À l’Est, de l’ancien et du nouveau

Trois publications récentes

L’ouvrage de Timothy Snyder, La route de la servitude, qui étudie la montée de l’antagonisme russo-ukrainien, celui de Jonathan Littell et du photographe Antoine d’Agata, Un endroit inconvénient, qui enquête sur le massacre de Babyin Yar, et la nouvelle revue Kometa, dont le premier numéro est consaré à l’impérialisme, attirent notre attention sur l’actualité de l’Est.


La bataille qui vient d’être déclenchée à Gaza, à la suite des atrocités commises le 7 octobre par le Hamas, a semblé rejeter le conflit ukrainien au second plan de l’actualité internationale. Or multiples sont les liens entre ces deux guerres, ne serait-ce que par le rôle qu’y joue ou prétend incarner la Russie de Poutine. Ici et là se posent les mêmes questions relatives au droit de la guerre et à la protection des populations civiles. Mais c’est aussi la liberté, l’indépendance, la souveraineté, la sécurité des États et de leurs peuples qui sont toujours remis en cause, de manière directe et dramatique.

L’ouvrage de Timothy Snyder, La route de la servitude, paru en 2018, a tardé à être traduit, mais avec une substantielle préface rédigée en mai 20231. Par maints côtés, l’auteur des Terres de sang a fait preuve de visionnaire, en scrutant la montée de l’antagonisme russo-ukrainien, dont il retrace les pulsions successives, de la révolution orange (2004-2005), à la révolution de Maïdan (2013-2014), suivie de l’annexion de la Crimée (18 mars 2014), puis du déclenchement de la guerre dans le Donbass, en avril de la même année, laquelle a provoqué quelque 14 000 morts.

Si Timothy Snyder a intitulé son ouvrage La route de la servitude (Road to Unfreedom), c’est pour désigner la tendance incontestable à s’éloigner de la démocratie qui s’est manifestée au cours des quinze dernières années dans les démocraties occidentales. Si le mot « servitude » a été préféré à « tyrannie » ou « autoritarisme », c’est pour renvoyer à notre complicité, au rôle que nous jouons dans le déclin de la démocratie par notre confusion volontaire ou notre complaisance. Cela nous rappelle le Discours sur la servitude volontaire de la Boétie, bien que l’historien américain ne le mentionne pas. Selon l’Economist Intelligence Unit, la situation de la démocratie s’est dégradée à l’échelle mondiale, atteignant un niveau historiquement bas. Mais c’est la Russie qui est au centre des réflexions de Timothy Snyder, qui fait remonter sa bifurcation vers l’autocratie aux élections truquées à la Douma de décembre 2011, puis au retour de Vladimir Poutine au pouvoir en mai 2012. Déjà, le maître du Kremlin voyait dans les déclarations de Hillary Clinton, à la tête alors du Département d’État, qui fustigeaient les dérives autocratiques de la Russie, une ingérence inamissible visant à le déstabiliser. S’ensuivront le Brexit, les interventions russes dans les élections présidentielles américaines en 2015-2016 et dans une centaine d’autres pays, selon les services américains. L’invasion de l’Ukraine constitua l’apogée de ce processus.

Timothy Snyder trace un intéressant parallèle entre Trump et Poutine, deux leaders aux ego démesurés, deux individus animés d’une soif de revanche, deux pouvoirs oligarchiques tendant à dominer leurs sociétés. Sur cette lancée, l’auteur passe au peigne fin le caractère impérial de la Russie que la plupart des responsables américains et européens n’ont pas perçu. Il en résulte, d’une part, que l’Europe doit se pencher sérieusement sur son histoire pour en tirer les bonnes leçons et, d’autre part, que la Russie soit vaincue pour mettre fin aux atrocités en Ukraine et donner aux Ukrainiens une chance de suivre leur vocation européenne. On se rend bien compte que tout ceci ne sera pas ni bref ni facile, du fait de l’enlisement de la contre-offensive ukrainienne et de la guerre en cours à Gaza. Mais, pour Timothy Snyder, visiblement marqué par les dysfonctionnements de la démocratie américaine, une Europe qui se comprend est la meilleure histoire du monde. Cette vision était déjà celle, il y a une quarantaine d’années, d’Américains libéraux qui voyaient dans la Communauté économique européenne, devenue Union européenne, le triomphe du droit sur la guerre, le rôle bénéfique du dialogue et du compromis, la coexistence des peuples, cultures et religions sous un même toit.

