’Esprit en 19326, n’a-t-il pas pris la défense de l’État soviétique, dès 1936-1937, écrivant : « À l’heure actuelle, les Soviets sont la seule puissance qui assure la défense de la Russie contre les dangers qui la menacent. La chute soudaine du régime soviétique représenterait pour la Russie un danger et la laisserait sous la menace de l’anarchie7. » Sans cet État, la barbarie nazie aurait pénétré encore plus radicalement en URSS : c’est l’État qui a sauvé la société. D’où ce retour en grâce de Staline, qui a précédé de loin la guerre en Ukraine, et les profondes mutations intervenues en Russie contemporaines. Staline est revenu : est-ce celui vanté par Alexandre Kojève ? L’essai de Rambert Nicolas n’est qu’une réponse parmi d’autres.
En tout cas, l’admiration de Kojève pour Staline et de Gaulle renvoie à un autre petit livre posthume : La notion de l’Autorité8. Contrairement à l’idéologie trifonctionnelle développée par Georges Dumézil (guerrier, prêtre, commerçant), Kojève décrit quatre sources d’autorité, celles du Père, du Maître, du Chef et du Juge. Aucune autorité n’est à l’état pur, chacune associe ses sources en proportion variable. Plus en on détient, plus l’autorité (qui ne se confond nullement avec la force ou la puissance) est forte et durable. Tel est le cas de Staline (petit père des peuples, maréchalissime, secrétaire général), tel est le cas de Charles de Gaulle. En tout cas, ce besoin d’autorité, que l’on réduit trop souvent à l’autoritarisme et aux autocraties9, est bien d’actualité : la France n’est-elle pas souvent à la recherche d’un nouveau de Gaulle, combinant les quatre racines de l’autorité, le président de la Ve République se devant être au-dessus des partis ?
La fin de l’histoire
C’est peut-être à l’occasion de Mai 1968 que Kojève fut réellement préoccupé par la situation politique, selon son biographe10. Il me lança alors : « Vous faites une révolution sans contenu, c’est la preuve qu’Hegel avait raison, nous assistons à la fin de l’histoire. » Je n’eus guère le temps d’approfondir. On sait qu’il estimait qu’une révolution sans effusion de sang n’était pas une vraie révolution. Mais cela allait bien au-delà. Les étudiants ne faisaient qu’imiter leurs illustres prédécesseurs : ils n’inventaient rien de nouveau. Pour lui, en effet, il n’y avait de réelle liberté, de savoir, de jeu que dans une réalité politique substantielle, et celle-ci nécessitait un réel effort, bien éloigné des facilités et des inconsistances de cette époque.
Cette idée de la fin de l’histoire n’était après tout pas totalement inédite et on la retrouve chez Nicolas Berdiaev qui, dès 1907, dans Histoire et psychologie du marxisme russe, écrivait : « C’est une soif religieuse, une espérance eschatologique, une foi dans le Royaume de Dieu sur la terre, dans la fin de l’histoire. » On l’a tant de fois répété : les Russes n’atteignent jamais leurs objectifs, ils les dépassent, d’où, placardés sur les murs de Moscou dans les années 1930, le slogan « 2 +2 = 5 », c’est-à-dire que les objectifs du plan quinquennal doivent être atteints en quatre ans. Mais les temps ont changé…
Si l’on applique sa méthode dialectique à la pensée de Kojève, on peut y décrire une suite de thèses/antithèses/synthèses, qui montre que la fin de l’histoire a été reportée à des jours meilleurs. Ou qu’après tout, elle n’interviendra jamais, comme il le pensait à la fin de sa vie. Thèse : empire des tsars, féodal, semi-bourgeois. Antithèse : forces révolutionnaires, lutte, mort des anciennes générations pour faire émerger l’homme nouveau. Synthèse : socialisme, communisme, fin de l’histoire, qui devient une nouvelle thèse. Antithèse : la marche vers les lendemains radieux s’effondre. Synthèse nouvelle : la Russie actuelle reprend en partie les structures socio-économiques de l’Empire, les oligarques, la nouvelle aristocratie, les siloviki, le peuple. Où est l’antithèse ? Rares sont ceux qui, comme Rambert Nicolas, estiment que l’échec de l’URSS, c’est l’échec de toute l’humanité ! La fin de l’histoire ferait-elle du surplace ?
