Après l'Occident ? de Hubert Védrine et Maurice Gondelier


À l’été 2023, Maurice Godelier adressa à Hubert Védrine son nouvel ouvrage Quand l’Occident s’empare du monde,  où l’ethnologue des mentalités et des cultures, en abordant des questions géopolitiques, montre son affinité intellectuelle avec l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui a beaucoup réfléchi, de son côté, sur la fin du monopole occidental dans le monde. D’une discussion entre les deux hommes est né un livre nourri, enrichi de leurs expériences très différentes, mais complémentaires : chacun symbolise les deux conceptions de l’Occident qu’ils nous exposent.

Le premier présente l’Occident civilisationnel, dont les racines rappellent celles de la civilisation gréco-romaine, en somme chrétienne, pour ne pas dire judéo-chrétienne. Cette définition est si large que l’on peut se demander si elle fait vraiment sens. En effet, pour nos auteurs, l’Occident se résume en définitive à la chrétienté, surtout dans son opposition à l’islam. Pourtant, ils admettent que les religions catholique, protestante et orthodoxe n’ont pas toujours les mêmes attitudes à l’égard de la guerre, de la culture ou de la culpabilité coloniale. Rappelons qu’à l’origine, le moyen français utilisait le terme d’occident pour décrire le coucher d’un astre et qu’en allemand il se traduit par Abendland, le « pays du soir ».  À partir de 1575, le mot prend le sens de « ruine, déclin », c’est d’ailleurs cette signification que lui prête Oswald Spengler dans son fameux Déclin de l’Occident  (1918)1.

Après la Grande Guerre, plusieurs auteurs déjà se sont penchés sur l’idée de la fin d’une époque ou sur le passage des civilisations. Nous savons maintenant que les civilisations sont mortelles. Albert Demangeon a publié de son côté un livre au titre évocateur : Le Déclin de l’Europe. Mais ce qui donne une force particulière au livre de Spengler, c’est qu’il avait conçu son ouvrage et fixé son titre dès 1912, avant la défaite 1918 qui fut, pour la fière Allemagne wilhelmienne, perçue comme la fin d’un monde. Aussi, lorsque Le déclin de l’Occident paraît en septembre 1918, il connut un immense succès du fait qu’il correspondait à l’esprit du temps, au Zeitgeist et il fut abondamment commenté, cité, utilisé, récupéré.

Pendant des siècles, on a parlé de la chrétienté avant de parler d’Europe, puis, après les grandes découvertes, avec l’apparition des Amériques, on est venu à étendre l’Europe à ses prolongements dans le Nouveau Monde. Alain Rouquié, notre grand expert de l’Amérique latine, ne qualifie-t-il pas celle-ci d’Extrême Occident ? Aux temps modernes, on désignait sous le nom d’Empire d’Occident à la fois l’ancien Empire romain et l’Empire germanique moderne (1690, selon Furetière). De plus, l’Occident était déjà perçu comme la région ouest du continent européen, avec l’ajout du Nouveau Monde. L’Europe centrale et orientale (en partie sous l’emprise ottomane) et bien sûr la Russie en étaient exclues.

C’est d’ailleurs contre le despotisme russe que le terme occidental a revêtu son sens géopolitique, qui perdure. Astolphe de Custine dans La Russie en 1839 a été l’un des premiers à opérer la distinction entre l’Europe de l’Ouest (occidentale) et la Russie « orientale ». En 1948, avant la création de l’OTAN en 1949, c’est l’Union de l’Europe occidentale qui a été fondée. Ces antagonismes géopolitiques, resurgis avec la guerre en Ukraine, ne retiennent pourtant pas l’attention des auteurs, dont la préoccupation est tout autre. Il est vrai qu’il s’agit d’un débat différent et il aurait fait dévier le cours de leur pensée. Pourtant, il me semble que la notion d’Occident se doit d’être appréhendée dans toute sa profondeur.

Pour Hubert Védrine et Maurice Godelier, la question, en effet, n’est pas là : ce qu’ils constatent tous deux, c’est la fin de l’exception européenne à prétendre à l’universalité, à imposer sa conception des droits de l’homme, de la gouvernance, de la justice, du pouvoir politique. Ils dénoncent, à maintes reprises, l’attitude des Occidentaux qui s’octroient des droits sans assumer leurs devoirs, alors qu’ils exigent des autres (« the rest ») des devoirs sans droits (d’être eux-mêmes). Catholikos, du grec signifie « général, universel ». Il correspond bien à la notion chrétienne selon laquelle la foi peut s’appliquer à tous les hommes. Désormais le règne de cet Occident, dont les valeurs se voulaient universelles, applicables à tous (de manière égale) en s’exportant au besoin par la force, s’achève.