On suggéra à Jonathan Littell, qui travaillait sur Tchernobyl, de revenir en Ukraine pour mener une enquête sur le massacre de Babyin Yar (orthographe ukrainienne du russe Babi Yar). Rappelons que ce fut un des premiers exemples de la Shoah par balles : les 29 et 30 septembre 1941, dix jours après l’invasion de l’Union soviétique par la Wehrmacht, 33 771 Juifs de tous âges ont été exterminés, selon le décompte obsessionnel de la Wehrmacht. Les tueries continueront dans ce ravin (Yar), qui depuis a été rasé : au total, soixante mille juifs, et quarante mille autres personnes (soldats de l’Armée rouge, marins de la flotte de Dnipro, commissaires politiques, agents du NKVD, la police politique de l’Union soviétique, civils pris en otage, Roms, nationalistes ukrainiens, prêtres, malades mentaux et bien d’autres encore qui ont eu le malheur de déplaire à l’occupant) ont été tués. Des supplétifs ukrainiens, embrigadés par les nazis, ont participé à divers titres à ces exactions.

En compagnie du photographe Antoine d’Agata, l’auteur des Bienveillantes a donc longuement arpenté les sites où se sont déroulés ces meurtres et où divers monuments commémoratifs ont été érigés à compter des années 1970 seulement2. On peut s’y rendre en métro tant ils sont proches du centre de Kiyv. Pourtant, on n’y trouve nulle trace des lieux du drame : l’endroit est lisse. La trace de Babyn Yar, comme le reste des corps, est souterraine. C’est une mémoire grise, spectrale, cachée, mais qui sourd de partout. Mémoires du lieu, recueil des témoignages, remontées dans l’histoire bien heurtée et dramatique de l’Ukraine des années 1941-1943, tout ce travail de reconstitution et d’écriture s’est achevé le 21 février 2022, trois jours avant l’invasion russe. Et c’est toute une nouvelle signification que revêt alors l’ouvrage et les photos du livre. Il fallait tout refaire et recomposer le livre, dans l’urgence, pour prendre en compte la réalité de la guerre. Passé et présent se mêlèrent, les tragédies, les violences, les exactions réapparurent à une autre échelle et avec des moyens différents c’est bien ce télescopage qui fait l’intérêt de l’ouvrage.

Parce que six cent vingt et un membres de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) sont enterrés à Babyin Yar, aux côtés de leurs victimes, Jonathan Littell se plonge dans l’histoire, encore bien controversée, de l’organisation de Andriy Melnyk (1890-1964), qui prônait un nationalisme intégral de droite et poursuivit les attentats contre les Polonais et les Soviétiques. Créée en exil en 1929 à Vienne, elle fut autorisée dans le gouvernement nazi. Son chef pour la Galicie, Stepan Bandera, avait été condamné à mort en 1934, mais sa peine fut commuée en emprisonnement. Âgé de 23 ans durant la grande famine des années 1930, ce drame l’influença définitivement. En mai 1941 son père, Andryi Bandera, fut arrêté par le NKVD, qui l’exécuta le 10 juillet 1941. Ses deux sœurs furent déportées en Sibérie « d’où elles ne revinrent que dans les années 1960 ». L’invasion allemande permit la libération du fils. Prônant une ligne pronazie, contrairement à d’autres courants qui penchaient pour le fascisme italien menés par Melnyk, Bandera offrit d’emblée sa collaboration à la Wehrmacht le 30 juin 1941, en appelant tous les Ukrainiens à lutter contre les « Moscoutaires-bolcheviks ». Sans doute s’était-il engagé trop vite, pensant que Hitler encouragerait la création d’un État ukrainien sous l’égide de l’OUN. Le Führer, contrairement à ses généraux, ne l’entendit pas ainsi, ne voulant pas d’un renouveau du nationalisme ukrainien. Bandera et ses proches, emprisonnés à Berlin, furent envoyés dans le camp de concentration de Sachsenhausen. Émergea ensuite, en 1942, issue de l’OUN, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (Ukraïnska Povstanska Armia ou OuPA), qui lança une guérilla dans le nord-ouest de l’Ukraine. Elle combattait à certains moments l’occupant allemand, tout en collaborant avec lui à d’autres. En 1943, soutenues par des paysans ukrainiens, des unités de l’OuPA massacrèrent 50 000 à 60 000 Polonais en Volhynie, une « purification ethnique » visant à faire place nette pour de futurs colons ukrainiens. Lorsque l’Armée rouge repartit à l’offensive en marchant vers l’ouest, les partisans de l’OuPA l’affrontèrent. Cette résistance armée ne fut définitivement brisée qu’au début des années 1950. Tout cela conféra à l’OuPA et à son chef Roman Choukhevytch l’aura attribuée aux combattants de la liberté. D’où cette ambiguïté du rapport de l’Ukraine contemporaine à la mémoire de l’OUN. L’Ukraine se veut un pays occidental, tourné vers l’Europe et la démocratie. Or ces deux célébrations de la mémoire, le culte des héros nationalistes et la culture de la mémoire de l’Europe occidentale où l’Holocauste joue un rôle central, sont mutuellement incompatibles.