Mais revenons à l’homme Kojève. Outre ses cheveux élégamment appliqués, son large front, ses lèvres sensuelles, ce qui frappe, ce sont ses mains larges et fortes, celles d’un maçon ou d’un peintre, celles de son oncle Vassili Kandinsky qu’il persuada de venir s’installer à Paris après que les nazis ont fait adopter une résolution prévoyant la dissolution en 1932 du Bauhaus. L’inventeur de la peinture abstraite et le père de la fin de l’histoire ont entretenu un dialogue permanent. La voix puissante et caverneuse de Kojève jaillissait, au fur et à mesure que ses yeux scintillaient et sa tête penchait de côté. On sait que le jeune Kojève a perdu son père à trois ans, tombé en 1905 lors de la guerre russo-japonaise, et qu’il fut très attaché à sa mère, qu’il quitta pourtant en 1920, sa vie ayant été mise en danger, dans la tourmente révolutionnaire. Cette absence de père n’explique-t-elle pas (supposition bien facile) sa compulsion à être son propre père/créateur vis-à-vis des siens, de sa mère, de la société ? En tout cas, semble-t-il, on n’a pas trouvé de traces de la correspondance avec sa mère – notamment quand, celle-ci apprenant qu’il était marxiste, il lui dit de venir à Moscou pour se rendre compte. Si tu étais resté à Moscou, tu aurais été fusillé trois fois lors de la Grande Terreur, lui dit-elle, ce à quoi il répliqua : « Et Mikoyan, lui, a bien survécu ! » À défaut d’être le père de Staline, Alexandre Kojève est devenu celui des décideurs économiques français de l’après-guerre.
Sophia
Si l’on en vient, ne serait-ce que brièvement, à Sophia I. Philosophie et phénoménologie11, on découvre tout Kojève qui aspire à un savoir intégral. Depuis les slavophiles, l’omniscience s’exprime dans le thème hésychaste de l’homme tout entier réunifié, non comme chez Berdiaev pour communier au mystère, par l’union de l’intelligence et du cœur12, mais en répondant de façon exhaustive à toutes les questions.
Cet essai de 933 pages en deux volumes (le second tome paraîtra en 2026) a été écrit entre juin 1940 et le printemps 1941, soit plus de trois pages par jour écrites finement en patte d’oie, que son jeune traducteur, impressionné par la stature de son auteur, a mis près de quatre ans à traduire. Œuvre théorique, dont la pensée jaillit à chaque page en gerbes étincelantes, mais qui présente d’emblée au lecteur actuel un paradoxe. Après s’être longuement étendu sur la dialectique du réel (« ce qui est la façon dont cela est, c’est l’être (dans son temps) lui-même qui détermine la conscience de soi ») et défendu que la pensée doit s’ancrer dans son époque, par la lutte, on ne trouve aucune allusion au temps réel, celui du Pacte germano-soviétique, de la mainmise de la Russie sur la Pologne. Mais Alexandre Kojève se situait à d’autres hauteurs de la pensée. C’est dans les cimes de la philosophie qu’il s’efforçait de refonder et de reformuler la pensée, en partant de Kant, qu’il qualifié de « père » authentique de la phénoménologie, et surtout de Hegel, qui a accusé Kant d’avoir une compréhension « idéaliste » de la cognition et du savoir13.
