Autocratie(s) d’Anne Applebaum
Spécialiste reconnue de l’Europe de l’Est durant la période soviétique1, Anne Applebaum revient sur le thème des autocraties, déjà largement labouré, en y apportant des lumières nouvelles. Achevé à l’automne 2025, cet ouvrage n’a donc pas pu intégrer la « révolution Trump » dans son analyse. Elle y fait pourtant état de la colère et de la violence qu’il ne manquera pas de déchaîner contre les gens qu’il n’aime pas : « Si jamais il réussit à utiliser les cours fédérales et les forces de l’ordre contre ses ennemis, de pair avec une campagne massive de trollage, le mélange des mondes autocratique et démocratique sera complet. » Le quarante-septième locataire de la Maison Blanche a sapé tout ce pourquoi milite et écrit Anne Applebaum, à savoir l’unité et la solidarité entre les pays démocratiques. D’où la tristesse qui nous saisit à la lecture de sa conclusion, « Démocrates unis », où elle espère que ceux-ci resserreront les rangs face à la montée des autocraties.
Les autocraties contemporaines (au premier rang desquelles la Chine, la Russie et l’Iran) sont certes dominées par des hommes forts ou des juntes, mais peut-on les jeter dans le même sac ? Certains pays sont commandés par des dynasties, comme la Corée du Nord, ou qui l’aspirent à l’être, comme l’Azerbaïdjan. Dans d’autres, les responsables représentent plutôt la corporation militaire ou un parti unique, mais on glisse insensiblement d’une catégorie à une autre. Ce qui les unit et les différencie des dirigeants fascistes et communistes du passé, c’est leur cupidité et le fait qu’ils s’appuient sur, bénéficient de ou suscitent la création d’entreprises à but lucratif, avantageant leur famille et leur clan. Les Autocracy Inc. n’opèrent certes pas en bloc, mais comme un conglomérat d’entreprises, que réunit, sinon une idéologie, du moins une détermination tenace, dénuée de scrupules, de préserver leur richesse et leur puissance. Un autre trait caractéristique de ces régimes est leur manque de transparence et l’impunité de leurs dirigeants.
Ces autocraties, qu’Anne Applebaum décrit selon leur ancienneté, leur apparition, leur localisation et leur richesse, s’épaulent les unes les autres – ou plutôt : les plus puissantes aident leurs petites sœurs à perdurer. Les pays du Sahel issus de coups d’État (Mali, Burkina-Faso, Niger) bénéficient d’un « package de survie » des régimes russe et chinois, qui peut consister en une protection personnelle du dictateur, en violences contre ses opposants politiques, en soutien pour combattre une insurrection, et en campagnes de radiodiffusion, de trolls et de fake news qui utilisent les registres de l’anticolonialisme, de l’antiracisme et de l’anti-impérialisme. Si la Russie s’est distinguée par la société militaire privée Wagner, auquel a succédé Africa Corps contrôlé par le ministère de la Défense, la Chine a mis à la disposition de ses clients divers instruments de surveillance, de répression ou d’influence. La kleptocratie et l’autocratie vont de pair, se renforcent mutuellement et sapent les institutions. La mondialisation financière, les cryptomonnaies, les paradis fiscaux et l’insouciance des démocraties ont offert aux autocrates de tout poil des possibilités de corruption que bien peu auraient imaginées deux décennies auparavant. D’où la nécessité de conforter un État neutre et impartial, une justice indépendante, une presse libre et pluraliste, une vie démocratique à tous les niveaux.
- 1. Anne Applebaum, Goulag. Une histoire, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Grasset, 2005 ; Rideau de fer. L’Europe de l’Est écrasée (1944-1956), trad. P.-E. Dauzat, Paris, Grasset, 2014 ; Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, trad. Aude de Saint-Loup et P.-E. Dauzat, Paris, Grasset, 2019 ; Démocraties en déclin. Réflexions sur la tentation autoritaire, trad. A. de Saint-Loup et P.-E. Dauzat, Paris, Grasset, 2021.