Fin de la politique des grandes puissances de Nicolas Tenzer
Les commissions des affaires étrangères des Parlements d’Estonie, de Lituanie et de Lettonie, réunies en Lituanie, ont souligné dans leur déclaration que la victoire de l’Ukraine sur l’agression russe et l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN renforceraient une paix juste et durable, non seulement en Ukraine, mais dans toute l’Europe, et contribueraient à préserver l’ordre international. De fait, ce sont ces petits ou moyens pays européens qui consacrent la part la plus importante de leur PIB à l’aide à l’Ukraine. 2, 2 % pour l’Estonie, dont l’ancienne Première ministre Kaja Kallas est devenue la Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires extérieures, Danemark (2 %), Lituanie (1, 7 %) dont l’ancien Premier ministre Andrius Kubilius est devenu le Commissaire à la Défense, poste créé de fraîche date. Suivent la Lettonie (1, 5 %), la Finlande et la Suède (0, 9 %) et les Pays-Bas. Quant à la France, qui a des idées à défaut d’argent (on disait jadis de pétrole), on sait que son aide à Kyiv se situe à moins du cinquième de ces niveaux. Ces petits ou moyens pays se démarquent du directoire des grands constitués de trois, quatre, voire cinq pays, c’est-à-dire selon les configurations ou les formats de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et beaucoup plus rarement de l’Espagne, auxquels se joint désormais la Grande-Bretagne de Keir Starmer. Ils constituent aux côtés de l’Ukraine, dont la résilience et l’héroïsme ne seront jamais assez salués l’axe de la résistance européenne, l’avant-garde d’une chaîne de solidarité et de coopération qui pourrait et devrait battre en brèche les politiques expansionnistes des grandes puissances à la recherche de sphères d’influence.
Cependant, dans sa recherche minutieuse de ces quelques pays d’exception susceptibles de reprendre le flambeau de l’équité, de la défense du droit et de l’égalité souveraine des États, Nicolas Tenzer, esprit subtil et engagé, ne semble pas avoir défini ce qu’il entend réellement par petites et moyennes puissances, tant en vérité cette catégorie est large, sinon floue. Peut-on ranger en effet dans le même panier l’Inde, dont l’influence se borne selon lui à n’être que sous-régionale et les trois pays baltes qu’il a mis à l’honneur, dont la population combinée (6 millions d’habitants) ne représente qu’un peu plus du quart de celle de Mumbai (21 millions).
Si États-Unis et Chine sont incontestablement les seules puissances restées réellement globales, formant ce que l’on appelait le G2, qu’en est-il de la Russie, dont Nicolas Tenzer ne désire et n’espère que la défaite vis-à-vis de l’Ukraine, ce qui a ses yeux la déclasserait définitivement tout en libérant les forces de maints pays africains ou centre asiatiques vivant encore sous son ombre ou sa tutelle ? C’est ici que semble s’imposer la distinction entre puissances mégarégionales, celles qui ont les capacités et la volonté d’intervenir, de s’établir ou de peser sur l’ensemble des points de la planète. Dans cette optique, seuls les États-Unis et la Chine, auxquels d’ailleurs sont consacrés un chapitre entier, relèvent de cette catégorie. La seconde catégorie est celle des puissances transrégionales, celles qui peuvent intervenir dans plusieurs régions du monde, disons au moins deux en dehors de leur région d’origine. Appartiennent à l’évidence à cette catégorie les anciennes grandes puissances, Grande-Bretagne et France, auxquelles des chapitres à part sont consacrés. Seules puissances nucléaires, dotées d’un siège permanent au Conseil de sécurité, anciennes puissances coloniales, chacune entretient avec les États-Unis et l’Europe des rapports subtils et fluctuants, analysés avec finesse. Doit-on ajouter à ce duo le quatuor des puissances aspirant à un siège permanent au sein du Conseil de sécurité, même si cette question lancinante a perdu depuis quelques peu de son actualité ? Inde et Brésil, par leur population pour la première ou leur superficie pour la seconde, présentent bien des caractéristiques de puissances transrégionales en herbe. Et le Japon et l’Allemagne, les deux vaincus de la Seconde Guerre mondiale qui, durant quatre-vingts ans ont bridé leur puissance militaire, mais qui, à la faveur de la menace sur Taïwan et de la guerre en Ukraine, ont décidé massivement de se réarmer. Curieusement, Nicolas Tenzer évoque peu le cas de ces deux pays, et ne dit presque aucun mot sur l’Allemagne.