Faisait-il preuve de modestie ou d’arrogance lorsqu’il écrit que le philosophe qui est passé par une phénoménologie s’adresse nécessairement à l’ensemble de l’humanité et voit dans l’apparition de sa philosophie un événement historique d’importance mondiale. Or cette folie des grandeurs tire à la même source que sa modestie. Ce manuscrit, faute d’avoir pu être déposé à l’ambassade de l’Union soviétique à Paris, a été confié à son ami Georges Bataille, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque nationale, où il est resté des décennies avant d’être découvert puis traduit. Comme Cézanne, une fois ses toiles achevées, les abandonnaient, Kojève passait à d’autres pensées. Pour lui, il convenait pourtant d’abord de rattacher toute philosophie à son histoire. Or quatre-vingt-cinq ans plus tard, le monde a bien évolué. L’homme peut-il prétendre à répondre seul (en dehors de tout Dieu, instance supérieure ou idéologie surplombante) à toutes les questions qu’il se pose ? L’avenir ne verra-t-il pas l’intelligence artificielle (IA) répondre à un nombre croissant de ces questions ? Si nous laissons à l’IA le soin de décider de nos choix, pour Alexandre Kojève, nous renoncerions à être homme. À la fin de son livre, Rambert Nicolas évoque l’hypothèse d’une révolte des machines…
La pensée kojèvienne se déroule comme une vague, voulant balayer l’entière philosophie sur son passage, celle de Kant à Hegel. Mais si on comprend son désir d’atteindre l’omniscience et la vérité, on tremble à la lecture de passages tels que : « La philosophie marxiste-léniniste est la philosophie de notre temps, elle aspire consciemment et ouvertement à atteindre l’omniscience. Mais en sachant que la “sagesse” peut être atteinte de façon pratique seulement à notre époque, dans la société idéale, c’est-à-dire définitive (communiste), société qui n’est pas encore réalisée. » Mais, après tout, Jean-Paul Sartre n’a-t-il pas écrit bien plus tard, en 1960, dans La Critique de la raison dialectique, que le marxisme était l’« horizon philosophique indépassable de notre le temps » sans que l’on s’en soit trop offusqué ?
Alexandre Kojève distingue l’opinion, par nature contingente, du savoir, qui lui seul est nécessaire, c’est-à-dire qu’en comprenant son sens, on aura saisi en même temps qu’il est vrai et que le contraire est faux. En ce qui concerne l’idéologie, elle n’est vraie qu’en apparence et elle paraît l’être seulement à ceux qui y ont intérêt. Au contraire, la vérité ne dépend pas des intérêts ou correspond aux intérêts éternels de tous. Distinctions intéressantes à l’heure des fake news, mais que l’on peut utiliser pour passer l’œuvre de Kojève elle-même au crible de la critique. Car, sur certains points, la pensée de Kojève reflète bien l’esprit et les connaissances de son temps, par exemple lorsqu’il écrit au sujet de la nature : « Il suffit d’indiquer que ce monde a épuisé, pour ainsi dire, de toute éternité, toutes ses possibilités réelles et demeure inchangé14. » Depuis, l’humanité est passée à l’anthropocène et on sait l’importance qu’ont prises les théories de l’épuisement, de l’apocalypse, de la perte de la biodiversité etc.
La conscience de Staline
Le traducteur de Kojève, Rambert Nicolas, ne s’en est pas tenu à traduire l’œuvre du maître. Il a cherché à en expliquer la genèse en replaçant l’interprétation de Hegel délivrée par Kojève dans l’histoire de la pensée religieuse. Son apport principal est d’avoir montré que la pensée du maître de Iéna, tombée en désuétude à la fin du xixe siècle a été littéralement exhumée par la pensée russe, à commencer par celle de Vladimir Soloviev (1853-1900) qui, dans l’Idée russe (1888), s’était demandé quel était le principe idéal qui animait ce corps puissant de la Russie, quelle nouvelle parole ce peuple nouveau venu dira à l’humanité, ce qu’il veut faire dans l’histoire du monde. On savait pourtant le rôle qu’ont joué les penseurs russes exilés en France dans la réhabilitation des philosophies idéalistes allemande et russe. En 1930, Georges Gurvitch publie Les tendances actuelles de la philosophie allemande, que Léon Brunschvicg, qui exerçait un magistère sur l’université, dans sa préface, avait prétendu qu’elle en était restée à un stade précartésien, d’où le fait qu’elle s’attache à tant de vains problèmes irrationnels. Nombre de penseurs français, surtout les tenants de l’humanisme laïc, tenaient les recherches allemandes et russes pour dangereuses pour la civilisation, une barbarie orientale.
