Georges Pompidou. L’intemporel de Jérémie Gallon
Jérémie Gallon éclaire les multiples facettes du successeur du général de Gaulle à la présidence de la République française.
Après Henry Kissinger. L’Européen (Gallimard, 2021), l’avocat et diplomate Jérémie Gallon consacre un ouvrage à Georges Pompidou. Tous deux ont été aux commandes à peu près au même moment, lors du premier choc pétrolier d’octobre 1973, à l’heure de certaines divergences transatlantiques. Une des grandes différences qui opposait les deux hommes était précisément leur vision de l’Europe. Pour le Juif allemand devenu américain, Europe et Amérique ne formaient qu’un ensemble civilisationnel et géopolitique commun face au totalitarisme soviétique qui n’avait pas renoncé à ses desseins de domination. Pour le secrétaire d’État américain, la construction européenne, dans cette optique, ne pouvait être qu’un outil au service de l’unité occidentale. Pour le fils d’instituteur auvergnat, symbole de l’ascension républicaine, les nations européennes, riches de leur histoire et de leur diversité culturelle, devaient sauvegarder leur indépendance. D’où la demande de Paris, adressée à ses partenaires européens, de rédiger un document sur l’« identité européenne », adopté à Copenhague en décembre 1973.
C’est avec une certaine nostalgie pour l’homme d’État, issu de l’École normale supérieure, ami de Léopold Sédar Senghor, amateur d’art moderne et de bonne chère, et son époque, lors de laquelle la voix de la France résonnait encore, que Jérémie Gallon éclaire les multiples facettes du successeur du général de Gaulle à la présidence de la République française.
Lors de son entretien avec Nixon, aux Açores, le 13 décembre 1971, Georges Pompidou, élu après l’échec du référendum portant sur la régionalisation du 26 avril 1969, confirmait ce que Charles de Gaulle avait dit à John Kennedy, fin mai 1961 : les États-Unis n’auraient pas vocation à assurer la garantie de sécurité européenne à moyen terme et il était donc urgent que l’Europe se dotât d’un projet politique et militaire, question qui était sur la table depuis une décennie. Contrairement à son prédécesseur, Pompidou était convaincu que l’avenir de la France passait par une Europe-puissance.
Dans Le Nœud gordien, écrit après les événements de mai 1968, Pompidou dénonçait « l’inaptitude naturelle profonde » des Français à être gouvernés et leur tendance à « maudire [leurs] dirigeants, avant de les renverser, au point que les crises politiques se transforment presque toujours en crises de régime ». D’où son attachement profond aux institutions de la Ve République, garantes de la stabilité du pouvoir tout en permettant des périodes de cohabitation. Dans son testament politique, Pompidou avertissait également que si, dans les régimes libéraux, disparaissaient les disciplines collectives, alors un homme fort s’imposerait.
Mais c’est peut-être l’image d’un Pompidou « modernisateur », tant sur le plan architectural qu’industriel, que retient surtout l’auteur. Il a changé le paysage français sur le plan des infrastructures, avec les autoroutes et la première ligne de train à grande vitesse Paris-Lyon ; il a soutenu les premiers projets Airbus et Ariane, ainsi que le programme nucléaire civil – tout cela sans nier le passé. Influencé par Les Racines du ciel (1956) de Romain Gary, il avait compris que l’écologie était d’abord un combat pour sauver la beauté du monde et créa, en 1971, l’un des premiers ministères de l’Environnement au monde. Le petit-fils d’agriculteur sans terre s’est efforcé de moderniser l’agriculture sans donner dans l’ultra-productivisme déconnecté de l’environnement et de l’homme – industrialiser le pays sans détruire le paysage.