Mais l’intérêt des propos de Jonathan Littell dépasse ces simples rappels historiques. Il tient à la description fouillée des parcours, des tempéraments, des convictions et des désillusions de divers acteurs du drame ukrainien actuel. Des hommes et des femmes, de tous âges et de toutes conditions que l’auteur a croisés et avec lesquels il a parfois correspondu, tressent une toile d’une rare densité, de vibrations, de teintes, d’ombre et de lumière. Ce bricolage identitaire plein d’humour est, selon lui, caractéristique de l’Ukraine et lui a permis de résister au rouleau compresseur russe.

La nouvelle revue Kometa, sous-titrée À l’Est, du nouveau, consacre son premier numéro à l’impérialisme, avec l’ambition de mettre l’Est au centre de la carte. C’est bien au centre de cette Eurasie, que Halford Mackinder a placé, en 1907, son Heartland(« cœur du monde »), considérant que celui qui en posséderait le contrôle s’assurerait celui de l’Île mondiale. Une série d’articles, s’appuyant sur une riche iconographie, offrent un regard pointu sur une série de pays, d’acteurs, d’artistes, de juristes et d’opposants à la nouvelle trinité « Nationalisme, colonialisme, totalitarisme ». Des lettres de Budapest, de Riga, de Bichkek, de Minsk, d’Alep et de Kyiv témoignent de ces luttes pour la dignité. De grands récits, dont celui d’Emmanuel Carrère sur sa cousine Salomé Zourabichvili, présidente de Géorgie, mais surtout sur l’état d’esprit des citoyens en Russie et en Ukraine. Iegor Gran décrit avec minutie l’engagement de l’Église orthodoxe dans la guerre : on voit des popes bénir chars obus et chair à canon, tandis que d’autres, dans leurs homélies sur la ligne de front, font l’apologie de la cruauté.

Alexandre Etkind est persuadé que l’empire russe finira par s’effondrer, tandis qu’André Markowicz, traducteur de Pouchkine, cite le poème Poltova (1828), selon laquelle la grandeur impériale russe est une machine à broyer les gens. Pourtant, ses statues sont démontées en Ukraine. Mais pour l’historienne Botakoz Kassymbekova, cette littérature russe n’a servi qu’à effacer toute trace du peuple kazakh.

Poignant témoignage, parmi bien d’autres, que celui d’Alexeï Gorinov, le premier Russe condamné à sept ans d’emprisonnement, pour s’être opposé à la guerre, le 15 mars 2022, en séance ordinaire du Conseil municipal : « Tâchons au moins de rester des humains », écrit-il depuis sa cellule. En préventive, il a découvert toute une catégorie de « moujiks » de 35 à 45 ans, pour qui la Seconde Guerre mondiale n’a pris fin qu’hier et n’a pas donné lieu à des réparations dignes de ce nom.

 

  • 1. Timothy Snyder, La route de la servitude. Russie – Europe – Amérique [2018], trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Paris, Gallimard, coll. « La Suite des temps », 2023.
  • 2. Jonathan Littell et Antoine d’Agata, Un endroit inconvénient, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2023.