Alexandre Kojève visait autre chose, à savoir « justifier » l’URSS, tout en montrant que ce que la culture religieuse du régime tsariste avait seulement rêvé, les Soviétiques, eux, avaient sérieusement entrepris de le réaliser. C’est vrai que Staline et ses séides ont cherché, au travers des épreuves, à sauvegarder la puissance de l’empire tsariste, le caractère sacré de la terre russe, habité par un peuple investi d’une mission. Poutine en est-il le continuateur ?
La lutte pour la reconnaissance
La lutte pour la reconnaissance, reprenant la classique dialectique du maître et de l’esclave, est peut-être cette partie de la pensée de Kojève qui a le mieux résisté au temps. Elle s’applique à la Russie actuelle, et c’est bien pour cela que le livre au titre volontiers provocateur de Rambert Nicolas a attiré les foudres de la critique. Tout être, tout État, toute société cherche à être reconnu, et il est prêt à s’engager dans une lutte à mort pour l’obtenir. La guerre et la révolution en représentent le paroxysme, et dans cette optique, le maître, le guerrier, se comporte en aristocrate, sacrifiant son peuple sur l’autel de la nation. L’esclave est le pacifiste, qui ne veut pas mettre sa vie en danger. D’où une division ternaire : maître-guerrier, citoyen qui combat pour forger un État meilleur par le travail, et esclave qu’on immole. Le moteur des révolutions n’est pas tant matériel ou idéologique que cette recherche de la reconnaissance.
Rambert Nicolas termine son livre par cette phrase de Svetlana Alexievitch, tirée de La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement (2013) : « Il ne fallait pas humilier la Russie aussi longtemps. » Cette théorie de l’humiliation est au cœur de l’affrontement entre la Russie et « l’Occident collectif ». Peut-être qu’une synthèse émergera de cette thèse et son antithèse. Mais on en est hélas bien loin et la dialectique du maître et de l’esclave est revenue sur le devant de la scène en ces temps guerriers. Alexandre Kojève, cet homme dangereux est-il demeuré indispensable ? Oui, à condition de ne s’en tenir à la lettre de son œuvre. Il répétait que la vie est une comédie, mais qu’il faut la « jouer » sérieusement.
- 1. Florent Georgesco, « La Conscience de Staline, de Rambert Nicolas : un admirateur français du “messianisme” russe », Le Monde, 19 juin 2025.
- 2. Dominique Auffret, Alexandre Kojève. La philosophie, l’État, la fin de l’Histoire, Paris, Grasset, coll. « Figures », 1990, p. 417 : « Alexandre Kojève était la terreur des délégations des autres pays, en déployant son agilité intellectuelle à travers les discussions qui se déroulaient à ce moment-là. »
- 3. Rambert Nicolas, La Conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2025.
- 4. Marco Filoni, Le Philosophe du dimanche. La vie et la pensée de Kojève, traduit par Gérald Larché, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2010, p. 254.
- 5. Georges Burdeau, L’État [1970], préface de Philippe Braud, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2009.
- 6. Voir Olivier Clément, Berdiaev, un philosophe russe en France, Paris, Desclée de Brouwer, 1991, chapitre 4. Emmanuel Mounier, l’ayant rencontré chez Jacques Maritain, a reconnu la dette qu’il lui devait dans « Nicolas Berdiaeff », Esprit, avril 1948.
- 7. Nicolas Berdiaev, Les Sources et le Sens du communisme russe [1938], trad. Alexis Nerville, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1951, p. 199.
- 8. Alexandre Kojève, La notion de l’autorité [1942], trad. François Terré, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2019.
- 9. La nouvelle catégorie d’autoritarisme est d’ailleurs « purement résiduelle » et « autocratie » qualifie tout ce qui n’est pas démocratie, écrit Jean-Jacques Rosat dans L’Esprit du totalitarisme. Georges Orwell et 1984 face au xxie siècle, Marseille, Hors d’attente, 2025.
- 10. D. Auffret, Alexandre Kojève, op. cit., p. 413.
- 11. A. Kojève, Sophia I. Philosophie et phénoménologie, trad. R. Nicolas, Paris, Gallimard, coll. « Biblliothèque des idées », 2025.
- 12. O. Clément, Berdiaev, op. cit., p. 226.
- 13. A. Kojève, Kant [1973], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2025.
- 14. A. Kojève, Sophia, op. cit., p. 223.