On retrouve là la position d’Hubert Védrine, qui a toujours estimé que la démocratie ne pouvait être imposée par la force et qui a toujours douté du bien-fondé de la notion chère à Bernard Koucher de l’« obligation de protéger », entérinée par l’ONU, une attitude tombée en désuétude après les divers échecs des interventions humanitaires en Somalie (en 1992) ou en Libye (2011). Pourtant, si la démocratie ne peut pas être exportée ou imposée, il n’en reste pas moins que les valeurs humanistes et les droits de l’homme restent des valeurs à défendre, illustrer ou faire valoir. En accueillant dans ses rangs Boualem Sansal, l’Académie française a voulu honorer un illustre défenseur de la langue française et, nous souligne Kamel Daoud, les valeurs qu’elle incarne et transporte. Ces valeurs, précise ce dernier, incluent la laïcité, la modernité, les droits de femmes, l’éloge de l’individu, la culture de la nuance et du questionnement, l’ouverture au monde, le droit au corps et la richesse des différences.

À cet Occident civilisationnel, colonial, qui se résume, selon Maurice Godelier, à neuf pays européens et aux États-Unis, a succédé un Occident géopolitique après 1945. On préféra désigner le conflit sous le nom de « confrontation Est-Ouest », un terme plus large et impartial que « confrontation Occident-monde soviétique ». Or, cet occident, qui a imposé son système capitaliste, a répandu sa mondialisation heureuse, et qui a cru un moment à la fin de l’Histoire, vient de se fracturer sous nos yeux.

D’une part, parce que la mondialisation américaine, celle de l’hyperpuissance, a montré ses limites. Contrairement à ce qu’elle prétendait, elle n’a pas créé un monde plat. Les inégalités ont explosé, de même que les identités culturelles, les volontés d’autonomie stratégiques sont apparues. Le lien entre capitalisme — seul système devenu réellement mondial — ou économie de marché et système politique n’a pas fonctionné. L’entrée de la Chine dans l’OMC, en 2001, n’a pas entraîné sa démocratisation. Mentionnons au passage que les deux débatteurs, aux idées pourtant progressistes, en viennent à mettre en cause l’efficacité des régimes démocratiques dans la lutte contre la pauvreté ou la recherche de la prospérité économique. D’autre part, on le voit tous les jours : Donald Trump quitte le monde globalisé pour se concentrer sur son MAGA. On assiste ainsi à la fin d’une certaine américano-globalisation, constate Hubert Védrine, ce qui ne veut pas dire que le monde verra l’apparition de blocs économiques séparés et étanches.

En conclusion de leurs échanges, qui abordent bien des régions du monde, Russie, Chine, Sud global, les deux débatteurs se rejoignent sur la nécessité, dans ce nouveau contexte mondial, de préserver l’Europe et la civilisation européenne. Ils sont bien conscients que celle-ci ne peut affronter non seulement la Russie, mais aussi la Chine, la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et désormais les États-Unis. Elle ne peut reprendre le rôle américain de défenseur universel des droits de l’homme. Mais elle doit devenir un pôle de référence et d’attraction en revenant à ses racines démocratiques, par une sorte de prosélytisme renouvelé en commençant par l’intérieur, c’est-à-dire via une refondation et une rénovation de ses valeurs. Si les États-Unis décidaient de quitter l’Europe, selon Védrine, les Européens devraient, pour la première fois de leur histoire, assumer le destin de l’Occident européen en s’organisant d’une manière qui ne sera plus fédérale. Vaste programme qui, comme le disait Napoléon de la stratégie, se réduit à une limpide exécution.

Mais l’Europe n’est pas seule, comme l’a déclaré Mark Carney dans son discours à Munich en février, elle doit s’allier aux autres puissances moyennes. Ce qu’elle a commencé à faire, notamment en signant des accords de libre-échange, avec le Mercosur, l’Inde, le Canada, peut-être l’Australie. Certes, en agissant ainsi, l’Occident européen » perdra une partie de son âme, ne pouvant plus exiger de ses partenaires de se comporter comme lui. Néanmoins, il aura, semble-t-il, préservé l’essentiel, c’est-à-dire son indépendance économique, sa prospérité et, en définitive, son rôle d’acteur encore majeur sur la scène internationale.

  • 1. Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, I et II, Gallimard, 2021.
Bascules/Perrin et Robert Laffont, 2026
176 p. 17 €