Témoignages du drame ukrainien
Un essai historique et un échange épistolaire, tous deux écrits par des femmes, révèlent le poids de la mémoire historique qui resurgit à l’occasion de la guerre en Ukraine.
Bien que de nature très différente, l’un est un essai historique et quasi anthropologique de l’autrice finlandaise, qui s’était fait remarquer par son premier roman Les Vaches de Staline ([2003], Stock, 2011), l’autre un vivant échange épistolaire entre deux sœurs, qui ont exprimé leurs émotions, craintes et espoirs dès le déclenchement de la guerre, ces deux ouvrages comportent de nombreux points communs. Outre qu’ils ont été écrits par des femmes, et celles-ci portent un regard tout autre que celui des hommes sur les viols commis par la soldatesque contre leurs mères, sœurs, amies ou voisines, ces deux livres révèlent le poids de la mémoire qui, enfouie dans les ténèbres d’une longue nuit « coloniale », a resurgi avec force.
Pour Sofi Oksanen, c’est la mémoire de sa grand-tante, torturée au début de la seconde occupation soviétique et devenue muette, qui a jailli lorsqu’elle a pris connaissance avec horreur des viols perpétrés par les novices soldats russes à Boutcha, Irpin ou ailleurs. Comme si la violence sexuelle était à nouveau brandie comme une arme de guerre, un moyen d’amoindrir l’adversaire, le réduire à l’état de proie, l’humilier, l’abaisser, en somme lui ôter sa dignité d’être humain. Pour les deux sœurs ukrainiennes, le souvenir familial est réapparu lorsque la plus jeune, restée à Kyiv, est descendue avec sa grand-mère dans le même abri où celle-ci s’était réfugiée à l’âge de cinq ou six ans, lors de la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les crimes de guerre commis par la Russie lors du conflit en Ukraine, la violence sexuelle est la plus négligée. Or celle-ci est l’une des armes les plus anciennes : efficace, transgénérationnelle par ses effets, elle ne requiert pas de logistique, de maintenance technique ou de modernisation. De plus, elle bénéficie d’une certaine impunité ; plus encore, elle devient un devoir patriotique. En décembre 2022, la Douma a élaboré une loi qui abolit la responsabilité pénale si le crime est commis dans les zones occupées par la Russie dans l’intérêt de la patrie, et une loi adoptée à l’été 2023 garantit aux participants à « l’opération militaire spéciale » l’impunité pour crimes « petits et moyens ». La culture d’impunité ainsi se perpétue. Si les acteurs de la terreur passée sont récompensés, pourquoi la génération changerait-elle de comportement ? La tradition d’impunité ne concerne pas que l’armée ; elle concerne toute la société. N’a-t-on pas vu des femmes de soldats russes encourager leurs maris à violer des Ukrainiennes, les disculper en tout cas, et les comprendre.
Si le mutisme des victimes est compréhensible, il est important de révéler les crimes sexuels au grand jour, de les documenter, afin d’apporter réparation morale, justice et vérité. Or les victimes des crimes sexuels sont rarement honorées, voire même reconnues, il est généralement difficile de les chiffrer, alors qu’il s’agit de générations perdues. Le silence et la honte ne rendent pas justice. La violence sexuelle n’est pas considérée au même degré qu’un crime de guerre comme les autres, on l’impute trop souvent à la prétendue « agressivité masculine » pour la minimiser. Or, plaide Sofi Oksanen, le devoir du politique, de la presse, des humanitaires est d’en parler et de la dénoncer. Ce que les Ukrainiens apprennent par la force des circonstances est une leçon qu’on pourra transposer dans les futurs conflits. On ne peut pas dire qu’on ne savait pas.
Beaucoup de lecteurs auront lu, dans M le magazine du Monde, au moins une partie des lettres que se sont échangées ces deux sœurs – l’une à Paris, l’autre à Kyiv – à partir de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les voilà réunies dans un ouvrage. Il s’agit d’une chronique intime d’un genre particulier : il est intime et public à la fois. Dès le 24 février 2022, la journaliste Elisa Mignot a repris contact avec Olga, qui fut son interprète au cours de deux reportages pour Polka (en 2014, sur la révolution du Maïdan, puis en 2018, sur des combattants ukrainiens de la guerre du Donbass). Elle lui a proposé, ainsi qu’à sa jeune sœur Sasha, restée à Kiyv avec sa famille, d’écrire avec son aide, leur journal de guerre, à la fois une façon d’accompagner dans l’épreuve celle qui a été son interprète en Ukraine et d’informer autrement sur l’agression de la Russie, en assumant une subjectivité, une incarnation très forte, afin de faire vivre au lecteur, par procuration, les déflagrations intérieures occasionnées par la guerre. Dans sa préface, la journaliste dit qu’elle eût aimé que ce journal s’achevât avec la fin de la guerre. Ce ne fut pas le cas, car il s’arrête en février 2023, soit avant la prise de Bakhmout par les mercenaires de Wagner le 20 mai, et surtout avant le déclenchement le 4 juin de la contre-offensive ukrainienne, trop longtemps attendue et qui s’est depuis enlisée.
Avec le recul qui est désormais le nôtre, on mesure mieux la sidération que fut celle du peuple ukrainien lors du début (largement inattendu) de l’invasion. On assiste en « spectateurs engagés ou concernés » à la prodigieuse résistance, solidarité et imagination de la population ukrainienne qui, hélas, était habituée au malheur. En lisant et relisant ces pages, qui tombent chaque jour comme des feuilles, on effectue un parcours émouvant dans l’âme collective ukrainienne, qui se dévoile peu à peu, avec ses peurs, son héroïsme, sa profonde identité. On voyage un peu dans un pays à la fois si proche et si loin de notre petit confort, et l’on ne peut s’interroger avec angoisse sur ce que nous aurions fait si nous avions été confrontés à des circonstances aussi tragiques, nous qui avons relégué l’hostilité au magasin des antiquités. Comment aurais-je pu imaginer que la guerre serait devenue ma normalité ?, demande Sasha début février 2023.
Sofi Oksanen, Deux fois dans le même fleuve. La guerre de Poutine contre les femmes, trad. par Sébastien Cagnoli, Stock, 2023, 302 p., 21, 90 €
Olga et Sasha Kurovska, avec Elisa Mignot, Le Journal d’Olga et Sasha. Ukraine, années 2022-2023, Actes Sud/Solin, 2023, 288 p., 23 €