Implosion des empires et frontières. 1914-2024 sous la direction de Jean-Paul Amat, Denis Bauchard, Isabelle Nathan et Isabelle Richefort
L’ordre des empires a recouvert, pendant des millénaires, de son imperium, « pouvoir souverain », la plus grande partie de l’œkoumène, au point de passer pour l’organisation politique et sociale la plus achevée de son temps. Il est l’une des formes les plus anciennes et durables de maintien de l’ordre mondial ou régional : Égypte, Sumer, Akkad, Babylone, Empire hittite, dynasties impériales chinoises, Empire perse, précédé de la puissance mède, dont les Kurdes sont aujourd’hui les lointains descendants, empire d’Alexandre, qui le premier a cherché à fusionner Occident et Orient, Rome, Byzance, Saint Empire romain germanique, dont Voltaire a dit qu’il n’était ni saint, ni romain, Empire austro-hongrois, Empire ottoman, Empire russe, Empire allemand, auxquels il convient d’adjoindre les empires coloniaux. Ces noms auréolés de gloire, de pompe, de prestige sonnent encore à nos oreilles, éveillent des sentiments mélangés où l’admiration le dispute à la crainte, l’émerveillement à la nostalgie.
Les contributions qui forment la matière de ce livre reproduisent les interventions faites lors du colloque organisé le 28 novembre 2004 par la Société des amis du musée de l’Armée et l’Association des amis des archives diplomatiques. Celles-ci ne traitent que de la disparition de l’Autriche-Hongrie, du démantèlement de l’Empire ottoman et de l’implosion de l’URSS en 1991. Encore qu’à cette date, on a assisté à deux disparitions simultanées que l’on a eu tendance à confondre : celle du système communiste mondial, tel que l’avait décrit Annie Kriegel, durant l’année 1989, puis celle de l’Empire russe, dont l’URSS avait assumé la succession. En un sens, les auteurs font leur la loi implacable de Paul Kennedy, selon laquelle plus l’empire s’étend, plus le coût du maintien de l’imperium s’avère lourd et, subissant la tyrannie des distances, il en vient à se disloquer, à se délabrer, puis à périr. « Tout empire périra1 », écrivait Jean-Baptiste Duroselle.
Ces interventions démontrent que l’écroulement d’un empire n’a jamais été un phénomène subit, il est précédé d’une longue période de déclin, d’affaissement. Après son effondrement, il laisse une traîne de perceptions, de nostalgie, de volonté de restauration : les habitudes, valeurs, principes d’organisation et d’agencement se perpétuent durant des périodes souvent longues. On le voit avec l’attitude d’un Vladimir Poutine et, à un moindre degré, de Recep Tayyip Erdoğan. Dorothée Schmid passe en revue la politique néo-ottomane d’influence d’Erdoğan dans l’espace pan-turc qui se déploie en Syrie et en Irak, tout en jetant un regard sur l’Asie centrale dont tous les pays sauf le Tadjikistan sont de langues turciques. On le perçoit avec l’Irak, victime du démantèlement de l’Empire ottoman, qui est né à la frange des grands empires (turc, perse) dans des conditions difficiles, conditions dont il ne s’est jamais vraiment détaché. Ainsi en a-t-il été pour l’Empire romain, dont le déclin s’est étalé sur quelques siècles. Le déclin de l’Empire ottoman a commencé en 1875 et, depuis l’annus horribilis de 1876 (un coup d’État, deux dépositions, un conflit et deux rébellions dans les Balkans, l’effondrement du système monétaire et un chaos politique généralisé), on a assisté à une implosion douce de l’« homme malade » de l’Europe.
Le colloque ne s’est pas cantonné à la seule problématique de la chute des empires, puisqu’il s’est penché sur la question plus large et plus contemporaine du remodelage des frontières. C’est ainsi que Frédéric Baleine du Laurens, qui en fut le témoin, décrit le processus de démantèlement de la Yougoslavie, résultat d’une profonde divergence entre la France et l’Allemagne. Celle-ci, en reconnaissant le 15 janvier 1991 la Croatie, un jour après le Vatican, a en quelque sorte ouvert la boîte de Pandore des guerres qui ont ensanglanté l’ex-Yougoslavie. À l’opposé, la séparation « douce » de la République tchèque de la République slovaque offre un exemple rare de maturité politique. Mais la démocratique Tchéquie pouvait-elle partager le même destin que l’ancien État slovaque clérico-fasciste du père Jozef Tiso, allié de Hitler, dont le lointain successeur Robert Fico fut présent à Pékin aux côtés de Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un ? L’intérêt de ce livre est qu’il résulte de témoignages d’observateurs directs, comme l’est le récit vivant d’Alain Rémy, ambassadeur de France qui a assisté à l’Euromaïdan de novembre 2013 à février 2014, choc qui a été l’une des causes de l’invasion de l’Ukraine par la Russie dix ans plus tard.
Qui mieux que les grands écrivains, comme Carlo Goldoni dans La Villégiature (1761) ou Robert Musil dans L’Homme sans qualités (1930), pourrait relater ces fins de monde, ces attentes mélancoliques d’une catastrophe fatale ? L’auteur qui a peut-être le mieux exprimé cette fin d’un ordre fut Anton Tchekhov dans La Cerisaie, dont la première eut lieu au Théâtre d’art de Moscou le 17 janvier 1904, au moment même où éclatait la guerre russo-japonaise. Il décrit la fin prochaine d’une classe nobiliaire terrienne oisive qui sera balayée par la tempête révolutionnaire de 1917, alors que l’Empire russe subissait de la part du pays du Soleil Levant un premier et rude assaut. Il nous « cogne à l’âme », dit le metteur en scène Éric Lacascade : nostalgie d’un monde disparu, illusions perdues, sentiment douloureux d’un certain ordre qui s’effiloche…
Aujourd’hui, on parle du retour des empires : revanche ou retour de l’histoire ? Nostalgie impériale qui affleure de-ci, de-là parce que l’empire semble bien avoir été un procédé des plus efficaces pour pourvoir l’ordre. Nostalgie fort ancienne, apparue dès la chute de Rome. Après la prise de la ville par Alaric en 410, Rutilius Namatianus, son préfet, en chanta les louanges : « Des diverses nations tu fis une patrie / Et ton règne dompta le méchant pour son bien / En offrant aux vaincus les bienfaits de tes lois / De l’univers entier tu fis une cité. »
- 1. Jean-Baptiste Duroselle, Tout empire périra. Théorie des relations internationales [1981], Paris, Armand Colin, 1992.