À un rang au-dessous se situent les puissances régionales, groupe d’une douzaine de pays assez hétérogènes, mais qui pèsent d’un poids réel dans leur région. Mexique, accolé au géant américain, Arabie saoudite, Iran, Turquie, Pakistan, Indonésie, Vietnam, Philippines, Thaïlande et, en Afrique, Égypte, Éthiopie, qui vient de dépasser le pays des pharaons en population, Nigéria et le géant démographique de l’Afrique du Sud, membre du noyau originel des BRICS. Depuis des décennies, on semble s’accorder sur la nécessité d’accorder deux sièges permanents au continent africain, mais entre les différents postulants lesquels choisir ? C’est ici que se pose une question que Nicolas Tenzer ne pose pas. En accédant à cet aréopage qu’est le Conseil de sécurité, les nouveaux arrivants n’auront-ils pas la tentation d’échapper à leurs catégories d’origine et de s’associer à la politique des grands ou de succomber à celle de devenir, si l’on peut dire des « mini-grands » à leur tour, au moins à l’échelon régional ? Cicéron l’avait dit en son temps : « le rêve d’un esclave n’est pas tant de s’émanciper que de posséder des esclaves à son tour ». C’est bien éloigné du rêve, de l’espoir de Nicolas Tenzer, qui appelle de ses vœux l’apparition d’une cohorte de petits et moyens États débarrassés de tous les stigmates des politiques de puissance. Qu’en est-il de ces petits ou moyens États qui aujourd’hui ou hier ont boxé au-dessus de leur catégorie ? Il s’est bien gardé d’examiner le cas d’Israël et ne dit qu’un mot sur le Rwanda, qui n’a cessé d’intervenir dans l’est de la République démocratique du Congo, aujourd’hui en appui du M23 pour s’emparer de ses richesses minières (étain, tantale, coltan) dont il est devenu un exportateur notable. Où classer Cuba, bien affaibli aujourd’hui ? Mais que dire surtout de la Corée du Nord, dont le pouvoir de nuisance s’accroît constamment fournissant le contre-exemple de « mauvaise » puissance mondiale par rapport aux « bonnes » dont l’auteur s’est mis en quête ?
En a-t-il trouvée en Afrique dont il décrit la désorganisation ? Aucun pays du continent ne trouve grâce à ses yeux. Le Libéria de l’ancien prix Nobel de la paix, ancienne présidente Ellen Johnson Sirleaf, n’a pas tenu ses promesses, et il en a été de même pour le Ghana. Quant aux autres postulants, Botswana, une des rares démocraties africaines, comme Maurice, ainsi que le Cap Vert, Sao Tomé-et-Principe, les Seychelles, la Namibie, ils n’ont pas la « masse critique ». On exalte le rôle des petits, mais on ne le veut pas trop petit. Sain réalisme. Au Moyen-Orient, décrit comme sans unité ni stratégie, la moisson est tout aussi infructueuse. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, estime Nicolas Tenzer, ont des peuples trop limités pour orienter la politique de leurs responsables dans la bonne direction. Des pages intéressantes sont consacrées à la Turquie, dont on voit bien se développer les ambitions transrégionales. Ce pays charnière dans bien des sens (géographique, idéologique, géopolitique), n’appartenant ni véritablement au Nord ni vraiment au Sud, un doigt en Europe, le corps en Asie, pourrait, souhaite Nicolas Tenzer, renoncer à ses postures rhétoriques et à ses incohérences stratégiques pour emprunter la voie réaliste de politique étrangère. Un beau programme pour l’après-Erdogan. Se tournant vers l’Asie, il ne trouve pas non plus de pays recueillant ses vœux. Ils dépendent trop de la Russie (Inde), de la Chine (Pakistan), des États-Unis (Philippines) pour mener une politique indépendante. Pourtant, lors de son récent tour en Asie du Sud-Est, Emmanuel Macron a tendu la main à l’État musulman le plus peuplé du monde, l’Indonésie, pour l’inciter à former de nouvelles alliances à l’écart des grandes puissances.
En définitive, en dehors des « petits » baltes, seule l’héroïque Ukraine correspond au candidat idéal dressé par Nicolas Tenzer. Il la connaît bien et s’y est rendu à sept fois depuis l’invasion russe. Voilà un modèle démocratique, citoyen, opposé en tous points à celui de la Russie, dont un des conseillers les plus prisés de Poutine en questions internationales, Sergueï Karaganov, vient de dire qu’elle avait la guerre dans les gènes. Un exemple certainement unique de nation libre et démocratique dénuée de tout nationalisme. Si elle gagnait la guerre, comme il en est persuadé, ce qu’il ne cesse de répéter tout au long de son livre, alors l’Ukraine pourrait reprendre à la Russie son siège au Conseil de sécurité. De quelle revanche s’agirait-il alors sur l’infâme pacte germano-soviétique du 23 août 1939 ! Cette conscience historique se tournera bientôt vers le futur, conclut-il, lorsque l’Ukraine l’aura emporté et que la guerre sera finie. Mais outre le défaite militaire et le jugement des criminels de guerre, cela implique, comme l’indique la résolution du Parlement européen du 24 novembre 2024, le démantèlement de l’appareil mental de la Russie, en particulier du langage qui y a cours. Une tâche gigantesque qui nécessitera plusieurs générations !
Facit indignatio versum, écrivait Juvénal. Chez Tenzer, l’indignation fait-elle jaillir la vérité, l’utopie ou l’avenir ? Un beau mélange des trois. En tout cas, elle nous oblige à penser à un autre monde, un autre modèle de relations internationales, à une nouvelle éthique des comportements entre États, nations et peuples de notre Terre-monde. En un mot, non pas à la fin de l’histoire, mais à un meilleur destin de l’entière humanité.